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Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 4, octobre-décembre 2019
Page(s) 319 - 322
Section Autonomie et psychose – À l'occasion du Colloque du 50e anniversaire de La Velotte, Centre de Soins psychothérapique
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/201954319
Publié en ligne 27 mars 2020

© GEPPSS 2019

« À Besançon et à Paris je dois soigner et enseigner. Ici, à Monteguidi, je peux apprendre » - c’est ce que nous avait dit Paul-Claude Racamier lors d’un des séminaires de Monteguidi.

Les séminaires ont attiré l’attention et la curiosité de nombreux collègues et soignants. « Que fabrique-t-on là-bas en Toscane ? Comment ces séminaires sont-ils organisés ? Et comment faire pour y participer ? »

La recette de Paul-Claude Racamier était en elle-même simple et basée sur le cadre et le groupe. La voici :

« Loin du bruit de la ville, auprès des rythmes ancestraux, essayez de réunir ensemble, pendant plusieurs jours, les participants d'un séminaire d'étude. Que leur nombre ne dépasse pas celui d'un orchestre de chambre, une quinzaine. Faites qu'ils se retrouvent dans une demeure raffinée et accueillante, non seulement pour travailler, mais aussi pour manger ensemble, causer, rire. Choisissez enfin un pays et un paysage parmi les plus civilisés du monde : les collines toscanes.

Et si par de belles journées claires, vous montez jusqu'au bout de la Rocca, là à l'Ouest, vous arriverez à voir les îles de l'archipel : Giglio, Montecristo, Gorgona. »

La présence de personnages de contour : Janine Racamier (son épouse), mon père, « le donne » du village aux noms extravagants, le menuisier dans sa bottega, et même les grands bœufs blancs sur la grande aire devant la maison, donnaient de la couleur et une atmosphère au groupe.

L’intérêt du groupe se portait sur la clinique psychanalytique et la souffrance psychique, mais l’on s’occupait aussi - on avait le temps dans ce lieu sans temps - des mots, des proverbes, des recettes de la cuisine ancienne étrusque... (célèbre, dans l’historique du Séminaire, un sanglier en dolce-forte !) ; et encore de politique, de pierres écrites (le pae- sine, le vert d’Arno) - des gens, des ragots psychanalytiques, de collègues amis et moins amis, de chez nous et d'outre-Alpes... (Taccani, 1998).

À partir de là, vous aurez réuni les conditions pour travailler avec plaisir, pour vous connaître, échapper aux présomptions du style académique, pour avoir une familiarité réciproque, approfondir les questions traitées, pour faire en somme un séminaire qui ait la saveur d'un fruit.

Sans un cadre rigoureux et précis, un groupe ne peut arriver à accomplir un travail suffisamment fonctionnel et créatif. Le cadre, donc, était à sa façon rigoureux : un thème choisi à partir de l'intérêt des participants, mais mis au point par Paul-Claude Racamier et moi-même, dans des rencontres préalables. À la date convenue, cinq journées pleines, de travail, le matin avec Paul-Claude Racamier, l'après-midi en petits groupes selon les intérêts de chacun, pour un approfondissement surtout clinique à l'aide des cas que l'on synthétisait le lendemain avec Paul-Claude Racamier, pour affiner les sujets traités. Le tout dans un climat de collaboration, respect et convivialité.

La « résidentialité » a été un élément fondateur du groupe et l'un des ingrédients de sa réussite.

« Résidentalité » et convivialité, ensemble combinées, avec des temps et des espaces où les pensées, les émotions de tout un chacun pouvaient s'exprimer dans un ensemble où l'on pouvait arriver à trouver sa place, sa distance, et son temps de silence et de parole.

Dans ce cadre, le groupe avait un rôle d'activateur vis-à-vis de Paul-Claude Racamier et son fonctionnement qui, en toute liberté, tissait sa trame théorique et clinique dans un mouvement de va-et-vient en spirale, ascendant et descendant, comme en colimaçon, élément qui sollicitait ses inventions et sa créativité thérapeutique surtout, mais aussi la nôtre. La réalité institutionnelle de La Velotte, avec sa charge de souffrance, et la complexité du soin étaient constamment présentes.

Je pense que l'un des grands mérites des séminaires est lié au temps : ils se sont déroulés sur quatorze ans, au nombre de dix, le onzième aurait dû se tenir en septembre 1996 et était prévu autour de l'incestualité. Ce laps de temps élargi a permis au groupe de profiter de la transmission et du grand bagage formatif, mais aussi de l'innovation à partir d'un concept, et Paul-Claude Racamier a pu accumuler ses petites feuilles précieuses sur lesquelles il notait un ou deux mots, un germe pour quelque idée nouvelle. Par exemple, « Délire » avait-il écrit en violet (les couleurs de sa plume étaient significatives). Le délire, ne l'oubliez pas dans votre pratique, a, chez le psychotique, la fonction d'ouvrir un canal pour pouvoir penser à nouveau. Et dans le travail commun en petit groupe, nous avons pu nous sentir libres de présenter nos erreurs et nos impasses de parcours, et Racamier aussi. Les patients de la Velotte, au fil des années, nous avions appris à les connaître et à les rencontrer, avec leurs progrès ou leurs crises, à travers les récits successifs de Paul-Claude Racamier.

Une ou deux petites notes historiques.

En 1982 nous travaillions sur la crise, « La crise dans le processus thérapeutique - 2e partie », et Paul-Claude Racamier à ce moment-là était directeur de l'Institut de Psychanalyse de Paris, l'aile freudienne de la Société. Un beau matin, une dispute a éclaté entre Paul-Claude Racamier et l'Institut : il a dû quitter le Séminaire et a passé la matinée entière au téléphone coincé au sous-sol dans le bureau administratif sur une ligne vétuste qui s'interrompait tout le temps.

En fin de matinée, il est remonté furieux, blême de colère. Assis, il s'est tu un long moment avant de dire : « Je suis dans un dilemme : donner corps à mes sentiments et aller tout foutre en l'air, ou bien reprendre, mine de rien notre travail. Ni l'une, ni l'autre ne me paraissent de bonnes solutions. Il me faut une pause, je vais faire un tour avec Janine. Je serai là pour l'après-midi. »

À son retour, nous avons travaillé toute la soirée : dîner à 22 h 30 !!! Cadre modifié, mais cadre gardé. Il était ravi de sa balade à Volterra où, au Musée Étrusque, il avait acheté une copie de L'ombre du soir, une statuette étrusque, la première d'un théâtre (genre Giacometti), qu'il a placée dans son bureau.

Les jours suivants, nous avons réfléchi et travaillé sur les crises vraies et fausses, sur les différences entre crise et accès, sur les crises ouvertes au changement, là où le sujet est à même d'adopter des solutions défensives d'émergence, sur le plaisir du fonctionnement du moi comme valeur de base pour affronter un processus de changement.

On a longuement échangé à propos de nos crises à nous, les crises du thérapeute. Comment en prendre conscience et s'en sortir à l'aide de la créativité thérapeutique indispensable pour contraster la sidération et la débâcle, la stupeur, et une certaine dépressivité qui peuvent induire des contre-actions : médicamenteuses ou d'expulsion, des actions iatrogènes en tout cas.

La créativité thérapeutique en 4 étapes : 1. Entendre, 2. Élaborer, 3. Inventer, 4. Agir.

Les travaux des deux séminaires sur la crise ont été la source du texte : « La crise nécessaire » (Racamier et Taccani, 1986) et (Taccani, 2010).

Après quatre séminaires à Monteguidi, la propriété a été vendue, une triste mais nécessaire réalité.

Une perte, un deuil que Paul-Claude Racamier, Janine et moi et tout le groupe, avons vécu avec nos propres et différentes implications.

Le séminaire suivant se tenait à Cortona. Le thème :

« Dépression manifeste. Dépression latente. Pour un approfondissement de la dynamique et de la clinique de la dépression et de la dépressivité. »

À Cortona, où, malgré la fin du printemps, il faisait un froid de canard, il a plu tout le temps, et moi j'étais mal à cause d'une crise allergique aux champignons. Le contexte et la cohésion du groupe nous ont quand même permis une ouverture sur un concept qui tenait à cœur à Paul-Claude Racamier : le concept d'amalgame, et différentes formes telles que l'amalgame de deuil (un processus) et de dépression (un état) à l'origine de deuils-dépression devenus indifférenciables et puissamment expulsés dans l'entourage, où ils exercent des effets d'insanisation caractéristiques liés aux problématiques du deuil non élaboré, figé et congelé.

Paul-Claude Racamier a beaucoup réfléchi sur les amalgames ; son intention était de les traiter dans son livre sur les délires :

  1. Il n'est guère d'amalgame qui ne porte au délire (que celui-ci soit manifeste ou latent).

  2. Il n'est pas de délire qui n'émane de quelque puissant amalgame.

  3. L'amalgame nous apparaît donc comme un passage obligé vers le délire.

Toujours à propos d'amalgame, Paul-Claude Racamier n'a jamais voulu y voir qu'une agglutination (Bleger, 1981) néfaste et porteuse de dommages et insanisations, que l'on retrouve encore dans les décompensations du post-partum, de la perversion paranoïaque et des pulsions incestueuses.

Lors d'un des derniers séminaires, j'ai essayé de lui proposer un amalgame aux traits bénéfiques à propos du fameux sanglier en dolceforte : amalgame du chocolat salé sicilien et d'eau-de-vie, recette secrète de la Fattoria pour créer la sauce divine avec un potentiel « d'assiette narcissique » (Racamier, 1993). Rien à faire : collée ! Moi-même, pas le sanglier en dolce-forte remémoré dans tous les souvenirs nostalgiques des séminaires, qui ne pourront jamais se renouveler !

« Le délire ou mieux Délirer » aurait dû être le titre de son travail jamais publié sur lequel il avait pourtant énormément de matériel.

Gérard Bayle, en juin 1996, relate leurs conversations pour rédiger le petit bouquin de la collection PUF « Psychanalystes d'aujourd'hui » (Bayle, 1997) : quand il lui avait pointé que, bien qu'il n'ait jamais publié un texte sur le délire, il en avait tellement parlé et écrit ici et là que les gens finissaient par avoir l'impression de l'avoir lu, Paul-Claude Racamier s'était exclamé avec ardeur :

« Mais dites, c'est extraordinaire ça ! C'est le paradoxe suprême, du livre pas écrit que tout le monde a lu ! Avec nostalgie j'ajoute paradoxe suprême et hélas extrême ! »

Lors du quatrième séminaire, « Des paramètres perspectifs dans le processus de psychothérapie (et de soin psychothérapiquee) : distance, profondeur, espacement, durée... » Paul-Claude Racamier a eu des propos que je tiens à évoquer :

« Alors, si d'une part la psychanalyse dans sa pratique a évolué vers des aspects plus neufs, inédits, complexes, en vertu de la loi des gisements, d'un autre côté un courant contraire a émergé : développer une technique et une méthode pour utiliser les connaissances techniques afin d'arriver à un résultat plus rapidement. L'une ne peut être indépendante de l'autre, elles sont en corrélation l'une et l'autre dans leurs aspects contraires. »

La psychanalyse et la réalité socioéconomique :

« un discours que je n'aime pas beaucoup faire mais j'estime qu'il soit juste d'y penser. Nous nous sommes longtemps tenus en dehors des traditions, en rupture avec les habitudes de pensée et les tabous, en rupture avec l'économie, la finance, la politique. C'est une illusion que les psychanalystes ont tendance à conserver le plus longtemps possible, mais c'est une illusion qui risque de nous trahir. Nous, avec notre métier, nous psychanalystes, côtoyons non seulement le monde de l'inconscient et du fantasme, mais aussi celui de l'économie et des règles du marché, nous y sommes assujettis, il ne faut pas l'oublier »

.

Et les gisements du moi ? Du gisement à la surface.

Pouvons-nous penser aujourd'hui que les gisements du moi sont plutôt taris ou délaissés ?

Les institutions publiques limitent de plus en plus la durée d'une prise en charge thérapeutique quel que soit le diagnostic. Dans le privé c'est différent, mais jusqu'à un certain point. L'une des prémisses foncières de la « traitabi- lité » d'un sujet souffrant est le fait qu'il ait une curiosité, un certain intérêt pour la vie psychique propre et d'autrui, et cela est aujourd'hui en train de devenir une denrée rare. Et si l'affirmation que dans un traitement psychique le diagnostic se déploie dans le temps séance après séance reste toujours vraie, il devient, à l'heure actuelle, incontournable de disposer d'une méthodologie et d'une technique qui apprennent aux jeunes thérapeutes en formation à formuler un diagnostic d'allure psychodynamique suffisamment approfondi pendant les toutes premières rencontres avec les patients. L'approche thérapeutique, qu'elle soit individuelle, groupale, familiale, institutionnelle, le temps, ainsi que l'argent, sont des éléments de réalité auxquels l'on ne peut pas et l'on ne doit pas échapper. Et ceci est une tâche primaire des superviseurs aussi.

Au fil du parcours thérapeutique choisi, nous aurons le loisir d'observer comment se met en œuvre une conjonction du continu et du discontinu qui donne à la cure un cachet particulier. Nous verrons se succéder, surtout avec les patients psychotiques et pas seulement, disons avec les cas graves :

  • des temps forts,

  • des chemins obscurs,

  • des crises qui murissent,

  • des crises qui éclosent (et qui parfois surviennent lorsqu'on cesse de les attendre),

  • des ouvertures de vie,

et cela aussi bien avec des familles qu'auprès des patients, dans un mouvement où :

  • nous intervenons dans les temps forts,

  • nous laissons l'élaboration se faire.

Ainsi, nous laissons la place au travail du patient, nous épargnons nos efforts (ex. Interventions familiales mais pas de thérapie continue). Il ne faut pas croire que cela s'opère au petit bonheur la chance. C'est le fruit d'une dynamique étudiée, d'une rythmicité. La vraie scansion est là.

Pour toutes ses théories sur le fonctionnement de la vie psychique, Paul-Claude Racamier part despsychoses.Etl'ambiguïtéestl'unedesidées charnières qui nous permet de comprendre le concept de réalité et ce qu'il entend avec le terme réel et sens du réel, un concept que, contrairementàseshabitudes,iln'ajamaisvrai- ment défini. Mais l'ambiguïté oui, il en a même fait un éloge, admirablement rapporté dans « Le Génie des Origines » (Racamier, 1992). Il a fait un autre éloge : celui de la perversité.

Entre la première explicitation du terme ambiguïté et son éloge, dix ans se sont écoulés, au cours desquels Paul-Claude Racamier a été membre fondateur avec Didier Anzieu, Simone Décobert, Jean-Pierre Caillot, du Collège de Psychanalyse Groupale et Familiale, et dans la revue Gruppo et ensuite Groupal, sont publiés des travaux fondamentaux sur le transfert paradoxal, le Moi Peau, la Folie familiale, les psychodrames psychanalytiques, le processus d'autorité, l'incestualité, la para- doxalité et bien d'autres encore. Ce sont tous des thèmes de grande envergure, qui, au fond, ont été non seulement une innovation, mais aussi un défi à certaines positions théorico- cliniques moins ouvertes.

Une remarque et pas des moindres : de la Velotte, soignants et patients ont passé, il y a quelques années une semaine à Ortali, la petite propriété que j'avais gardée après la vente de la Fattoria : une exploration et un lien avec les origines.

Pour terminer, une loi générale : « les rouages intimes de ce qui chez l'homme est le plus sain ou le plus créatif sont bien plus complexes encore que les rouages de la maladie et du mal-être. Il en découle que nous en saurons toujours plus sur les ressorts de la psychose que sur ceux de l'art ».

Peut-être même que notre activité thérapeutique, dans les moments et dans la mesure où elle est créative, est plus complexe, plus énigmatique que les ressorts psychiques des psychoses, si bien qu'en fin de compte le mystère serait moins du côté des patients que du nôtre.

Liens d'intérêt

L'auteur déclare n'avoir aucun lien d'intérêt concernant les données publiées dans cet article.

Références

  1. Bayle G. (1997) Paul-Claude Racamier. Psychanalystes d'aujourd'hui. Paris : PUF. [Google Scholar]
  2. Bleger J. (1967) Symbiose et ambiguïté, PUF 1981, p. 206. [Google Scholar]
  3. Racamier P.-C., Taccani S. (1986) Il lavoro incerto, La psicodinamica del processi di crisi, Editions del Cerro. [Google Scholar]
  4. Racamier P.-C. (1992) Le Génie des Origines. Paris : Éditions Payot. [Google Scholar]
  5. Racamier P.-C. (1993) Cortège Conceptuel. Paris : Éditions Apsygée. [Google Scholar]
  6. Taccani S. (1998) Hommage à Paul-Claude Racamier, Revue Groupal 91. [Google Scholar]
  7. Taccani S. (2010) La crisi necessaria. Il lavoro incerto. Milano : Éditions Franco Angeli. [Google Scholar]

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