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Editorial
Numéro
Perspectives Psy
Volume 60, Numéro 4, Octobre-Décembre 2021
Page(s) 313 - 315
Section Éditorial
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2021604313
Publié en ligne 28 février 2022

Une psychiatrie en crise : le goût de l’absurde ?

On l’entend en permanence au point d’en faire désormais un lieu commun : « la psychiatrie est en crise ». Certaines des figures de la discipline n’hésitent pas à évoquer, sans doute à juste titre, son « appauvrissement » voire son « abandon » (Venet, 2020); d’autres vont encore plus loin et dénoncent le « massacre » de la psychiatrie (Zagury, 2021). Les internes en médecine choisissent de moins en moins la psychiatrie; ceux qui la choisissent s’orientent de plus en plus vers une pratique libérale (Cordier, 2021), qui leur semble sans doute et paradoxalement plus respectueuse d’une discipline qui, durant leur stage, leur est apparue absurde. Les hôpitaux publics peinent à recruter des médecins et des infirmier(e)s. Ils se plient désormais aux logiques de l’intérim dont le salaire dépasse jusqu’à l’indécence celui du fidèle praticien hospitalier, Barberousse (Kurosawa, 1961), en voie d’extinction.

L’esprit de lourdeur

Noyée sous les nappes de couleurs ternes, la psychiatrie suscite un discours de plainte. La lourdeur plombe la parole de nombreux psychiatres, d’infirmiers, de psychologues ou de travailleurs sociaux qui décrivent, parfois sans fierté, leur quotidien difficile et souvent injustement surchargé. Les tons du paysage s’assombrissent; ils se rapprochent maintenant, dans l’obscurité avec laquelle ils flirtent, de leur propre disparition. Nous voilà tout proches, si ce n’est déjà englués, dans ce que Nietzsche (1903) appelait l’« esprit de lourdeur », qu’il dénonce comme « directement contraire aux forces de l’esprit » (Spiquel, 2022, sous presse).

« L’esprit de lourdeur », c’est une tentation paradoxalement séduisante pour l’esprit. À l’instar des sirènes d’Ulysse, elle pointe sa perfide promesse de consolation lorsque l’Absurde devient trop fort. Elle mime une révolte, en réalité de pacotille. L’esprit de lourdeur, c’est cette bête gangréneuse que le tapis rouge du cynisme conduit victorieusement vers la porte chancelante de la maison-psychiatrie. Dans cet habitacle désolé, les habitants ont perdu la joie de regarder par la fenêtre. L’émotion a été recouverte par le filtre du nihilisme. Pour l’habitant de ce monde, « la terre et la vie lui semblent lourdes, et c’est ce que veut l’esprit de lourdeur ! » (Nietzsche, 1903).

Oui ! et Non !

Face au sentiment d’absurde (celui qui peut si aisément et légitimement toucher le soignant, pris dans une machine dérégulée qui ne lui offre plus que dix minutes avec l’une des quarante personnes qu’il doit voir dans la journée au CMP; celui qui accompagne le fait de dire « bonjour » à son collègue infirmier à 18 h, au moment où l’on quitte son lieu de travail, faute d’avoir pu le voir avant...), le risque du nihilisme et de son compagnon, le cynisme, est tout proche. Les deux grands sabres coupeurs de lumière tendent leurs lames.

Mais c’est peut-être là que se situe l’exigence d’une certaine forme de révolte : celle de dire « oui ! » au constat (dont nous n’évoquerons pas ici les causes, sans doute difficiles à saisir). Mais celle également de dire « non ! ». Dire « non !» à ce constat devenu hégémonique. Et surtout dire « non ! » à l’attitude qui menace insidieusement de miner l’Homme de ce bilan, en emportant avec lui la possibilité de perception de la lueur. Ainsi, peut-être que l’essence de ce « non ! » ne réside ni plus ni moins que dans le goût de continuer à vivre et trouver la joie.

En effet « [...] quand le poids de la vie devient trop lourd [...], je me retourne vers ces pays éclatants où tant de forces sont encore intactes. Je les connais trop pour ne pas savoir qu’ils sont la terre d’élection où la contemplation et le courage peuvent s’équilibrer. La méditation de leur exemple m’enseigne alors que si l’on veut sauver l’esprit, il faut ignorer ses vertus gémissantes et exalter sa force et ses prestiges. Ce monde est empoisonné de malheurs et semble s’y complaire. [...]. N’y prêtons pas la main. Il est vain de pleurer sur l’esprit, il suffit de travailler pour lui » (Camus, 1954).

Se révolter : aimer notre métier quoi qu’il en coûte !

Dans ce paysage absurde criblé de parcelles désolées, l’enjeu n’est-il pas de veiller à l’intensité de notre propre révolte ? L’une des plus belles formes de cette révolte ne consiste-t-elle pas à vivre pleinement et plus que jamais notre métier ? Aussi exigeante que soit cette démarche, serait-elle devenue à ce point inaccessible ? N’existerait-il plus de suffisamment d’espace pour ce « défi souverain à partir duquel se construit un éclat de conscience lumineuse, cette source bien vivante que l’absurde ne parvient pas à obstruer, définitivement » ? Sommes-nous tombés si bas qu’aucune «marge humaine», qu’aucune « possibilité de combat » ne puisse plus s’exprimer ? Sommes-nous à ce point démunis qu’une « démission collective » soit justifiée ?

Ou... serions-nous en partie menacés par l’« esprit de lourdeur » ?

Si tel était le cas, n’hésitons pas à chercher la force, ici ou là, d’« accoucher d’une étoile qui danse » ! (Fabre, 2010). Regardons, ici ou là, « flamber sur de hauts mâts comme de petites flammes : une petite lumière seulement, mais pourtant une grande consolation pour les vaisseaux échoués et les naufragés ! » (Nietzsche, 1903). Regardons-les !

Ici, dans cet hôpital discret de province imbibé de psychothérapie institutionnelle, on accueille de façon chaleureuse et singulière l’arrivée d’un nouvel invité dans les unités d’hospitalisation; l’accueil est réalisé conjointement par un soignant officiel et une personne hospitalisée sur le point de sortir !

Là-bas, dans ce service, pharmaciens, médecins et infirmiers se réunissent le temps d’une heure pour étudier ensemble, avec fraternité, les ordonnances surchargées de leurs invités. C’est simple ! Ils allègent les prescriptions trop grasses et s’enseignent mutuellement. Les voilà fiers ! Et dans cet hôpital, les personnes sortent d’hospitalisation avec trois fois moins de benzodiazépines. Ils écrivent sur le sujet. Les voilà à nouveau fiers; d’autres veulent colorer leur espace désolé de cette petite lumière !

Pourquoi ne pas s’enchanter aussi de ce petit hôpital qui tente, avec curiosité, de recueillir toutes les « petites choses » que les « patients » ont trouvées d’eux-mêmes et qui leur font du bien. Ces petites choses sont incluses dans leur dossier et peuvent être reprises lorsque les personnes sont hospitalisées pour une crise délirante, maniaque ou mélancolique. On valorise ici le pouvoir créateur de certains, sans en faire pour autant une ultime vérité. Enchantons-nous de cette petite unité de thérapie systémique qui, avec l’équivalent de seulement trois temps pleins, quelques chaises et quatre bureaux, se retrouve chaque jour avec joie pour offrir des contes à ceux qui, en mal de créativité, recherchent comment retrouver un peu d’interrogation ! Et là, sur le frigo de la salle de pause, pourquoi ne pas sourire de joie quand, enfin, cette grande équipe qui a longtemps souffert, s’autorise à écrire sur une feuille nourrie de smileys « ce soir, merci de dire ce que vous avez envie d’apporter pour le petit pot d’avant Noël prévu à 18 h ! ».

Voilà de la vie. Elle n’est pas servie sur un plateau. Elle a sans doute besoin de beaucoup d’énergie pour naître puis pour danser. Mais, cette vie-là n’offret-elle pas l’une des plus belles réponses, l’une des plus joyeuses claques, à l’absurdité menaçante du contexte actuel ?

Ne travestissons pas les difficultés réelles que rencontre actuellement la psychiatrie par une forme d’attitude bien-pensante et naïve, elle-même nihiliste, le nihilisme des « Satisfaits » (Nietzche, 1903) dont le « contentement qui goûte de tout [...] n’est pas là le meilleur des goûts » (Nietzche, 1903). Mais n’attendons pas des lendemains plus lumineux en remettant notre destinée au rythme insondable et capricieux de l’Histoire. Ne faisons pas de nous, psychiatres, psychologues, infirmiers, secrétaires, travailleurs sociaux, ce que Nietzsche appelait des « malheureux » car les malheureux sont « ceux qui sont obligés d’attendre toujours » (Nietzsche, 1903).

Liens d’intérêt

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.

Références

  1. Camus A. (1954). «Les Amandiers», in L’Été. Paris : Gallimard. [Google Scholar]
  2. Cordier C. (2021). «De nombreux internes et jeunes psychiatres envisagent l’exercice libéral à l’avenir». Hospimedia. En ligne https://abonnes.hospimedia.fr/articles/20211207-ressources-humaines-de-nombreux-internes-et-jeunes-psychiatres. [Google Scholar]
  3. Fabre T. (2010). « Camus et la pensée de midi ». La pensée de midi 31, 113–116. https://doi.org/10.3917/lpm.031.0113 [CrossRef] [Google Scholar]
  4. Nietzsche F. (1903). Ainsi parlait Zarathoustra. Paris : SMP. [Google Scholar]
  5. Spiquel A. (2022, à paraître). « La promesse des amandiers ». Revue des Lettres modernes. « Camus », n° 25, 2022. [Google Scholar]
  6. Venet E. (2020). Manifeste pour une psychiatrie artisanale. Paris : Verdier. [Google Scholar]
  7. Zagury D., Mouguen A., Morin L., Abdelaoui E., Fortineau J., Martin B. (2021). «Rencontre avec Daniel Zagury. Le plaisir de la clinique ». Perspectives Psy 60, 62–76. DOI: 10.1051/ppsy/2021601062 [CrossRef] [EDP Sciences] [Google Scholar]

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