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Editorial
Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 3, Juillet-Septembre 2019
Page(s) 183 - 185
Section Éditoriaux
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2019583p183
Publié en ligne 29 janvier 2020

La psychanalyse a enrichi lapsychiatrie au XXe siècle d’une manière que nous pouvions penser irréversible : capacité d’identification à la problématique psychique d’un patient au lieu del’observation réifiante d’un aliéné, reconnaissance de la souffrance psychique et de la destructivité, prise encompte de la part inconsciente du sujet, recherche d’un sens sous-jacent à la symptomatologie. Plus encore, le psychiatre-psychanalyste s’est soumis luimême à une cure analytique, et lorsqu’il pose une indication de psychothérapie ou de psychodrame qui engage une relation thérapeutique par la parole, il prouve qu’il admet un continuum entre normalité et folie et qu’ils’adresse à un semblable.

Aujourd’hui, un savoir et une expérience de l’humain sont menacés de se perdre dans la formation des psychiatres et encore plus des pédopsychiatres, menace accentuée par leurs progressives disparitions, résultant de l’imprévoyance des planificateurs de la démographie médicale. Si l’excessive vogue culturelle et médiatique de la psychanalyse dans les années 1970 et les illusions de l’après-guerre sur le rôle de l’environnement méritaient d’être remises en cause, on doit s’interroger sur la puissance et le caractère général du mouvement anti-analytique actuel. Les psychiatres non analystes ne doivent pas s’en réjouir : le mouvement devient tout autant antipsychiatrique, comme le montrent de récents discours officiels concernant l’autisme. Remarquons tout d’abord après-coup la portée de certaines décisions administratives : la disparition de l’internat des hôpitaux psychiatriques; le refus par le ministère de l’usage de la Classification française élaborée par la profession au profit du DSM américain en cohérence avec les besoins de l’industrie pharmaceutique, alors que la classification française était interfacée avec la classification internationale. D’où l’inquiétude, aujourd’hui, de voir le Conseil national des universités (CNU) refuser de prendre en compte des publications psychanalytiques non expérimentales, de plus en français, dans les candidatures aux postes de professeur de psychologie.

Il n’allait pas de soi d’objectiver des modifications de la subjectivité. Pourtant des psychanalystes ont relevé le difficile défi de rendre compte de l’efficacité des traitements psychanalytiques dans leurs enjeux à long terme, et dans un langage compréhensible par les financeurs de la santé1, ou d’évaluer les psychothérapies de manière rigoureuse au regard de l’Evidence Based Medecine2.

Dans les médias aujourd’hui, le discours dénigrant des ennemis de la psychanalyse pour ce qui est de l’autisme est pris comme une évidence, comme le fait que tous les troubles psychiques de l’enfant seraient « neuro-développementaux ». Un scientisme ambiant abrase le psychique, dénie la folie, fétichise l’imagerie cérébrale.

Loin de se démarquer pour autant de la recherche scientifique, il nous faut au contraire confronter les recherches expérimentales et psychanalytiques sans confondre les champs épistémologiques et redonner place à la complexité de l’esprit humain, incarné dans un corps, étayant ses pulsions sur les forces naissant de sa biologie, avec un fonctionnement cérébral issu de la modification par l’expérience - donc les relations - de son programme génétique - inné, mais dont l’expression varie comme le découvre l’épigénétique. L’opposition de l’inné à l’acquis n’est plus pertinente depuis les travaux de G. Edelman sur le darwinisme neuronal et ceux de T. Brazelton montrant la part de l’équipement de l’enfant dans l’entrée en relation.

C’est un esprit scientifique qui anime le psychanalyste dans la découverte de la subjectivité, y compris dans des pathologies psychiques graves : « La psychanalyse, science de la non-science », écrivait Maurice Blanchot. Les avancées psychanalytiques se font aussi par des réfutations, n’en déplaise à K. Popper - ainsi quand les analystes post-kleiniens réfutent le postulat kleinien d’une identification projective d’emblée disponible et fonctionnelle, pour spécifier une identification adhésive pathologique dans l’autisme.

Des convergences existent dans ce domaine entre les recherches cognitives, qui montraient la non-évidence de la séparation de l’esprit d’autrui de celui du sujet - le défaut de théorie de l’esprit -, et celles de Frances Tustin constatant la non-advenue de la séparation entre l’enfant et le sein - la séparation d’avec le sein devenant un arrachement d’une partie de la bouche. Dans les deux cas, la différenciation dedans/dehors n’est pas advenue. Cela permet de comprendre une spécificité des terreurs autistiques liée au défaut de projection, comme je l’ai souligné3, et donc différentes des angoisses psychotiques. Une compréhension essentielle pour la réponse des soignants et des familles. On ne peut que regretter d’autant plus l’extraordinaire renversement d’inclusion entre les catégories nosographiques de la classification américaine : autrefois, les autismes de Kanner étaient des formes graves de psychose; aujourd’hui, les « troubles du spectre autistique » ont englobé les psychoses infantiles jusqu’à leurdisparition. Comment les familles peuventelles s’y retrouver quand elles errent sur internet ?

Chez l’adulte également, la psychopathologie psychanalytique apporte une intelligibilité de la folie. Dans l’accès mélancolique - et la composante constitutionnelle de la prédisposition à la psychose maniaco-dépressive est assez établie -, seule la compréhension psychanalytique de la mélancolie comme incorporation d’un objet trop narcissique pour que le deuil en soit possible rend compréhensible l’acharnement qui en résulte contre soi-même et l’objet incorporé, mais aussi, surtout, donne sens au syndrome de Cotard ou au suicide dit « altruiste ».

Soulignons enfin que l’apport de la psychanalyse à la psychiatrie ou à la pédopsychiatrie implique de résister à la tentation d’identifier une étiologie, attraction vers l’origine que les particularités de l’autisme infantile ont renforcée, mais qu’il faut mettre en suspens. Nous avons trop facilement cédé à l’attraction de l’étiologie traumatique, cru en une « destrutica » que nous présentait la mise en sens psychique opérée par les parents. La psychanalyse a pourtant gagné à se dégager de sa neurotica initiale.

Rendons hommage à Michel Soulé qui, dès 1978, proposa de prendre en compte ce que l’autisme de l’enfant fait à ses parents et à ses soignants4.

Liens d’intérêt

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


1

Ainsi Hélène Suarez-Labat pour la construction de la personnalité dans l’autisme, avec l’aide du scénotest Les autismes et leurs évolutions, Dunod, 2015.

2

Thurin J.-M., Thurin M., Cohen D., Falissard B. (2014). Approches psychothérapiques de l’autisme Résultats préliminaires à partir de 50 études intensives de cas. Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 62 (2014), 102-118.

3

Ribas D. (2004), Controverses sur l’autisme et témoignages, Paris : PUF.

4

Soulé M. (1978), « L’enfant qui venait du froid » : mécanismes défensifs et processus pathogènes chez la mère de l’enfant autiste. In Lebovici S., Kestemberg E. (dir.), Le devenir de la psychose de l’enfant, PUF, pp. 179-212.


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