Accès gratuit
Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 4, octobre-décembre 2019
Page(s) 330 - 336
Section Autonomie et psychose – À l'occasion du Colloque du 50e anniversaire de La Velotte, Centre de Soins psychothérapique
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/201954330
Publié en ligne 27 mars 2020

© GEPPSS 2019

P.-C. Racamier écrit : « il serait judicieux de trouver le moyen d'ameublir le terrain en vue du départ... ». Il ajoute : « Une question non résolue : que pouvons-nous imaginer comme image parlante ou comme action parlante qui signifierait que nous sommes destinés à nous séparer ? » (Racamier, 2001).

Ce n'est qu'en 1995 que le travail de Suivi se met en place, soit un an à peine avant son décès. Les premiers contours en sont donnés : il s'agit d'un processus de séparation d'avec la Velotte se déroulant sur une période de six mois à un an, avec une ouverture progressive vers l'extérieur. Le Suivi constitue donc un départ « au ralenti ». Quatre participants « suivistes » intègrent pour la première fois ce dispositif, il y a une vingtaine d'années, puis ce travail s'affine petit à petit, avec à l'heure actuelle, une moyenne de un à deux patients sur le groupe total qui y chemine.

Il s'agit d'un endocadre dans le cadre de la Velotte, avec un médecin spécifique dédié à cette phase, des jalons et des rituels. En effet, ce travail est un travail de deuil, et pour qu'il se déroule dans de bonnes conditions, il doit être accompagné et ritualisé. Il équivaut à une perte qui doit être avérée, exposée au grand jour, datée. Ainsi, l'entrée dans le Suivi s'effectue à une date précise et définie bien à l'avance par concertation entre le patient et l'Équipe, avec une date-butoir au plus tard un an jour pour jour après l'entrée. D'un point de vue pratique, nous fêterons tous ensemble le départ autour d'un verre, et d'un échange de cadeaux : le patient qui part offre quelque chose qui pourra prendre sa place dans la maison, ses camarades auront prévu également un présent qu'ils lui offriront, ainsi que l'Équipe qui, traditionnellement, confectionne un album-photos personnalisé avec des photographies prises au cours des différentes sorties ou occasions ayant jalonné la cure.

Paul-Claude Racamier rappelle que ce travail de séparation est déduit du deuil originaire (Racamier, 1992), cicatrice originaire où l'enfant, poussé par la croissance, se détourne de la mère indistinctement investie comme une totalité absolue, la perd et la découvre en tant qu'objet distinct de lui. Il renonce donc à l'unisson narcissique avec elle, entre dans un travail de deuil de la toute-puissance, de désillusion, et accepte la perte comme prix de toute découverte. Au sein d'un organisme de soin tel que la Velotte, un travail de la même nature a lieu avec les patients psychotiques au fur et à mesure de l'avancement d'une cure, et en particulier lors de la préparation au départ. Se séparer de la mère Velotte, lui tourner le dos sans la détruire ou se détruire avec ; et pour l'équipe médico-soignante, accepter ce mouvement provenant du patient, le lâcher progressivement, sans l'abandonner ou l'éjecter, arrêter de vouloir à sa place ou de faire à sa place, tout en restant admiratif pour sa croissance... Ainsi, les forces en présence sont dans le patient, il va les réactualiser avec nous : forces tendant à l'unisson narcissique d'un côté, forces poussant à la séparation, à l'autonomie de l'autre. Ces forces antagonistes vont nous être présentées, transmises, voire injectées. Le départ de l'institution rejoue le conflit d'autonomie d'avec les figures parentales. Ce conflit va bien souvent être expulsé dans l'entourage, en particulier parmi les soignants, et ce sera à nous de le recueillir, de lui prêter forme et de lui donner un destin heureux. Tous les départs d'ailleurs ne se déroulent pas avec le Suivi, processus extrêmement codifié et structuré. Car rien n'est plus douloureux pour un patient psychotique que ce travail de séparation ! Certains vont claquer la porte avant l'heure, d'autres « s'incruster » ; le dilemme entre unisson narcissique et rupture brutale nous est bien souvent imposé.

Allez-vous me retenir et me ligoter ? Allez-vous au contraire m'éjecter ?

Cela va bien souvent aboutir à un moment de crise, ultime crise de la cure succédant à plusieurs autres, mettant en jeu les mêmes forces. Comment alors permettre une crise féconde ? Comment constituer un terrain propice au « décollage », à l'envol réussi, et sortir du dilemme initialement imposé ? Nos observations cliniques nous ont permis, dans certains cas, de repérer des signes précurseurs du départ. Paul-Claude Racamier évoque un travail de deuil à faire en préliminaire, de la part de l'Équipe, un deuil anticipé qui va permettre au patient d'engager son propre processus de départ. C'est la mère qui initie préalablement ce mouvement. Puis, si l'on suit les étapes du deuil originaire, il est important d'être attentif au moment où le patient commence à nous tourner le dos, à tourner le dos à la mère, aux figures parentales. Il s'agit d'un mouvement actif de sa part, où il y a une mobilisation de l'énergie disponible afin de trancher le dilemme suscité. Cela provoque des réverbérations contre-transférentielles dans l'Équipe avec des positions fortement contrastées : une partie d'entre nous, par exemple, s'inquiète pour le participant, le retient, tandis qu'une autre partie se dit plutôt agacée, ressent de l'hostilité, et verbalise qu'il est temps de penser à son départ. S'ouvre dès lors un espace dans lequel peut se relancer une dynamique, et le Suivi peut correspondre à cet espacetiers, un nouvel espace à investir à ce stade de la cure où le patient a déjà bien cheminé vers l'autonomie avec des ancrages mis en place à l'extérieur de la Velotte. Il s'agit alors d'une valorisation donnée à ce mouvement actif.

Le travail avec les parents, réels, est alors fondamental à cette étape. Nous intensifions les rencontres familiales lors du Suivi. En effet, dans le mouvement de désillusion dont nous faisions état précédemment, de déception mutuelle, il est indispensable d'accompagner les parents. Nous avons à les aider à supporter la poussée qui s'opère chez leur fils/fille vers la construction d'une identité propre, les aider à supporter que les projets de ces derniers ne soient pas les leurs. Je pense ici aux attentes que bien souvent les parents ont du côté des études, des formations, de la vie professionnelle. À ce stade, il s'agit d'arrêter d'attendre quelque chose, cesser de vouloir à la place du participant, tout en ayant confiance en sa capacité à avancer malgré l'inconnu et l'incertitude de la suite !

Les rencontres familiales permettent d'apprivoiser davantage la confiance des parents, et de les amener progressivement à lâcher les nœuds qui les ligaturaient de façon intime, bien souvent autour de l'argent, des questions administratives, des traitements, des préoccupations somatiques, etc. Si au début de la cure nous n'y touchons pas, car cela serait s'aventurer en terrain miné où tout peut exploser, nous nous y risquons alors à cette étape. Longtemps invisibles à nos yeux, ces vecteurs incestuels, au sens de P.-C. Racamier, deviennent petit à petit repérables et nous pouvons commencer à en percevoir la fonction, puis à les nommer lors des rencontres familiales. Ces branchements directs au départ, entre le participant en cure et ses parents, déconnectés du réseau représentationnel, vont petit à petit se déplacer sur l'institution : l'Équipe devient transitoirement le portefaix du fonctionnement familial infernal, sans bien y comprendre quelque chose, puis en se référant aux limites du cadre, va pouvoir identifier les amalgames qui entravent la possibilité de penser. Cela ne se fait pas toujours de façon tranquille et linéaire ; nous endossons parfois des réactions d'hostilité, si ce n'est de haine ou de persécution.

À ce titre, les contacts téléphoniques hebdomadaires que nous avons avec chaque parent, sont très utiles dans cet étayage nécessaire pour que le patient se dégage des oripeaux familiaux dont il était vêtu. Il est d'ailleurs notable que nous allons poursuivre ces contacts téléphoniques avec les parents audelà de la date de fin de cure ! Nous pourrions donc dire que notre dispositif déplace progressivement le « branchement » que les parents avaient sur leur fils/fille vers la Velotte. Les contacts téléphoniques avec les médecins, la journée annuelle organisée pour les parents, l'assemblée générale de l'association... favorisent ce déplacement. Tous ces contacts périphériques permettent que s'ouvre progressivement un espace de pensée pour le patient. Nous passons peut-être d'un régime d'identifications aliénantes à un régime d'identifications non aliénantes. La part aliénée, intoxiquée, nous est laissée, tandis que le participant se défait de la défroque familiale qui entravait son autonomie psychique. Cela permet qu'un autre type de relations intra-familiales, plus tempérées, puissent prendre place. C'est le temps des « retrouvailles ».

En définitive, le cadre de l'organisme de soin, tel que nous le concevons, joue un rôle contreincestuel, en particulier lors du processus de séparation, permettant de restituer au patient la part active qui s'affirme en lui lors de ce mouvement.

C'est le cas pour Alban que nous avons conduit jusqu'à l'aube du Suivi. Il a pu entrer dans la Velotte, y a progressé, acquis de l'autonomie, et a mis un pied dehors. Nous pouvions commencer à penser à son départ. Mais comment ? Nous rappelons qu'Alban a failli quitter la Velotte lors d'une première crise au bout d'une année. Il se retrouve deux ans plus tard face aux mêmes dilemmes qu'à son arrivée, encore et toujours, perpétuellement tiraillé. Et après des progrès notables qui sont autant d'éclaircies, il se retrouve, tout comme nous, dans un immense brouillard.

À cette période, il a intégré la fac. Entre ses cours et son appartement, il passe de plus en plus de temps à l'extérieur où il a à mener cette vie d'étudiant en parallèle de celle du soin, et cette double réalité le dépasse largement. Nous avons, en effet, à faire à un Alban envahi et envahissant par des symptômes délirants, désespéré et hypomane. Il est profondément seul, chez lui ou à la fac. Lorsqu'il nous parle de ses relations avec les autres étudiants, nous ne savons plus distinguer la réalité de la construction délirante ; et quoi qu'il en soit, cela reste préoccupant. Mais il vit audessus de ses difficultés, projetant son brouillard interne sur l'ensemble de l'équipe, et même sur l'ensemble de l'institution. En parallèle de cet émiettement psychique, nous découvrons à quel point Alban est dépassé par la réalité pragmatique de base. Son hygiène corporelle est déplorable tout comme la tenue de son appartement, de son budget et de ses papiers administratifs habituellement gérés par ses parents.

Nous décidons alors de le soutenir, d'une part en l'accompagnant dans ce mouvement en creux par la mise en place d'enveloppements humides, et d'autre part en l'incitant à mettre en place une psychothérapie à l'extérieur, pour l'aider notamment à donner un contenant à son délire, et aussi pour ouvrir un nouvel espace favorisant la reconstruction de l'histoire familiale. D'ailleurs, c'est à cette période clé de changements confus, que nous organisons une rencontre avec Alban et ses parents. À cette occasion, nous découvrons des parents touchants et courageux, qui tentent avec notre aide d'enfin se parler à trois. Nous reprenons avec eux les nombreux non-dits familiaux, afin de différencier les générations, de différencier les vécus personnels, et pour que chacun se reprenne son histoire et ses propres difficultés. Nous tentons de passer d'un marécage collectif à des jardins individuels à entretenir, à cultiver et à soigner.

Toujours est-il que ce tiraillement interne se manifeste ouvertement chez Alban à l'occasion du séjour en famille pour Noël. En effet, en partant, il laisse une lettre très agressive et mélancolique destinée aux médecins. Nous nous disons que depuis la rencontre familiale où des mots ont été dits, il a dû sentir une alliance entre ses parents et nous. Lui, qui s'est construit un monde de télépathie pour se défendre des non-dits dans lesquels il a baigné tout au long de son histoire, commence désormais à entrevoir un nouvel espace psychique, avec son lot de souffrance et de désillusion. L'agressivité et la colère que nous percevons pourront peut-être lui permettre d'avancer si nous l'aidons à l'utiliser.

Mais cela n'est pas gagné ! Car les tiraillements internes d'Alban sont également à l'œuvre au sein de l'Équipe. Une partie d'entre nous, touchés par la lettre qu'il nous a écrite à l'occasion de Noël, sont sensibles au désespoir, et portent en eux une part d'inquiétude profonde. Et cela se concrétise par la dégradation du domicile d'Alban et par la recrudescence de la télépathie, par exemple. Face à eux, l'autre partie de l'équipe pense plutôt que quand il y a du sombre, c'est que ça avance. Et ils sont plutôt agacés par la fascination d'Alban envers le dysfonctionnement familial, que celui-ci perçoit, mais qu'il n'est pas prêt à abandonner : cela pourrait durer une éternité. D'ailleurs, Alban s'est concocté un emploi du temps à son image : il fait en sorte d'être à la Velotte sans participer aux activités de groupe ; il va à la fac mais ne travaille pas ses cours ; et il se réfugie dans son appartement sans en prendre soin. Il est partout et nulle part et ne veut se priver de rien, sans pouvoir faire les choses jusqu'au bout.

Forts de ces constats, nous réalisons qu'après tout, Alban est en train de nous montrer qu'il atteint un seuil au-delà duquel il serait dangereux de s'aventurer. Avancer, ce serait abandonner un monde fascinant, télépathique et empli d'illusions, mais aussi et surtout protecteur. Nous ne pouvons pas prendre le risque de laisser Alban sans défenses face à l'émergence d'une solitude sans fond ou d'une colère sans fin. Il est désormais temps de préparer son départ. Et c'est ainsi que nous pensons qu'il pourrait bénéficier du Suivi.

Il y a un double aspect à ce travail de préparation au départ : un premier aspect que l'on pourrait qualifier de pragmatique, tourné vers le concret et qui va aider le participant à s'ancrer sur l'extérieur, en tenant compte de ses capacités et de ses difficultés, à appréhender la réalité du monde après ce cocon qu'a été pour lui la Velotte. Cet apprentissage de la vie vers l'extérieur va se baser sur des points pratiques que l'on va pouvoir contractualiser à travers un Contrat de Suivi que l'on rédigera, co-signera avec le patient et qui sera une sorte de support, de base à nos rencontres. C'est une énumération un peu répétitive, méthodique qui balaie les différents champs de l'autonomie psychique et sociale, que l'on va rituellement visiter et re-visiter, rencontre après rencontre.

L'autre aspect est le processus de séparation inhérent au départ et qui fait entrer deux acteurs principaux : le participant en partance et l'équipe médico-soignante qui doit accepter de le lâcher. Il s'agit là d'apprendre à se séparer sans se détruire.

  • Il s'agit, pour l'équipe de soin, de faire le deuil, de vouloir le meilleur possible pour son patient, « guérir de vouloir guérir », et accepter que maintenant nos chemins se séparent et qu'il faudra continuer l'un sans l'autre.

  • Il s'agit, pour le patient, qui a, à présent, atteint suffisamment de maturité psychique, d'entrer dans ce difficile travail de séparation d'avec l'institution soignante, ce qui lui fait peur et est au cœur de ses difficultés psychiques et notamment du travail d'autonomie. Le participant va ainsi bien souvent à la fin de sa cure revisiter en accéléré ses différents symptômes du début, mais de manière plus distanciée et surtout de manière partagée.

Le suivi d'Alban

La première fois que nous parlons du Suivi avec Alban, celui-ci est surpris, car il dit qu'il se sent à la Velotte pour l'éternité, et que si on ne le bousculait pas, il resterait bien là à vie. Le fait de partir un jour l'ébranle, et très vite il se reprend sur un mode paranoïaque, se demandant si ce n'est pas une manière de le mettre à la porte. Tristesse, colère, sentiment d'abandon... il vit et nous fait vivre des ressentis contradictoires, mais cette fois-ci il peut en parler clairement. Pour marquer la séparation prévue au plus tard dans un an, Alban prépare sa « césure ». La césure est un temps, de quelques jours à une semaine, que le participant passe en dehors de la Velotte et en dehors de sa famille. C'est en quelque sorte un essai d'autonomie, pour expérimenter qu'il est capable, et pour repérer plus fortement ce qui reste à travailler. Et c'est dans un mélange d'enthousiasme, de tristesse, d'envie, de dédain et d'inquiétude, qu'Alban part pour ce temps-là. En effet, en concertation avec nous, et tout à fait dans le cadre habituel du Suivi, nous le laissons partir toute une semaine sans nous, sans ses parents et sans contacts téléphoniques, à part bien sûr en cas de nécessité. ... Une semaine que nous sommes sans nouvelles d'Alban, comme prévu...

Nous sommes saisis de surprise, lorsque nous voyons un inconnu passer devant la porte- fenêtre de la salle à manger alors que nous passons à table. Il a le crâne rasé, une tenue étrange, voyante et décalée. Il nous salue de la main avec un bon sourire : il s'agit d'Alban. Il nous interroge du regard pour lire ce que nous pensons de son nouveau look. Provocant ? Déconcertant ? Inquiétant ? Nous pensons tout cela à la fois. Il nous dit qu'il a eu besoin de mettre les choses à plat, de faire « table rase » suite à sa césure. On pense à un rite de passage. Il a tenu sa semaine d'absence, mais il revient épuisé de ce défi. Il reconnaît qu'il a eu bien du mal à tenir les contraintes du quotidien mais aussi qu'il s'est réfugié dans l'écriture d'un manuscrit de 50 pages en pensant à nous.

Une fois l'indication du Suivi posée et les formalités d'entrée dans le Suivi effectuées, il s'agit de définir un cadre de rencontres avec le participant, qui va servir de support au travail de Suivi. Chaque rencontre dans le cadre du Suivi, appelée « entretien de Suivi », réunit : le participant-suiviste, le médecin responsable du Suivi et un soignant.

Pendant les cinq premiers mois, les entretiens de Suivi se sont déroulés dans un climat de confiance et de plaisir à avancer ensemble : une construction régulière et fluide, dont tout le monde est satisfait et qui va dans le sens d'une autonomie et d'un ancrage sur l'extérieur de plus en plus solide. Si dans le temps des entretiens de Suivi, Alban est posé, il n'en est pas forcément de même dans le quotidien. En effet, quelques semaines après le début du Suivi, il nous annonce soudainement qu'il souhaite changer d'appartement car celui qu'il habite est trop coûteux. Rappelons qu'il a pu rester/entrer à la Velotte parce que nous avons accepté qu'il soit une partie de son temps en dehors du cadre de la Velotte, afin qu'il puisse laisser libre cours à son délire. Que laisse-t-il derrière lui en cherchant à se séparer de cet espace ?

Il apparaît qu'il est en difficulté pour demander de l'aide et accepter d'en recevoir. Dans ce sens, il opte par exemple pour des achats de meubles en ligne depuis la Velotte, plutôt que de se déplacer dans les magasins afin de les choisir. Il évite ainsi l'angoisse de cet espace de consommation où débordent les possibilités d'achats dans lesquelles il sent qu'il va se perdre. Nous prenons donc le temps de l'accompagner pour tout cela. Il est aussi toujours autant en difficultés pour entretenir son appartement qui est envahi de saletés.

À ses cours, il ne supporte pas de devoir être dans une position d'apprentissage, de ne pas savoir et de dépendre d'un autre qui aurait la connaissance. Il ne parvient pas à lire de livre, n'en revient pas qu'un autre avant lui ait pu avoir les mêmes idées, ne peut pas mettre en place une activité de loisir.

Il parvient à exprimer tout cela, et nous permet donc de l'aider concrètement. Il parvient à vivre à peu près sereinement seul, à faire ses courses et ses repas de façon régulière. Il s'ouvre doucement et accepte qu'on l'aide pour trouver ce nouveau logement, l'aménager, acheter des meubles, etc. Il est de plus en plus sur l'extérieur, et passe un week-end par mois en dehors de la Velotte. Mais il n'arrive pas à le passer seul chez lui, et part systématiquement ailleurs rejoindre des amis, de la famille... Alors qu'il est dans une phase de départ où nous devrions être moins ensemble, il nous pousse au contraire à être très proches de lui, à s'immiscer dans ce nouvel espace, à passer beaucoup de temps avec lui... Il se rapproche de ses parents également, sur lesquels il s'appuie aussi pour cet emménagement.

Rappelons que dans le cadre du Suivi, nous accentuons le rythme des rencontres avec les parents des patients, afin de préparer l'ensemble de la famille au mieux à cette séparation d'avec l'institution ainsi qu'à la nouvelle vie qui s'annonce. Lors de la première de ces rencontres, après un temps d'échange cordial et plutôt satisfaisant avec les parents d'Alban, pour la première fois, nous nous risquons à aborder les nœuds administratifs. En effet, Alban est encore sous leur avis d'imposition. Monsieur refuse qu'il en soit autrement car si les parents perdent la part de leur fils, ils paieront davantage d'impôts. Il ne peut pas entendre qu'il s'agit là du prix à payer pour l'autonomie de leur fils. Nous touchons ici à un nœud incestuel. Une seconde rencontre avec ses parents a lieu. Unanimement, nous faisons le constat des difficultés persistantes d'Alban et du risque qu'il laisse le temps filer sans faire ce qu'il se doit. Ses meubles tardent à se monter, et le désordre persiste. Si sa mère se montre confiante en l'avenir, son père exprime plus d'inquiétudes. Mais ils sont heureux d'avoir pu entrer dans le nouvel appartement, car Alban leur avait refusé l'accès au précédent.

Suite à ces rencontres, Alban exprime son sentiment d'être dans une relation fausse et irréelle avec ses parents, comme s'il ne supportait pas l'alliance entre ses parents et l'équipe. Au quotidien, un brouillard épais l'englue et nous sidère. Il nous vit comme des censeurs. Il reconnaît qu'il a envie de tout envoyer balader, remet en question le sens du Suivi, se montre disqualifiant du soin, surfe sur ses difficultés et reprend ses côtés rebelle et nonchalant, du début de cure. Il ne parvient pas à aménager cet appartement, monter ses meubles, mais passe son temps à écrire. De notre côté, nous pouvons lui parler de notre inquiétude à le voir quitter la Velotte alors qu'il a encore tant à travailler, et lui montrer combien il est disqualifiant.

Cet état brumeux et crépusculaire, dans lequel nous nous sentions très découragés tant il semblait annuler tous les progrès des mois précédents, a connu alors une sorte d'acmé sous la forme d'une inscription qu'Alban a fait seul, par internet, à un séminaire obscur, au fond d'une campagne isolée et lointaine, qu'il ne connaissait pas, avec des gens qui n'avaient qu'une réalité virtuelle pour lui. Lors de cet entretien de Suivi, au cours duquel Alban nous a fait part de ce projet, nous nous sentions assez inquiets et perplexes, tant ce projet nous semblait déconnecté de la réalité, d'une tonalité quasi délirante. Mais en même temps, nous sentions confusément que cette inscription, dans une période où Alban était de nouveau très loin de lui-même et de nous, était comme une tentative, pour lui, de se créer un espace propre. Par ailleurs, cela représentait un support de paroles et d'échanges entre Alban et nous, comme si quelque chose tentait maladroitement de prendre une forme communicable après cette période de brouillard, que l'on ne pouvait que subir, et dont on ne pouvait finalement pas dire grand-chose. Nous avons pu alors, dans le temps de cet entretien de Suivi, à la fois exprimer à Alban notre inquiétude face au côté vague, immatériel, désincarné de ce projet, dont il ne pouvait lui- même rien dire, comme s'il y avait à ce niveau un vide, un blanc psychique, et en même temps qualifier ce projet, en affirmer la valeur, puisque c'était quelque chose qu'Alban avait décidé de mettre en place, lui, à ce moment-là de sa cure.

Nous avons ainsi tenu une double position face à cet « objet bizarre » qui ne se reliait à rien de concret et qui semblait absorber la pensée d'Alban : celle de le laisser faire, tout en lui demandant fermement de rechercher avec nous deux indications précises : le lieu de ce séminaire et l'horaire du retour en train ; comme une injonction à rattacher cette bulle délirante, de l'ancrer dans une réalité que nous pouvions partager avec lui.

Suite à cet entretien de Suivi, nous descendons ensemble les escaliers qui mènent à l'ordinateur. Alban se connecte à sa boîte mail, car il a un vague souvenir d'avoir reçu quelque chose concernant ses vacances. Effective- ment, et nous faisons lecture à voix haute du mail qu'il a reçu par la personne qui l'accueille. Alban est surpris d'y découvrir toutes les informations, très détaillées, dont il avait besoin pour organiser plus concrètement son séjour. Le lieu exact (car jusque-là il ne savait où cela se déroulait) avec son adresse, le téléphone, la description des pièces, et le nombre de couchages possibles, l'organisation des courses et des activités, la participation financière... Et parmi tous les prénoms des participants, celui d'Alban apparaît. Il est évident qu'il n'avait pas lu attentivement ce courriel. Cela suffit pour que nous nous plongions virtuellement sur le lieu de ses vacances ; et cherchions une gare à proximité pour pouvoir revenir sur la région lorsqu'il le souhaite : horaires et tarifs sont pris. Alban repart souriant et léger.

Au bout de 6 mois de suivi nous réalisons avec le participant un bilan afin de faire le point sur les progrès réalisés, l'intérêt de renouveler le Suivi pour 6 mois, ou pas.

À l'orée de ce bilan, nous étions assez inquiets pour Alban et nous étions dans l'équipe très partagés : faut-il renouveler le Suivi ? C'est à dire proposer 6 mois supplémentaires, en resserrant le cadre du soin pour davantage contenir son angoisse et sa désorganisation ? Ou faut-il au contraire accepter de lui laisser plus de champ en faisant confiance à ce qu'il a pu engranger à la Velotte ? Bref, le laisser partir ? Nous étions pris dans un véritable dilemme, dans lequel aucun des deux termes n'est satisfaisant.

Le garder, cela ne signifiait-il pas renforcer cette bulle dans laquelle Alban était très tenté de s'isoler avec nous ? Mettant en question ses capacités fondamentales à s'autonomiser, à se séparer de nous ? Mettant également en question notre propre capacité à accepter de voir Alban se détacher de nous et à faire le deuil de vouloir le meilleur pour lui.

Le laisser partir, cela ne signifiait-il pas le lâcher, le livrer à lui-même à un moment où il semblait avoir particulièrement besoin de nous en faisant la preuve de son manque d'autonomie fondamentale ?

Nous avons l'expérience que ces situations de dilemme, dans lesquelles aucun des termes n'est satisfaisant, arrivent toujours dans un moment de réactivation d'un conflit d'autonomie chez le patient. Conflit d'autonomie qui se trouve alors projeté avec force dans l'équipe soignante, qui en devient le réceptacle, le support, le contenant.

Alban ne nous aidait pas beaucoup en étant toujours aussi nébuleux, fumeux, lointain, ne pouvant nous apporter aucune garantie sur le fait que les choses puissent un minimum bien se passer s'il quittait la Velotte, et nous donnant la désagréable impression de vouloir le capter pour l'éternité s'il restait plus longtemps.

Nous étions très perplexes.

Nous lui avons donc exposé ces différentes positions lors du bilan des 6 mois de Suivi. Au cours de cette rencontre longue et fatigante, ces différents points de vue ont été exposés à Alban qui a très progressivement pu, de sa place, exprimer ce dilemme dans lequel nous étions pris à son égard, en nous faisant très finement passer : à la fois son profond désir de rester avec nous, et ce le plus longtemps possible, et l'impossibilité que cela puisse se faire, en mettant en concurrence : ses cours à la fac, auxquels il tenait de manière non négociable, et des temps fondamentaux du soin à la Velotte, auxquels nous tenions, de manière non négociable également. Nous avons donc terminé cette rencontre sur cette question ouverte, refusant fermement de nous positionner et renvoyant alors à Alban la responsabilité de trancher ce dilemme, entre rester (ce qui signifiait pour lui renoncer à ses cours à la fac) et partir. À l'issue de cette rencontre, même si aucune décision n'avait été prise, il nous apparaissait très clairement qu'Alban s'était approprié ce dilemme, même s'il ne l'avait pas encore tranché. Il en comprenait les enjeux, il devenait son affaire et non plus uniquement la nôtre.

Il s'ensuit un week-end contrasté : tantôt il se montre reconnaissant de l'aide que nous lui apportons, tantôt il insiste avec mauvaise foi sur l'impossible choix que nous lui imposons de prendre, à savoir de privilégier ses cours ou le soin. Il nous laisse pantois et perplexe quant à la poursuite de sa cure. Que va-t-il décider ?

Il termine la balade dominicale en s'allongeant ostensiblement sur un banc, à l'entrée d'un cimetière, en chemise hawaïenne et en short. Il est le seul à ne pas sentir que cette attitude est inadaptée. On ne peut s'empêcher de se remémorer le moment où son père l'a laissé seul et délirant sur un banc. Mais en ce dimanche, il repartira avec nous à la Velotte. Le lendemain matin, lundi, Alban a déposé deux courriers dans notre boîte aux lettres. L'un destiné à ses camarades, et le second pour l'équipe. Il explique de façon très compliquée, et ce même lorsqu'il s'agit de parler de ses émotions, qu'il accepte l'option « fin de contrat » et qu'il se sent libre désormais. Même s'il sait que le chemin à venir va être difficile et qu'il a bien entendu nos avertissements. Quelques semaines plus tard, Alban est venu à la Velotte pour fêter son départ. Il a pu expliquer à tout le monde, lors de la réunion du groupe, combien ce choix de partir s'est imposé à lui : il était prêt, et le bénéfice/ risque était calculé.

Suite à ce temps d'échanges, nous nous retrouvons autour d'un verre une dernière fois. Nous lui remettons le traditionnel album photos qui met en images tous les moments partagés au fil de sa cure à la Velotte. Il est très touché lors de ce moment. Il nous remet à son tour quelques cadeaux bien sentis. Alban part ensuite rapidement, ému, afin de poursuivre son propre chemin.

Liens d'intérêt

Les auteurs déclarent n'avoir aucun lien d'intérêt concernant les données publiées dans cet article.


1

Ce texte constitue la deuxième partie du récit clinique d'une cure à la Velotte.

Références

  1. Racamier P.-C. (1992) Le Génie des Origines. Paris : Éditions Payot. [Google Scholar]
  2. Racamier P.-C. (2001) L'esprit des soins. Le cadre. Paris : Les Éditions du Collège. [Google Scholar]

Les statistiques affichées correspondent au cumul d'une part des vues des résumés de l'article et d'autre part des vues et téléchargements de l'article plein-texte (PDF, Full-HTML, ePub... selon les formats disponibles) sur la platefome Vision4Press.

Les statistiques sont disponibles avec un délai de 48 à 96 heures et sont mises à jour quotidiennement en semaine.

Le chargement des statistiques peut être long.