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Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 4, octobre-décembre 2019
Page(s) 323 - 329
Section Autonomie et psychose – À l'occasion du Colloque du 50e anniversaire de La Velotte, Centre de Soins psychothérapique
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/201958323
Publié en ligne 27 mars 2020

© GEPPSS 2019

Alban est un jeune homme de 23 ans, adressé par le psychiatre qui le suit dans sa région d’origine. D’après le courrier médical, Alban souffre d’une schizophrénie « avec symptômes dissociatifs au premier plan », après plusieurs épisodes de décompensation psychotique ayant nécessité des hospitalisations en psychiatrie. Dans sa lettre de préadmission, Alban demande à retrouver des relations sociales. Nous lui proposons une date de premier rendez-vous. Lors de cette première rencontre, Alban nous dit qu’il n’a pas de difficulté; il se montre réticent à l’idée de venir. Il craint d’être « capté », d’être « surveillé » en permanence dans un si petit groupe de patients. En fin de rencontre, nous nous situons devant un dilemme quant à la suite à donner. Alban se montre au-dessus de ses difficultés, dédaigneux, son port de tête en témoigne (il nous regarde du dessus, le menton relevé, le cou allongé). Il est réticent quant à l’aide que nous pourrions lui proposer, tout en nous accrochant du regard avec une tendresse et une détresse qu’il ne peut pas exprimer. Comment alors le rencontrer ? Comment le rejoindre sans qu’il vive cela comme une intrusion forcée ? Nous tranchons le dilemme et l’incitons à tenter une journée de visite, ce qu’il accepte facilement à notre grande surprise !

La journée de visite permet de mieux faire connaissance avec La Velotte, le groupe de patients et une partie de l’équipe. Elle signe le passage du niveau individuel vers le niveau groupal du processus d’admission, par la découverte d’une journée type avec sa vie collective. À l’issue de cette journée, nous demandons au patient de nous écrire pour nous donner ses impressions. Mais le patient n’est pas seul à décider. L’équipe soignante, ainsi que le groupe de participants, donnent également leur avis lors de la réunion de groupe du vendredi suivant.

La journée de visite d’Alban se déroule plutôt bien mais elle met d’emblée en lumière une des problématiques psychotiques : le déni, tant des capacités que des difficultés. En effet, Alban est arrivé la veille de sa journée de visite en train et a dormi à l’hôtel. Le matin, il est arrivé à l’heure, s’est montré plutôt tranquille et discret. En fin d’après-midi, il est reparti en taxi qu’il a commandé lui-même pour aller à la gare. Peu de patients sont capables à ce stade de voyager et de passer une nuit seul, dans une ville inconnue, la veille d’une journée importante. Nous notons là les capacités d’Alban. À l’opposé, sa présentation le fait remarquer : il se tient la tête rentrée dans les épaules et le menton en l’air, ce qui lui donne un air à la fois étrange et hautain. Il a le regard fuyant, ses cheveux sont hirsutes, son pantalon large et négligé. À table, il prend beaucoup de place physiquement, les coudes écartés, il mange salement et goulûment. À travers ces attitudes, nous voyons déjà qu’Alban est en grande difficulté dans les moments de groupe. Dès qu’il faut être en relation, il se met dans sa bulle, s’absente et tient les autres à distance par des comportements qui repoussent.

Il nous écrit un mois plus tard : il se dit « mitigé » mais il maintient son souhait de venir car il pense en avoir besoin « socialement ». Lors de l’entretien suivant qui décide de la date d’entrée, Alban a changé d’avis : il ne pense plus avoir besoin de soin et veut reprendre des études dans une autre ville. D’ailleurs, le projet de Ve- lotte serait selon lui davantage le souhait de ses parents que le sien, lui n’a jamais eu envie de venir. Nous retrouvons Alban comme au premier entretien, au-dessus de ses difficultés qu’il dénie. Il fait un pas en arrière car il a peur d’être capté. Toutefois, les premières rencontres nous ont permis d’entrevoir une part mobilisable chez lui, alors notre attitude consiste à opérer une double qualification des capacités comme des difficultés : certes, Alban serait surement capable de s’inscrire à la fac, comme il a pu prendre le train et dormir à l’hôtel mais si cela est si simple pourquoi ne l’a-t-il encore jamais fait et reste-t-il incrusté chez ses parents ? Nous évoquons sa probable inquiétude à venir se soigner, à se séparer de ses parents et à affronter ses difficultés qu’il camoufle derrière une absence d’envie. Nous lui rappelons sa lettre d’après la journée de visite où il disait avoir besoin de se soigner. Finalement Alban accepte de venir puisqu’« après tout il n’a rien de mieux à faire dans les prochains mois ».

Nous comprenons bien qu’avant même l’admission le soin est enclenché. La préadmission est pour nous un processus au cours duquel nous cherchons chez le patient une manifestation « qui traduise son état de souffrance et son besoin de compter sur quelqu’un d’autre » (Racamier, 1987). Le patient doit nous faire percevoir qu’une part de lui sera mobilisable par les soins. Qu’est-il prêt à donner, à perdre, pour se soigner ?

Les différents bassins de décantation

À La Velotte, le soin est organisé de telle façon que l’on parle d’endocadres prompts à faciliter le passage du régime de l’excitation à celui de l’investissement (Racamier, 2001). En début de cure, les patients mettent souvent au même niveau l’espace intime, privé et public (Carel, 1992). Les endocadres matérialisent concrètement ces différents espaces; on ne dit pas n’importe quoi, à n’importe qui, n’importe où. Ainsi, le patient peut avoir des entretiens individuels avec un médecin pour tout ce qui a trait à l’intime (entretiens confidentiels); concernant la sphère privée, il y a les séances d’équipes qui ne filtrent pas au- delà de l’équipe médico-soignante; et la réunion de groupe concerne la sphère publique, où des professionnels du soin peuvent même être invités. Pour l’équipe médico-soignante, ces endocadres sont nécessaires au quotidien, avec une référence à ceux-ci permanente. Dans le travail d’élaboration, qui utilise ces endocadres, nous parlons également de bassins de décantation.

Ainsi, la réunion de concertation médico-soignante du jeudi matin peut être considérée comme un premier bassin. Lors de cette réunion, l’équipe médico-soignante est quasiment au complet. Il s’agit pour les soignants de parler du quotidien, vécu au jour le jour, et ceci pour tous les patients. Chaque soignant parle en son nom propre. Les ressentis sont très individualisés, et peuvent même être contradictoires de l’un à l’autre. La constellation transférentielle est mise ici pleinement en lumière. Le patient a pu placer en chacun de nous une partie de lui-même, et c’est de notre contre- transfert dont nous allons parler. Il n’y a pas lieu de savoir qui a tort ou raison, puisque tout le monde a raison ! Cette réunion est un lieu où les différentes facettes de la mosaïque que constitue le patient sont mises en commun. Les ressentis que les soignants amènent durant cette réunion passent donc par ce premier filtre et sont rassemblés par les médecins pour y mettre du sens. Un chemin peut se dessiner. Sans ce moment de mise en commun, le risque de clivage au sein de l’équipe est grand, et nous connaissons la force des patients psychotiques à œuvrer dans cette direction.

Mais venons-en à Alban. Lorsque nous parlons de lui le jeudi matin, durant les premières semaines suivant son arrivée, nous sommes plutôt unanimes, séduits par sa joie de vivre, son contentement d’être à La Velotte. C’est la lune de miel qui permet à Alban et à l’équipe de s’investir mutuellement. Passé ce temps, au bout d’un mois et demi, les ressentis commencent à diverger. Il y a ceux qui continuent à voir l’Alban cool, original; ceux qui sont visés par sa colère, comme le soignant le plus âgé de l’équipe; une soignante est, de son côté, très agacée par sa façon de manger goulûment et bruyamment, contrairement à un autre soignant qui n’a absolument pas remarqué cette façon de faire. Il évite de sortir de La Velotte. Pour certains, ce sont ses angoisses qui commencent à poindre leur nez, pour d’autres, il se renarcissise au sein du giron maternel. Alban prend forme petit à petit. À l’une de ces réunions, nous constatons qu’au quotidien Alban peut être très adapté dans un côté pratique, mais dès qu’il s’agit de faire quelque chose pour lui, il ne peut pas. Le médecin- directeur le voit un peu perdu, le médecin- assistant pense de son côté qu’il perd peu à peu son délire, et qu’il peut avoir l’idée de partir de La Velotte afin de conserver celui-ci.

Nous arrivons à la séance psychothérapiquee individuelle « d’équipe », deuxième bac de décantation, qui a lieu le jeudi après-midi. Nous sommes dans le cadre du registre privé, à savoir : ce qui est dit dans cette pièce reste interne à l’équipe médico-soignante. Ce moment est co-créatif dans le sens où la parole circule de façon libre dans un cadre très précis. Sont présents deux médecins et deux soignants. Un des soignants est assis à côté du patient, en soutien narcissique, et un autre en face à face. Nous mettons en scène des situations conflictuelles, paradoxales ou de dilemme qui ont été vécues avec le participant et les lui exprimons. Les positions contrastées, c’est-à-dire les différents ressentis de l’équipe, vont bon train. La constellation est ici marquée matériellement, physiquement, ce qui va nous permettre de restituer au patient les différentes facettes qu’il nous a montrées de lui. Les conflits internes du patient vont s’exprimer devant lui. Les médecins vont de leur côté assembler, réassembler tous ces morceaux, en n’oubliant pas de relier le psychique au pragmatique.

Nous voilà donc avec Alban, un jeudi après- midi, à sa séance d’équipe. Cela fait deux mois qu’il est arrivé à La Velotte. Un soignant, situé en face à face d’Alban, s’étonne de le voir très peu sortir en dehors de Velotte, lui qui se définit comme solitaire, craignant de ne pas se sentir libre au sein de l’hôpital. Une autre soignante, qui est en côte à côte, avance qu’il est arrivé depuis peu et qu’il est bien normal qu’il s’acclimate doucement à La Velotte. Les médecins se demandent alors à haute voix, devant Alban, si celui-ci ne vit pas plus les choses dans sa tête que dans le concret. Alban attrape le train en marche et nous parle tout à coup de son délire. Il y a environ cinq ans, il nous dit qu’il s’est posé beaucoup de questions à propos de la télépathie, et a eu l’idée que c’est ce qui lui manquait pour devenir adulte. Il s’est accaparé petit à petit son délire de télépathie, lui permettant, ajoute-t-il, de penser tout ce qu’il n’osait pas dire et de désinhiber ses pensées.

Puis vient la réunion de groupe du vendredi matin, dernier bassin de décantation de la semaine, où tous les patients et l’équipe médico- soignante sont présents. La réunion est très cadrée dans son déroulement et son organisation. Chaque patient parle de sa semaine passée, en son nom, en lien avec la vie de groupe. Tout le monde peut intervenir. Les interactions entre les participants y sont recherchées et ces derniers font alors figure de co-thérapeutes en se positionnant à propos du vécu de leurs camarades. L’équipe, elle, intervient souvent pour contrebalancer le côté « tout va bien », ou « tout va mal », que les participants peuvent avoir, en prenant (comme en séance d’équipe) des positions contrastées, s’il y a lieu.

Nous arrivons à près de trois mois de cure pour Alban; nous sommes au groupe et il prend son tour de parole. Il commence de manière quelque peu compliquée en se disant victime d’une « conspiration bienveillante et positive », qui voudrait l’aider malgré lui. Il pense qu’il suffit de connaître ses difficultés pour s’en sortir seul. Les médecins lui montrent qu’il ne suffit pas d’avoir conscience des choses pour aller mieux. Une soignante enchaîne en disant qu’il faut qu’il se laisse du temps. Un patient intervient pour dire qu’il ne faut pas chercher à tout comprendre au début, qu’il doit accepter de faire confiance. Une patiente, de son côté, lui conseille d’accepter de descendre quelques marches, elle-même étant passée par là. Alban évoque alors un planning qu’il se fait actuellement et qui l’aide à faire des choses terre à terre, mais parfois il l’oublie. Soignants et patients valorisent néanmoins sa bonne présence au sein du groupe et sa solidarité. Alban propose alors de remplacer une de ses camarades qui est absente, pour nourrir les poissons de l’aquarium de La Velotte.

La constellation transférentielle est l’essence de notre travail, mais ne peut être valable que si celle-ci est travaillée, décantée à travers les endocadres mis en place au sein de La Ve- lotte. Pour ce travail de décantation, nous avons tout le matériel clinique collecté au fil de la semaine, du quotidien vécu avec les patients. Chaque soir, pendant une à deux heures, les soignants présents durant la journée ferment la porte de leur bureau et s’assoient autour de la table. Ils reprennent par écrit dans un cahier ce qu’il s’est passé de notable pour chaque patient. Chacun relate son vécu, ses ressentis. Cela peut être totalement contraire de l’un à l’autre, qu’importe, la mosaïque est ici mise en relief. Ainsi, avec Alban, nos avis contrastent durant l’écriture de ce cahier. Lorsqu’Alban arrive avec un grand manteau noir, de grosses chaussures noires, bref, tout en noir, nous sommes partagés. Nous écrivons donc, après avoir décrit brièvement sa tenue, que l’un de nous est emballé par son originalité, alors que l’autre a plutôt l’impression qu’il est habillé pour aller à une soirée déguisée ayant pour thème « Star Wars ». Pour une balade en raquettes dans le Haut Doubs, voilà qu’Alban arrive avec de grosses lunettes d’aviateur teintées. Pour le soleil, c’est bien; pour le look, c’est sûr qu’il se fait remarquer... et le groupe avec. Nous marquons tout cela dans le cahier, en ajoutant que certains patients pouvaient être excités face à cet accoutrement osé, alors que d’autres étaient gênés. Nous pourrons en parler avec Alban en séance d’équipe, ainsi qu’au groupe où les patients s’exprimeront sur ce qu’il suscite en poussant l’originalité de cette manière.

Travailler avec le délire

Assez rapidement, Alban nous fait part de sa passion pour l’écriture, moyen par lequel il donne libre cours à son imaginaire tout en nourrissant son délire. Si, au quotidien, il accepte de s’essayer à ce que nous lui proposons de concret, cet ancrage dans le réel se fait trop vite. Alban n’arrive plus à écrire. Il perd son délire. Ce manque l’attriste et lui devient difficile à vivre. Dans l’équipe, certains perçoivent l’accès à sa tristesse comme un progrès et le reflet de la prise de conscience des difficultés qui l’entravent. Pour d’autres, cela provoque une réelle inquiétude et la crainte qu’Alban ne puisse supporter le caractère soudain de l’affaiblissement de ses défenses. Parallèlement à ces vécus qu’il nous projette, Alban exprime clairement le fait qu’il ne voit plus très bien le sens de sa présence, même si une part de lui semble malgré tout comprendre l’intérêt de se soigner. On le sent en perdition, Alban est partagé entre partir et rester. Au-delà du symptôme, la mise en place du délire a pour fonction d’aider le patient à se protéger d’une réalité qui lui est insupportable; c’est un moyen vivable pour lutter contre l’effondrement et le maintenir en vie. Un patient qui perdrait son délire, trop tôt, sans avoir trouvé d’autres moyens de défense, serait « comme un fruit sans écorce dont on soutire la chair » (Racamier, 1980). Comment alors aider Alban à garder une part de son délire tout en préservant sa cure et son envie de se soigner ? S’il ne parvient pas ici à garder cet espace, il risque de

quitter La Velotte du jour au lendemain. Notre idée consiste alors à trouver un compromis qui répondrait aux deux axes de son dilemme, une réponse qui sera propre aux tourments qu’il héberge et propre à sa trajectoire.

Nous lui proposons dans un premier temps d’aller passer un après-midi par semaine à la Maison d’hébergement (Maison des Champs), où, loin du groupe et de notre regard, il peut s’adonner à l’écriture. Ce temps, à l’image d’une soupape de respiration, lui donne de l’air, lui permet de mettre à distance la réalité concrète et de se protéger de la relation. Mais cela ne dure pas, ce n’est pas encore assez : Alban étouffe. La Maison des Champs ne serait-elle pas encore trop près ? Ou encore, cette maison qui est en lien avec La Velotte, cette maison ne serait-elle pas un espace de réalité partagée à l’image d’un espace transitionnel où le délire ne peut avoir sa place ? (Racamier, 2000). C’est ainsi qu’Alban finit par nous annoncer qu’il veut arrêter sa cure pour partir dans une autre région, intégrer un appartement et reprendre des études universitaires. Ce projet est bien sûr prématuré et inquiète ses parents. Il nous faut alors les soutenir pour les aider à se positionner fermement et à manifester leur désaccord face à ce projet tout comme leur refus qu’Alban se réinstalle éventuellement chez eux. Alban finira par renoncer assez facilement à ses idées, d’autant qu’il nous guide dans son cheminement : s’il veut un appartement et reprendre des études, pourquoi ne pas le faire à partir de La Velotte et avec nous ? Il accepte. Avec notre aide, il intégrera assez rapidement un appartement et s’inscrira à la fac en cours d’année.

Toutefois la mise en place de cet appartement ne se fera pas sans quelques embarras. Passées l’excitation de la recherche et la prise de possession des lieux faite dans l’urgence quasi vitale de se soustraire à notre regard, ce meublé trop cher pour son budget trouvera très rapidement sa fonction de refuge. Si, habituellement, nous intervenons de manière épisodique mais régulière pour aider les patients dans leurs difficultés pratiques (aménagement divers, ménage, etc.) et garder un lien avec l’extérieur en accueillant un tiers à l’occasion d’une visite, Alban nous fera très vite sentir l’impossibilité de cette initiative à son égard à l’issue de notre première... et unique visite, tant le sentiment d’intrusion est fort. Un soignant s’y est risqué, mais l’accueil mitigé et la colère non dissimulée d’Alban nous ont dissuadés de renouveler l’expérience. Il a souhaité y accueillir ses parents... une fois, sans doute pour les rassurer... puis plus jamais, parvenant même à leur dire avec le temps que leur venue l’envahissait.

Au quotidien, nous percevons les difficultés pratiques auxquelles Alban se confronte : des toilettes bouchées pendant plusieurs semaines dont il s’accommode, le manque d’aération de ce logement bien trop humide, l’accumulation progressive de vaisselle sale qui s’oppose à l’alignement quasi obsessionnel de rangées de verres, les poubelles non vidées, l’installation de crasse dans tous les recoins, une suralimentation nocturne, mais surtout la montée de l’angoisse le soir face à sa solitude qui le pousse à appeler chaque soir sa mère, son frère, ou encore d’anciens amis. Nous sommes mis au courant par ses parents lors des contacts téléphoniques hebdomadaires et en reparlons régulièrement avec Alban. À nouveau certains s’inquiètent : comment l’aider à accepter notre aide afin qu’il ne clochardise pas cet espace et qu’il puisse y vivre de manière sereine ? D’autres voient l’investissement de cet espace comme le sas de folie qui le tient debout, d’autant qu’à La Velotte cela se passe mieux. Il supporte mieux le groupe, s’appuie davantage sur nous, s’acquitte plutôt bien des tâches qui lui sont confiées (et n’a visiblement aucune difficulté à réaliser des tâches ménagères !), accepte notre aide à distance pour régler les problèmes liés à son appartement (comme appeler le plombier depuis La Velotte, ou encore instaurer un contact téléphonique avec un soignant quand il est chez lui un jour précis pour convenir avec lui des tâches à faire, etc.), se prend davantage en charge pour ce qui lui appartient personnellement (tenue vestimentaire, administratif). Il se « normalise » et en certains endroits, on peut commencer à se rejoindre.

Si sa passion pour l’écriture nous a amenés à trouver cet arrangement, c’est aussi par elle que nous avons pu retrouver un début d’espace de partage. En effet, son délire retrouvé, Alban nous a fait part de la nécessité de s’acheter un nouvel ordinateur, plus actuel et plus puissant. Mais cela traîne, les semaines passent, et rien ne se passe. Face à sa difficulté de se confronter à l’extérieur et faire la démarche d’aller dans les magasins, de comparer et de choisir comme tout un chacun, Alban préfère en acheter un sur internet et se le faire livrer, mais il doute... L’ordinateur repéré correspond-il bien à ses exigences ? Il nous faudra alors plusieurs semaines pour travailler cette question et qu’il accepte enfin de se faire accompagner pour en acheter un dans une boutique de la ville où il découvrira les avantages de discuter avec un vendeur spécialisé, qui répondra à ses questions et dissipera ses doutes. Il acceptera même, sans hostilité cette fois, que nous entrions chez lui pour installer cet ordinateur, prémices à de futures visites qu’il accueillera sous de meilleurs augures, délogeant ainsi un peu de sa folie au profit d’un territoire de rencontre.

Il semble important de préciser que les espaces à délirer ne sont pas habités en permanence.

« Un patient sera plus enclin à nous entendre pour peu qu’il nous sente au courant du monde où il vit [...] Si l’on arrive à établir ou rétablir un îlot de réalité transitionnelle, un espace partagé, et à l’investir, à l’irriguer, à le peupler un peu, et à le revitaliser, alors on peut être certain que tout ce terrain gagné le sera sur les terres à délire. »

(Racamier, 2000). Ainsi, si d’ordinaire la mise en place d’un appartement se fait après un certain temps de cure (quand le patient a acquis une autonomie psychique et pragmatique suffisantes), pour Alban cela a pris un tout autre sens. C’est justement parce que vivre en groupe était une difficulté que nous avons trouvé ensemble cette solution paradoxale : c’est en investissant un espace hors Velotte qu’il a pu y entrer, entrer dans le soin et dans sa peau. Ce lieu tiers, en plus de matérialiser la nécessité d’Alban de loger concrètement son espace délirant, lui a permis de trouver une réponse viable à son tiraillement entre rompre sa cure et apprendre à se soigner, mais également à travailler avec lui les questions concrètes de l’autonomie de base. À partir de ce moment-là, Alban n’a plus vraiment remis sa cure en question.

Les enveloppements humides

Une bonne année après la prise de son appartement, une période critique s’est de nouveau profilée, à la faveur de la reprise de ses études à la fac, malgré nos mises en garde. Mais Alban ne veut renoncer à rien et progressivement, ses angoisses s’amplifient et, avec elles, réapparaissent les symptômes délirants et hypo- manes. En parallèle, nous observons une dégradation sur le plan de l’autonomie de base (hygiène, alimentation, tenue de son appartement...). Alban passe de plus en plus de temps à l’extérieur et semble ne plus se préoccuper du soin. Pour le soutenir et maintenir un lien avec lui, nous pensons alors aux enveloppements humides. Nous lui proposons ce soin lors d’une séance d’équipe et, malgré sa réticence initiale, il accepte de nous faire confiance et d’essayer. Au cours de ce premier enveloppement, dit d’essai, Alban éprouve des sensations corporelles bizarres, il a l’impression de « n’être qu’une tête » et ne ressent ni le froid ni le réchauffement. Il envahit l’espace de paroles comme pour conjurer cette impression qu’il a d’être « un mort qu’on veille au funérarium ». Il aborde également les prémices de son délire en racontant ce jour de pluie où, âgé de 5 ans, lors d’un trajet en voiture avec ses parents, il a senti que quelqu’un veillait sur lui et lui envoyait des signes au travers des gouttes d’eau qui faisaient la course sur la vitre de la voiture. Il a alors pensé que cet autre était simplement lui-même mais dans le futur, l’Alban du futur qui communiquerait avec lui et le guiderait tout au long de sa vie.

Ce premier enveloppement humide donna le ton des suivants. Dans ce temps hebdomadaire privilégié, Alban livre régulièrement des souvenirs familiaux de son enfance, desquels ressort une immense solitude, nous renvoyant à l’image de l’Alban-enfant qui regarde les gouttes de pluie à travers la vitre de la voiture comme des signes de lui-même à lui-même. Parmi ces souvenirs d’enfance, Alban évoque notamment les graves accidents de voiture de sa mère, où il a pu penser à plusieurs reprises qu’elle était morte. Il raconte également des souvenirs d’école, comme les récréations qu’il passait isolé dans un coin, la capuche sur la tête. Lors de ses récits nous avons souvent l’impression qu’Alban était seul, sans parent, sans frère, sans ami... Grâce au travail d’anamnèse familiale, que nous avions réalisé plusieurs mois auparavant avec ses parents, les souvenirs racontés par Alban lors des enveloppements prenaient tout leur sens, s’inscrivant dans une histoire familiale globale, compliquée et douloureuse. Le père d’Alban a vécu une longue période de précarité, ce qui les avait beaucoup inquiétés à l’époque. Nous avions aussi appris que la famille comptait plusieurs décès traumatiques, dont des suicides, principalement le suicide par pendaison du grand-père paternel d’Alban, dont il était très proche et qui, selon les parents d’Alban, avait été l’élément déclencheur de la décompensation psychotique de leur fils à l’époque. Les ressentis d’Alban, lors des enveloppements humides, de tête séparée du corps, ou de veillée mortuaire au funérarium, prenaient un sens.

Les enveloppements humides d’Alban se sont déroulés sur cinq mois et ont progressivement pris la tournure de véritables séances psychothérapiquees, nous permettant de mettre en lien les vécus d’agonie psychique de l’enfance d’Alban avec les nombreux traumas familiaux, dans lesquels les parents d’Alban étaient eux- mêmes pris. Malgré la présence physique de ses parents, Alban avait vécu ces moments difficiles comme s’il était seul et sa survie avait probablement tenu à ce refuge dans une bulle délirante avec cet autre lui du futur, qui le guidait par le biais de signes et le mettait en relation avec la terre entière par la télépathie. L’évolution des enveloppements humides nous faisant de plus en plus penser à des séances psychothérapiquees, nous proposons alors à Alban de préparer progressivement leur fin pour démarrer une véritable psychothérapie individuelle avec un collègue en ville, ce qu’il accepte.

Sortir du dilemme : penser le départ du patient

Cependant, malgré tout le travail psychique qui progresse, le quotidien avec Alban reste difficile. L’équipe s’épuise face à un Alban hors cadre. Il n’est jamais là quand c’est prévu. Il se montre hostile et éjectant avec nous quand nous tentons de l’aider à se remettre dans la réalité. Nous sommes devenus les mauvais parents, les empêcheurs de tourner en rond, alors que l’extérieur le happe de plus en plus. Plus rien n’a de limite, que ce soit le temps passé à la fac, la quantité de nourriture avalée, les soirées poker avec ses amis qui s’éternisent jusqu’au petit matin... tout comme finalement sa cure qui semble pouvoir durer éternellement. Mais à l’époque, cela ne nous apparaît pas encore aussi clairement que ça. En effet, dans l’équipe, les avis divergent de nouveau. Une partie des soignants est franchement agacée et le trouve hostile, à la limite de la tyrannie. Une autre partie s’inquiète, le trouvant désespéré et craignant même un geste suicidaire. Ces derniers auraient eu envie de resserrer le cadre, le faire revenir à la Maison des Champs plutôt que le laisser seul dans son appartement, alors que les premiers ressentent davantage l’envie de l’envoyer plus encore sur l’extérieur pour le faire réfléchir et éprouver le manque de La Velotte. Quant aux médecins, ils tentent de donner du sens à tout ça : Alban est pris dans un dilemme, un choix infaisable entre partir et rester. C’est finalement lui qui nous a donné les indications pour l’aider. La veille de son départ en famille pour Noël, Alban a déposé une lettre sombre et inquiétante dont voici un extrait :

« Vous me cherchez ? Pas moi. J’attends juste. Je fais ce qu’on me dit. Si vraiment vous croyez que vous pouvez me conduire au bonheur... Je ris. Je vomis votre pitié soi-disant altruiste. Voulez-vous vraiment forcer les choses pour que l’existence me dissolve petit à petit ? M’est avis que vous ne savez rien de ce qu’est le bien pour une personne mourant de l’intérieur. Vous voulez vraiment m’aider ? Prouvez-moi que je peux mourir sans douleur. »

Nous avons bien sûr parlé de cette lettre en équipe. Un des médecins était inquiet, l’autre y voyait la colère d’Alban vis-à-vis de ses parents qui émergeait. Une colère saine qui n’a jamais pu s’exprimer. Malgré tout, nous avons tenu compte de l’avertissement d’Alban : « voulez-vous vraiment forcer les choses pour que l’existence me dissolve petit à petit ? ». Il était temps de penser au départ d’Alban, dès à présent pour qu’il se fasse dans de bonnes conditions parce que sinon, nous irions trop loin dans la perte de ses défenses et nous risquerions de le mettre à mal. La Velotte est un passage, et Alban avait déjà acquis une bonne autonomie. Nous sommes ainsi sortis du dilemme en proposant à Alban d’entrer dans le « suivi », dispositif qui permet de préparer le départ d’un participant sur six mois à un an. Ce n’est ni l’équipe ni le patient qui décide de son départ, mais le temps qui nous sépare, à l’image du travail de deuil au sens large.

Liens d’intérêt

Les auteurs déclarent n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


1

Ce texte constitue la première partie du récit clinique d’une cure à la Velotte, et permet d’illustrer la « constellation transférentielle » qui se déploie au sein de toute une équipe.

Références

  1. Carel A. (1992) L’intime, le privé et le public, Gruppo, Revue de Psychanalyse Groupale 8, 23–38. [Google Scholar]
  2. Racamier P.-C. (1980) Les schizophrènes, Paris : Payot. [Google Scholar]
  3. Racamier P.-C. (1987) Regard psychanalytique sur l’équipe soignante au travail, Revue Médicale de la Suisse Romande 107, 627–634. [Google Scholar]
  4. Racamier P.-C. (2000) Un espace pour délirer, Revue Française de Psychanalyse 3, 823–829. [CrossRef] [Google Scholar]
  5. Racamier P.-C. (2001) L’esprit des soins. Le cadre, Paris : Les Éditions du Collège. [Google Scholar]

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