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Editorial
Numéro
Perspectives Psy
Volume 43, Numéro 4, octobre-novembre 2004
Page(s) 257 - 258
Section Editorial
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2004434257
Publié en ligne 15 octobre 2004

C’est avec une particulière émotion que j’écris ces lignes à la mémoire de mon vieil ami. Georges Lantéri-Laura dans Perspectives Psy. En les traçant, je me souviens de l’internat des hôpitaux psychiatriques de la Seine dans les années 1960, quand se constituaient le GEPN et le Comité de rédaction de notre revue. Nous voulions,en lançant cette publication, poursuivre, selon les perspectives qu’avaient ouvertes plusieurs de nos maîtres (Ey, Guiraud, Minkowski, Sivadon, pour ne citer que quelques-uns des noms du premier comité de parrainage), une réflexion théorique propre à notre discipline pour affirmer son autonomie scientifique vis-à-vis de la neurologie qui la tenait inféodée dans une neuropsychiatrie académique. Dès ce moment, Georges Lantéri-Laura apparaissait comme celui d’entre nous qui, grâce à sa double formation médicale et philosophique, apporterait à cette réflexion la plus riche contribution que sa grande générosité lui ferait le plus amicalement partager. En témoigne son admirable rapport sur « Les problèmes de l’inconscient et la pensée phénoménologique » au VIIe colloque sur l’Inconscient organisé par notre maître Henri Ey à Bonneval en 1960. J’ai relevé que, dans un de ses derniers articles publié dans un récent numéro de Perspectives Psy [6] où il donne « un point de vue phénoménologique sur les psychothérapies », il cite ce premier texte. Une recension de ceux qu’il a publiés dans Perspectives Psy figure dans ce numéro [1-6]. Il m’est apparu en les relisant qu’ils tissaient un fil conducteur que nous pouvons suivre pour évoquer sa vie et son œuvre. Georges Lantéri-Laura, né à Nice en 1930, a commencé ses études de médecine et de philosophie à Aix-en-Provence mais les a achevées par un double doctorat à Paris. Interne des hôpitaux psychiatriques de la Seine de 1955 à 1960 (ce sont ces années-là que j’évoquais avec nostalgie), il soutient sa thèse de médecine à la fin de son internat - sa thèse en sciences humaines sera plus tardive - et passe aussi, cette même année 1960, le concours de médecin des hôpitaux psychiatriques. Ceci lui permet d’exercer pendant trois ans les fonctions d’assistant, ou plus exactement de « médecin-chef non chef de service », puisque tel était le titre étrange dont nous étions administrativement parés - dans le service des admissions de Sainte-Anne dont son maître Daumezon était le chef. En 1963, alors que paraît le premier de ses grands ouvrages La psychiatrie phénoménologique. Fondements philosophiques, il est nommé médecin-chef à l’hôpital de Stephansfeld, près de Strasbourg, où il commença en même temps à enseigner la psychologie à la Faculté des Lettres, enseignement qu’il poursuit jusqu’en 1972. Ses articles publiés dans Perspectives Psy [1, 2] à ces dates sont signés avec mention de ces deux titres. Ses premiers élèves remontent à ces années strasbourgeoises et j’ai reçu, à l’annonce de sa disparition, le témoignage de collègues alsaciens marqués par ses leçons. En 1966 paraît son deuxième grand ouvrage sur Les apports de la linguistique à la psychiatrie contemporaine, qui en est le reflet.

C’est en 1969 que Georges Lantéri-Laura revient dans la région parisienne, cette fois comme chef de service et de secteur à l’hôpital Esquirol de Saint-Maurice, institution où il a exercé jusqu ‘à son départ en retraite en 1998, départ qui a donné lieu à une impressionnante cérémonie où il me fit l’amitié de m’inviter à parler au titre de représentant de notre génération d’anciens. Simultanément, Georges Lantéri-Laura a, de 1972 à 1988, assumé les fonctions de Directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Sa thèse de docteur ès lettres soutenue en 1968 avec comme rapporteur Jean Hippolyte, portait sur la « Phénoménologie de la subjectivité » et a été une contribution marquante à la psychopathologie phénoménologique, comme Monsieur Minkowski aimait que l’on dise ; mais sa thèse dite complémentaire sur l’« Histoire de la phrénologie », entreprise sur le conseil de Georges Canguilhem, autre grand médecin-philosophe, marqua encore plus la pensée psychiatrique contemporaine en nous faisant découvrir la complexité des débats qui ont agité les aliénistes du XIXe siècle sur les localisations cérébrales des facultés. Les Presses Universitaires de France ont pris l’heureuse initiative de la rééditer en 1993 avec adjonction d’une précieuse bibliographie complémentaire où figurent les références de ses textes sur le sujet publiés entre-temps. Dans la préface à la 2e édition, Georges Lantéri-Laura précise que les deux livres qu’il a ensuite écrits avec Henri Hécaen sur l’Évolution des connaissances et des doctrines sur les localisations cérébrales (1983) sont le développement de ces études poursuivies jusqu’en 1990 ; Henri Hécaen avait d’ailleurs publié un compte rendu fort élogieux de la thèse sur l’histoire de la phrénologie. L’année 1991 voit la publication de deux nouveaux livres, Les hallucinations et Psychiatrie et connaissance, témoignages de l’intérêt de Georges Lantéri-Laura, non seulement pour la clinique et la psychopathologie, mais aussi pour l’épistémologie.

En 1994, est paru un recueil Recherches psychiatriques rassemblant des textes publiés dans de nombreuses revues, dont Perspectives Psy, et répartis en trois volumes selon le thème traité : I. Sur le langage ; II. Sur les délires ; III. Sur la sémiologie, qui sont effectivement les thèmes privilégiés des recherches de Georges Lantéri-Laura. Il y est indiqué qu’un grand nombre de ces articles sont parus entre 1962 et 1986 dans L’Évolution Psychiatrique.

C’est au sein de cette société que nous nous sommes retrouvés les plus proches, surtout pendant la période où il l’a présidée alors que j’en assumais moi-même le secrétariat général. On sait combien est en général ingrate la tâche de secrétaire général d’une société dite savante de psychiatrie, mais grâce à son appui bienveillant, j’ai pu l’assurer sans connaître de difficultés majeures, même dans des entreprises hasardeuses comme la fondation de la Fédération Française de Psychiatrie ou le retour au sein de l’Association Mondiale de Psychiatrie des sociétés françaises fondatrices, absentes depuis qu’en 1966 notre maître Henri Ey avait cessé d’en être le secrétaire général. J’avais eu la joie de voir Georges Lantéri-Laura, après une première alarme de santé, participer au colloque international qui a marqué à Perpignan la naissance de l’Association pour la Fondation Henri Ey, puis à la parution du premier numéro de ses Cahiers au printemps de l’an 2000, Penser la psychiatrie et son histoire, centré sur son Essai sur les paradigmes de la psychiatrie moderne (1998), de le préfacer. Nous avons ensuite participé au Ve Congrès international de l’European Association for History of Psychiatry à Madrid en 2002 où Georges Lantéri-Laura fit une conférence remarquée sur la sémiologie psychiatrique ; c’est d’ailleurs le sujet de son dernier livre resté malheureusement inachevé, car il n’a pu, avant le début de la maladie qui allait l’emporter en quelques semaines, adresser à l’éditeur que la première partie. Il pensait aussi en parler lors des séances d’octobre et de novembre de la Société médico-psychologique qu’il présidait cette année, consacrées à l’histoire de la psychiatrie. Ces séances vont devenir des séances d’hommage où nous dirons la place prise par Georges Lantéri-Laura dans la psychiatrie française contemporaine.

Références

  1. Articles de Georges Lantéri-Laura publiés dans Perspectives Psychiatriques (1964 à 2004). Recension par Jacques Fortineau et Jean-Pierre Klein
  2. Lantéri-Laura G. Étude clinique des aspects divers de la paranoïa. La paranoia. Numéro coordonné par J.C. Sempé. Perspectives Psychiatriques mars-avril 1964 ; 19-25.
  3. Lantéri-Laura G. Sujet et objet de la pathologie en psychiatrie infantile. Enfant et société. Numéro coordonné par J.P. Klein. Perspectives Psychiatriques 1971 ; 32 (2) : 11-17.
  4. Lantéri-Laura G. Savoir et pouvoirs dans l’œuvre de Philippe Pinel. La psychiatrie française à l’époque romantique. Numéro coordonné par M. Gourevitch. Perspectives Psychiatriques 1978 ; 65 (1) : 77-85.
  5. Lantéri-Laura G. Le concept opératoire de démence en médecine. Géronto-psychiatrie. Numéro coordonné par M. Lacour. Perspectives Psychiatriques 1984 ; 95 (I) : 17-24 (avec 44 références bibliographiques).
  6. Lantéri-Laura G. La sémiologie de J.P. Falret. De la révolution française à la révolution russe. Numéro coordonné par M. Gourevitch. Perspectives Psychiatriques 1984 ; 96 (2) : 104-110.
  7. Lantéri-Laura G. Un point de vue phénoménologique sur les psychothérapies. Phénoménologie et psychothérapie. Numéro coordonné par J.P. Klein. Perspectives Psy 2004 ; 43 (2) : 93-100.

© EDK, 2010

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