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Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 4, octobre-décembre 2019
Page(s) 311 - 318
Section Autonomie et psychose – À l'occasion du Colloque du 50e anniversaire de La Velotte, Centre de Soins psychothérapique
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/201954311
Publié en ligne 27 mars 2020

© GEPPSS 2019

Rendre hommage au Dr PaulClaude Racamier, à son héritage et à la pérennité de celui- ci, un héritage théorico-clini- que et institutionnel, sera une ambitieuse gageure. En tant que fondateur de l’hôpital de jour de La Ve- lotte, il légua à ses successeurs un outil thérapeutique unique dans le traitement de la psychose chez le jeune adulte.

Les deux aspects de son œuvre, conceptuels et thérapeutiques, constituèrent deux piliers d’un même édifice, indissociables et en interaction constante.

Selon ce même principe, j’aborderai la place de l’objet dans le trouble psychotique, ou plus précisément de l’objet externe, puis la notion de séduction narcissique, et enfin, la place de l’objet intrapsychique dans l’objet maternel lui-même, l’objet de l’objet. Pour illustration clinique et en empruntant à Joyce McDougall (1996) le cas « Jason », nous discuterons cliniquement la question de cette place spécifique de l’objet de l’objet.

Quelle place P.-C. Racamier donne à l’objet, l’objet maternel externe, au sein du corpus théorique psychanalytique ?

Le débat psychanalytique, dès la Neurotica (Freud, 1893), la première théorie freudienne de la séduction, portera sur le traumatisme de la séduction sexuelle par le père. Freud y renoncera ultérieurement, dans une lettre à Fliess (Freud, 1897), au profit de la théorie du fantasme incestueux. Le poids des traumatismes psychiques, sexuels ou non, resurgira avec Fe- renczi (2006). Plus tard, Winnicott (1953) introduira la notion d’environnement psychique du bébé, désignant un ensemble de capacités maternelles, permettant le bon développement psychosexuel de l’enfant, celles d’une mère « suffisamment bonne ». L’étude, par Winni- cott, du retentissement sur le nourrisson de l’alternance présence-absence psychique chez une mère endeuillée ou dépressive, apportera un nouvel éclairage analytique sur des troubles spécifiques, développé par A. Green (1983) dans le syndrome de la mère morte.

D’autres contributions souligneront le risque de troubles psychotiques en lien avec la qualité des soins maternels, par exemple celles d’un objet malléable ou d’une mère (trop) excitante.

Ces auteurs s’accordèrent par conséquent sur la place déterminante de cet objet maternel externe dans le développement du Moi infantile, sur ses dysfonctionnements, ou « ses distorsions » selon Racamier. Cet objet maternel perd ainsi sa qualité précédente de pur objet de fantasme. Dans le même temps, la dyade mère-enfant prit une grande valeur aux dépens de l’organisation du complexe œdipien.

Racamier (1998) suppose et vérifie, dès ses débuts de clinicien en tant que chef de service à l’hôpital psychiatrique de Prémontré, que dans le traitement des psychoses du post partum, il existe un lien mère-bébé indéfectible, entre sujet et objet externe, sauf à mettre en danger par une séparation imposée la vie psychique de la mère comme celle de l’enfant. Par ailleurs les effets de la séparation précoce sur l’enfant, dont l’hospitalisme, furent démontrés par René Spitz (1958) ou John Bowlby (2002).

Rompant avec les pratiques de l’époque dans les cas de psychoses puerpérales qui obligeaient à une séparation complète mère-nourrisson, Racamier les hospitalisera ensemble, selon un dispositif concret et précis d’accompagnement institutionnel, avec toute l’audace que cela supposait à cette époque, ce au plus grand bénéfice de l’état psychique des jeunes mères. Par la suite, son sujet d’étude portera principalement sur les vicissitudes du Moi, donnant lieu à un travail théorique initialement inspiré par Paul Federn (1979). Ce n’est que plus tard qu’il retrouvera cet intérêt premier portant sur la nature profonde de ce lien premier mère-bébé dans la psychose, autour du concept d’Antœdipe (Racamier, 1993).

La mère du schizophrène, dans la genèse du trouble psychotique par ses aspects de para- doxalité (Racamier, 1993) va orienter sa recherche, toujours centrée sur le rôle de l’objet externe : la relation paradoxale, subie par l’enfant puis infligée par lui, s’enracine et se développe dans la psychose; la paradoxalité affecte l’ensemble du fonctionnement psychique en tant que défenses, pensée et relation à autrui.

Pour Racamier, l’objet externe prend le pas sur le développement psychosexuel de l’enfant, jusqu’à instaurer une mainmise, voire ne plus s’en dessaisir. Ce pas supplémentaire est introduit par la notion de séduction narcissique (Racamier, 1993), sous l’empire de laquelle l’enfant devient la proie d’une mère porteuse des troubles psychotiques. L’enfant cette fois ne subit plus la séduction sexuelle du père, première hypothèse freudienne du traumatisme chez l’hystérique (et reprise autrement par J. Laplanche), mais subit cette emprise maternelle.

Cet abus, par la séduction au-delà du temps imparti à l’Antœdipe (Racamier, 1993), déborde le Moi infantile, le « subvertit ». Les pulsions du Moi se trouvent gravement entravées, et par conséquent la croissance psychique, obérant les capacités de séparation du Moi infantile, compromettant les possibilités d’autonomie de l’enfant. À noter que la dépendance, fondée sur la grande immaturité du Moi, favorise l’emprise maternelle à toutes les étapes de sa croissance.

Parmi ces étapes successives, Racamier considérera que l’introduction d’un tiers dans la dyade mère-enfant peut être mise à mal dès l’origine, le tiers paternel en premier lieu, puis tout autre ultérieurement, y compris le tiers thérapeutique, quel qu’il soit, institution ou analyste, constituant une difficulté majeure de la prise en charge des psychoses. Bien d’autres analystes avaient vu ces même dangers, dans la psychose infantile ou adulte, de la relation symbiotique se refusant à toute séparation, ainsi décrite par Malher (2001), ou McDougall (1996), par exemple. Mais Racamier donne cependant un rôle beaucoup plus actif à la mère et plus déterminant encore. Ajoutons que l’interdépendance, entre la séductrice et sa victime, s’avère plus étendue, et selon certaines modalités que nous préciserons au dernier chapitre.

De la séduction narcissique à la perversion narcissique

Racamier (1993) définira ainsi le concept de séduction narcissique : « elle désigne une relation narcissique de séduction mutuelle originellement entre la mère et le bébé, visant à l’unisson tout-puissant, à la neutralisation, voire à l’éviction des excitations d’origine externe ou pulsionnelle, et à la mise hors circuit de la rivalité œdipienne ». Pourtant la séduction narcissique maternelle est essentielle dans la constitution de l’édifice antœdipien. Elle s’exerce dès les premiers temps de la vie du bébé mais n’est en principe ni exclusive ni constante. Cette notion supplante les désignations plus vagues ou moins dynamiques, telles que relation narcissique, symbiose ou phase pré-objectale. En soulignant le caractère dynamique, particulièrement actif, dévolu au concept de séduction narcissique, cette motion psychique ne doit pas se confondre pour autant avec l’agir de l’acte incestueux, l’inces- tuel désignera d’ailleurs un climat relationnel spécifique. Racamier n’y voit pas seulement une tendance à la régression mais un système de dépendance mutuelle étroite dans la dyade mère-bébé. La séduction est déviante, perverse quand l’emprise maternelle domine, et qu’elle s’instaure au détriment de l’enfant, en étant de plus une nécessité psychique vitale pour la mère. Séduction signifie, selon sa racine latine « seducere », « se » au sens de « séparer », voire s’écarter, dévier, détourner du droit chemin au sens moral, « ducere » au sens de mener.

Mener, conduire, éclairent ce rôle actif du séducteur.

Dès le tout début, c’est-à-dire celui du désir maternel, prénatal et inconscient le plus souvent, l’enfant peut occuper une place psychique unique pour elle, en tant que fils aîné souvent, mais un autre membre de la fratrie peut être désigné, l’enfant est destiné par la mère à endosser une mission spécifique d’incarnation de son idéal. Cette place s’inscrit dans la lignée générationnelle, une lignée paradoxalement niée. Au royaume des paradoxes, selon Racamier, nous sommes toujours déroutés dans notre pensée, et ils sont même faits pour. Plus grave encore, la séduction narcissique s’attaque aux pulsions de croissance du Moi, au besoin de séparation, d’émancipation, d’autonomie par conséquent. Elle détourne du chemin naturel, la poussée du développement psychosexuel en croissance, lequel supposerait a contrario un certain retrait ou effacement narcissique maternel au profit du narcissisme infantile. L’enfant imaginaire laisserait en principe place à l’enfant réel, bien que perdure cette fonction imaginaire maternelle dans le meilleur des cas, grâce à une mouvance de la vie psychique garante in fine de celle de l’enfant. La destructivité de la séduction narcissique tient en fait à sa fixité, son intemporalité, sans déroulement possible entre début et fin.

Dans la psychose, l’enfant n’est pas sensé grandir et se séparer, il est assigné à une place fantasmatique immuable, hors de la réalité, et de l’actualité de son développement. Dans le brouillage des origines, un mauvais génie maternel s’y emploie, facteur destructeur de la fonction paternelle.

Le père (réel) demeurerait alors au mieux un géniteur, disqualifié quant à sa fonction tutélaire et de partenaire sexuel de la mère. Il peut être déchu, ou pire encore évincé depuis toujours et tombé dans l’oubli familial sous l’effet d’un secret. Une disparition radicale du père s’opérerait, par « forclusion » selon Lacan. Non seulement cette disparition est celle du nom du père, mais elle va jusqu’à l’entièreté de sa représentation, s’opposant ainsi à toute possibilité de construction fantasmatique. Le Moi infantile, attaqué dans son fonctionnement le plus profond, se voit interdire, implicitement toujours, l’élaboration d’une pensée propre organisée à partir du fantasme et de ses développements successifs, une matière indispensable à la construction œdipienne future. Privé de ces ressources psychiques fondatrices, la régression seule s’offre à lui, une recherche de symbiose originelle. Cependant celle-ci sera entravée en tant que recours véritable, temps régressif utile avec un effet progrédient secondaire possible.

La place de l’enfant dans le narcissisme maternel, « le portefaix »

Racamier va inventorier tous les détours et les modalités de l’emprise maternelle, consciente ou non, constitutifs du piège psychotique.

Les deuils expulsés, dont l’enfant est la victime obligée, formeront la trame d’une obscure tragédie, en deçà de toute représentation fantasmatique, vécue par lui à son insu. Plus le secret de ses origines est jalousement gardé par la mère, et la famille entière, moins il peut accéder à son identité au sens d’une représentation fantasmée de lui-même. Il ne peut s’inscrire fantasmatiquement quant à ses origines, dans une scène primitive sexualisée, père et mère étant représentables ensemble. Le portefaix (Racamier, 1992) de l’idéal maternel, le figurant prédestiné, soumis à un implacable et grandiose destin échappant à sa conscience, ne peut se nourrir psychiquement que d’un dangereux fantasme d’auto-engendrement. Mais c’est à ce prix que la mère séductrice sauvegarde son propre narcissisme, à charge pour cet enfant et lui seul d’en payer le tribut. Cette séduction sera également un facteur essentiel dans la genèse des perversions narcissiques ou des perversions sexuelles.

Janine Chasseguet Smirgel (2006) en propose une analyse magistrale, décrivant une configuration très similaire à celle de Racamier, où l’enfant choisi est pris par la mère pour partenaire à l’instar du père. Le père (réel) se voit exclu, méprisé, disqualifié. L’érotisation incestueuse du rapport mère-fils dominerait dans la perversion, à la différence de la psychose où serait plus en cause la souffrance maternelle. Racamier amorce donc l’hypothèse d’un fonctionnement psychique maternel propre à la psychose, avec cet enfant-là, l’élu grandiose et triste de la mère.

Racamier élaborera, à partir de son travail clinique et en fonction de cette conceptualisation, une approche thérapeutique, familiale et groupale, où le lieu institutionnel prendra toute sa dimension, comme sa création de La Velotte en témoigne.

Fondateur de son institution, il en définira le but thérapeutique lié à la question de l’autonomie, l’individuation, puisqu’il la destinera aux jeunes adultes psychotiques (18-30 ans), à un âge où ce processus risque de s’enrayer, souvent lors d’un épisode schizophrénique.

Nous pourrions reconsidérer ce saut thérapeutique, au profit de l’approche institutionnelle, d’une approche familiale associée, mais n’excluant jamais l’approche psychanalytique individuelle proposée en dehors de l’institution. Ce parti thérapeutique principal avec La Ve- lotte comme investissement majeur de Raca- mier jusqu’à la fin de son exercice, mettrait sensiblement de côté l’approche individuelle. Cependant notons que la résistance thérapeutique risque, et c’est là une réserve, d’apparaître également vis-à-vis d’une thérapie familiale ou institutionnelle. L’approche thérapeutique ne s’avère possible, que si et seulement si, le verrou apposé à la « fermeture de l’enceinte familiale » (selon l’expression de Racamier) dans les familles incestueuses, le permet. Dans ces familles closes sur elle- même, « ceinturées », l’analyse peut menacer gravement tout son équilibre et à ce titre en être rejetée. Soulignons que Racamier osera, ce qu’aucun analyste avant lui n’avait osé, nommer « l’inceste », en tant que concept, ou « l’incestuel », terme étendu à « un climat » familial spécifique. Pierre angulaire et tenant de son édifice conceptuel, « l’incestuel », de par sa destructivité, occupera une place pouvant se confondre avec la pulsion de mort.

Précisons qu’au-delà des modalités de cette emprise maternelle, il est manifeste que l’enfant n’est pas qu’une victime purement passive, assimilable à l’enfant victime de traumatismes précoces. Racamier (1993) livre ainsi sa définition du portefaix :

« il désigne par image la personne sur qui retombe la tâche de porter la charge psychique (le plus souvent une douleur de deuil ou de dépression) dont il s’est débarrassé, par voie de faire-agir, celui ou celle qui l’impose ».

Comme le figurant prédestiné par la mère séductrice, il endosse à son insu une fonction anti-deuil, de colmatage narcissique vital psychiquement pour sa mère. Certes, il en adopte la fonction au point de ne plus vouloir, ou pouvoir ou les deux, s’en départir. Il s’en fera même le défenseur aux regards extérieurs. Un grand honneur lui est fait ainsi par sa mère et à ses propres yeux, indistinctement, auquel il lui est bien difficile de renoncer, quelle que soit la souffrance inhérente. Qui serait-il d’autre ? La séduction narcissique dont il est l’objet le détourne de tout autre projet fantasmatique, pire le lui interdit implicitement. L’autonomie de penser et de fantasmer lui est interdite. Elle serait trahison et vouée à l’inanité.

Cette assignation des rôles, par la mère, se retrouve dans la psychose et dans la perversion, perversion narcissique et perversion sexuelle, une parenté méritant d’être approfondie, partant essentiellement du constat clinique qu’une mince frontière sépare psychose et perversion. McDougall (1993) s’est refusée à une nette distinction nommant « néosexualité » la perversion sexuelle, comme « processus de survie psychique » assimilable à « la menace d’effondrement » selon Winnicott (2002), d’ordre psychotique. La désorganisation psychique se révèle massivement lorsque les défenses perverses cèdent.

Le cas Jason

Dans « Éros aux mille et un visages » sur les solutions néosexuelles, Joyce McDougall (1996) renonce au concept de maladie psychotique ou perverse au profit de symptômes : « Tout symptôme constitue des solutions infantiles aux conflits, aux confusions et à la douleur mentale. » Dans « Déviation sexuelle et survie psychique », elle montrera comment un scénario compulsif masturbatoire constitue une tentative de « contournement » des interdits et des angoisses de castration phallique œdipienne mais aussi un « effort désespéré » de maîtrise des « épouvantes archaïques » de séparation de la mère, au risque de « terreur de morcellement corporel », « d’anéantissement », de « sentiment de mort », « d’affect de rage », autrement dit d’angoisses psychotiques.

Jason, un homme de quarante ans, chirurgien esthétique reconnu, fait une demande d’analyse en raison d’angoisses violentes survenant dans ses rapports intimes avec les femmes. Il soumettait ses partenaires féminines à une épreuve de questionnement jaloux où il s’agissait de savoir si elles avaient eu des rapports sexuels antérieurement avec des hommes puissants, noirs, arabes ou juifs dotés selon lui de cette puissance.

Par ailleurs un autre scénario sexuel, masturbatoire, l’obligeait compulsivement à se rendre au dernier étage de l’immeuble de ses parents pour se suspendre au câble de l’ascenseur et se masturber au-dessus d’un vide de 40 m, ceci sans éjaculer. Le flirt avec la mort, via la jouissance sexuelle, était évident. L’analyse des représentations s’y attachant renvoyait aux terreurs du sexe féminin et surtout du vide maternel, d’engloutissement par le corps maternel en cas de réalisation des désirs infantiles archaïques. L’érotisation du gouffre maternel fantasmatique dans le scénario masturbatoire ne trouvait cependant aucun « rempart » paternel protecteur véritable. En témoigne cependant la recherche de Jason de « pénis puissants » portés par des étrangers, et non le père, pénis supposés « incorporés » par ses maîtresses, éléments du scénario coïtal de Jason. La tentative de comblement du vide psychique, du vide de sens, celui de la sexualité parentale, en l’absence de scène primitive éroti- sée et créatrice, engendre une quête effrénée, à travers la perversité sexuelle, initialement. Grâce au processus analytique et à l’analyse du transfert, se restaurent des identifications structurantes permettant à Jason de fonder un foyer, lequel devint un mari et un père aimant. La fin d’analyse éclaire cependant l’ampleur de l’angoisse de séparation chez Jason, et partant les entraves surgissant devant l’accès possible à l’autonomie psychique. Lors des dernières séances, Jason y reprend le tutoiement du début d’analyse appelant McDougall par son prénom, Joyce, son analyste étant d’origine anglaise comme la mère de Jason, ceci révélant le climat transférentiel incestueux. Est-ce une confusion d’identité, des fonctions et des générations, comme ultime régression face à la séparation ? Jason refuse de s’allonger sur le divan, comme ultime vérification « d’existence aux yeux de son analyste », malgré ses grands progrès manifestes.

J (en s’allongeant) : « Tu n’aimes pas le face-à-face ? »

JMD : « Est-ce votre besoin de vous raccrocher à mon regard, d’éviter le moment de la séparation (sous-entendu : temporaire et aussi définitive en fin d’analyse)... d’éviter de me dire à quoi vous pensez ? »

J : « J’ai rencontré un clochard... Je déteste les mendiants !... (Puis à propos de sa mère) Je devais me débrouiller seul (sans elle). »

JMD : « Vous n’aviez pas le droit de mendier la présence de votre mère ? »1 Cette séparation forcée, précoce, désavouée, de sa mère et par elle, aboutit à un interdit d’éprouver l’angoisse d’abandon, donc à la formation d’angoisses archaïques, et à un profond sentiment de solitude. Il en résulte un blocage autour de l’âge de 3 ans du développement psychosexuel. Jason fit face seul à cette détresse ignorée, par la construction d’un faux-self, en « pseudo-adulte » avec une sexualité « comme si », à visée conjuratoire des terreurs infantiles. Plus loin McDougall va (ré)analyser les angoisses de confusion identitaire : « peur de grossir », peur de « devenir sa mère », qu’elle interprète en termes de « grossesse » et désir d’enfantement par identification à une mère génitrice créatrice. Cette confusion corporelle, dangereuse initialement, se défait à nouveau pour s’intégrer finalement.

Lorsque JMDougall confie son récit de cure à Jason en vu de le publier, Jason ajoute qu’un de ses désirs les plus chers était d’ores et déjà assouvi, ceci disait-il lui étant absolument indispensable. Il lui fallait savoir que son analyste était capable de le « voir », lui le bébé (lui-même) dans son propre ventre. Jason décrit le tableau de Salvador Dali d’une Sainte Vierge à l’enfant, dont le ventre ouvert montrait son contenu, le bébé Jésus, lui-même bébé.

McDougall citant Piéra Aulagnier sur la nécessité dans la genèse de la psychose de « s’inventer soi-même », sans référence à la réalité, et ajoutons par défaut d’être « façonné » par sa mère selon Racamier, étayé par conséquent dans son développement psychosexuel. La dépendance infantile était enfin reconnue, comme les angoisses archaïques, et non « désavouée », terme retenu par McDougall, et attestant d’une forme spécifique de carence maternelle.

Relevons d’autres aspects de l’objet maternel. La mère de Jason vivait de violentes crises conjugales de jalousie en présence de son enfant, accusant le père d’infidélité, de « baiseur invétéré », l’insultant et le rabaissant. Ce père géniteur, qui n’était plus que cela, géniteur, aux yeux de l’enfant, ne protégeait par conséquent ni mère, ni enfant. L’enfant était exposé à une mère « folle », envahie d’une terreur d’abandon par le père. La recherche d’un père protecteur par Jason en analyse, un père capable de nommer, donner sens, passe pourtant par des détours. Il s’identifie à un Allemand en uniforme nazi, puissant mais sadique. Autrefois lui-même enfant ne se sentait au regard de ses parents qu’un simple « adjectif », comme un garçon « brillant », un « sale » gosse, un gars « dingue » mais nullement un « garçon » selon ses souhaits les plus profonds. Au père disqualifié par la mère il lui était interdit de s’identifier.

De plus, il lui était impossible de se séparer de sa mère, alors que paradoxalement celle-ci exigeait de lui une autonomie précoce. Je cite, à propos de sa mère :

J : « Elle me donnait l’impression d’être quelqu’un de dangereux (devant le visage inexpressif de sa mère). Pourquoi avait-elle peur de moi ? Peur de son désir de me dévorer (comme lui projectivement avait peur de “la” dévorer) ? »

Jason y associe une pensée : celle de la jambe amputée de son grand-père maternel. « Où se trouvait cette jambe ? » se demandait l’enfant Jason.

JMG : « Comme si vous pensiez qu’elle l’avait dévorée ? »

J : « Oui ! Ça c’est un manque qu’il fallait admirer ! Alors que mon père qui avait ses deux jambes ne valait pas tripette ! Rien ! Je sautillais enfant sur une seule jambe. »

JMD : « Rien ? Sauf ce qui concerne le séducteur perpétuel (le père de Jason) ! Même s’il s’agit d’un adjectif, c’est là quelque chose que vous avez pris de votre père (JMD ajoute : je parlais ici d’avantage pour le calmer). »

J : « Tiens c’est vrai ! Sans cela j’aurais été psychotique... Quand je suis venu ici au début, j’étais un psychotique clandestin ! Oui, je suis devenu chirurgien pour réparer ma mère, pour remplacer la jambe du grand-père et pour accomplir l’ambition de mon père (qui n’était que pharmacien selon le père lui-même)... réparer le monde entier et moi je restais vidé et brisé. »

JMD tente donc d’interpréter, avec une conviction relative, en termes de dévoration et réparation, le manque de la jambe du grand- père, père de la mère. Cette incomblable perte ferait-elle l’objet d’un « deuil impossible et expulsé » selon Racamier... Jason, fils aîné et seul partenaire de sa mère fantasmatiquement, en devenant « le portefaix ».

Quelle était l’histoire de la mère avec son propre père, un questionnement qui réinscrirait Jason dans l’ordre des générations ? Que cachait cet idéal grand paternel ? Où et comment le grand-père avait-il perdu une jambe ? Lors d’une guerre ancienne, avec moins d’honneur que l’adoration de sa fille ne le laissait croire ? Déjouer une forme de tromperie, d’illusion, aurait-il libéré Jason d’une quête sans fin qui ne le concernait pas ?

La thérapie familiale aurait-elle permis d’éventer les secrets les mieux gardés ?

En conclusion

Un champ d’exploration analytique resterait celui de l’identification du sujet psychotique au fonctionnement psychique maternel. Pour McDougall (1996) : « Si nous essayons de conceptualiser les internalisations qui s’établissent lors des échanges sensoriels primaires entre la mère et l’enfant, il me semble que les termes d’incorporation et d’introjec- tion sont plus appropriés que celui d’identification. »

À cette phase du développement, les craintes et les désirs inconscients de la mère, de même que la qualité de la relation avec le père, jouent un rôle fondamental. La détresse maternelle (je souligne) est déterminante dans la construction de l’identité sexuelle pouvant être gravement compromise.

« Il arrive qu’une mère, ce avant même la naissance du bébé, puisse, consciemment ou inconsciemment, vivre son enfant comme une prolongation narcissique et/ou libidinale d’elle-même, destinée à réparer un sentiment d’endommagement chez elle. Cette attitude accompagne souvent le souhait d’exclure le père, dans son rôle tant concret que symbolique, de la dyade maternelle. Le père s’y prêtant, les craintes et désirs archaïques ne peuvent être intégrés, la représentation phallique se désintègre laissant un clivage entre ses aspects persécutifs et idéalisés », McDougall (1996).

Certaines questions se posent : quelle sorte d’influence exerce le fonctionnement psychique maternel dans la psychose, s’opposant à la séparation et à l’autonomie de l’enfant ? Est-ce une influence directe par émission d’un signal d’alarme interdisant toute séparation ? Est-ce une attitude paradoxale de la mère à des moments de velléité d’autonomie de l’enfant ayant des effets dissuasifs, par brouillage, ou attaques de la pensée de l’enfant, en sui- vant Bion (1982) sur cette voie ? Ou bien un « Surantimoi » incestueux (introjecté) selon Racamier, comme nous en avions donné une approche théorique dans notre propre travail antérieur (revue Psychanalyse et Psychose, numéro 15) ?

Cette influence serait-elle plus indirecte, par identification aux processus pathologiques de la pensée maternelle, ainsi qu’aux identifications maternelles inconscientes ? Une sorte de virus informatique ou cheval de Troie intrapsychique viendrait parasiter la vie psychique de l’enfant, par incorporation. Donc par intro- jection plutôt que par identification qui supposerait un étayage symbolique ?

Plusieurs voies d’abords thérapeutiques s’offrent à nous : Racamier semble tout proche de déclarer forfait quant à l’approche thérapeutique individuelle au profit du groupal, en abandonnant la dimension fantasmatique intrapsychique possible du sujet, la capacité fantasmatique étant en effet mise à mal dans les processus psychotiques.

À l’instar de McDougall à la fin de l’analyse de Jason, par une sorte de forcing, une introduction par suggestion de l’analyste d’une configuration fantasmatique restaurant la place symbolique du père serait une possibilité, le père géniteur jusqu’alors disqualifier venant alors occuper la place séparatrice et symbolique du tiers dans le couple mère- enfant. S’amorcerait ainsi la construction du complexe œdipien.

À titre personnel, à propos de Jason, je peux envisager l’analyse de l’idéalisation du grand- père maternel en tant qu’imago dominant voire évinçant celle du père. Le membre amputé, manquant, de ce grand-père, figurerait une impossible castration maternelle que l’enfant tente indéfiniment d’effacer, d’épargner à sa mère, de réparer par sa fonction de chirurgien.

L’analyse de la relation mère-grand-père maternel restituerait la possibilité d’un deuil originel, empêché par un éventuel secret. Le secret trahit, de par son existence même, une culpabilité inconsciente, liée à l’inceste père- fille. Pourquoi ne pas « dénoncer ce piège » maternel, plutôt que de plaquer des vertus au père géniteur et de façon assez peu crédible ? Le scénario transgénérationnel devenu fantas- mable et pensable, aurait quelques chances de soulager le Moi de ce danger, jusque-là demeuré obscur, telle une ombre extrêmement excitante mais non moins terrifiante, dans son déploiement agi, à l’insu du sujet lui-même.

Mis à jour, pensable, l’Œdipe de la génération antérieure, mère-grand-père, deviendrait l’œdipe fantasmable, une matière possible ce faisant de la construction œdipienne de Jason par exemple. Cependant le risque pour l’enfant, en se retirant fantasmatiquement du scénario mère-fils où il apparaissait comme « Le » sauveur obligé de sa mère, se transformerait en risque d’effondrement psychique de la mère dont il serait alors fantasmatiquement tenu pour responsable et coupable. Jason lui- même en avait l’intuition, voire le vécu, ce probablement précocement, en tant qu’enfant témoin des « crises » de sa mère. Ces crises maternelles, dans un vécu catastrophique pour l’enfant lui-même, seraient de possibles équivalents de menace d’effondrement. L’analyse de cette culpabilité particulière, liée à la menace d’effondrement maternel, par conséquent liée à la séparation mère-enfant comme au besoin d’autonomie de l’enfant, pourrait alors trouver une voie d’abord et de soulagement quant à cette culpabilité extrêmement dissuasive. La reconnaissance par l’analyste de ce besoin fondamental d’autonomie donnerait au patient le droit de penser ces divers aspects et entraves, et ainsi de vivre une possible autonomie psychique.

Ce que nous devons à Paul-Claude Racamier demeure un inestimable héritage. Il est l’inventeur d’une nouvelle conception du lien psychotisant mère-enfant en définissant des modalités spécifiques, prenant leurs origines dans le fonctionnement psychique global de la mère. Cette fois il ne s’agit plus seulement de seules carences, par défection de l’objet maternel externe, comme décrites précédemment. Le conflit d’autonomie réside, selon lui, dans l’opposition entre le besoin de croissance du Moi et la séduction narcissique maternelle. En effet ces mouvements psychiques actifs de la mère, dépassant largement le temps fructueux de l’Antœdipe « bien tempéré », mettent en danger l’aptitude à fantasmer de l’enfant, et sa capacité d’autonomie psychique, ce parfois définitivement. Nous y ajouterons une hypothèse : l’enjeu de l’autonomie psychique, qui devient concrète possiblement, dans la psychose, ne se limiterait pas à une emprise maternelle de nature perverse. Nous dirions que, de plus, ce fonctionnement psychique maternel recèle une composante dissuasive quant à la séparation mère-enfant et ainsi quant à l’autonomie de ce dernier, une composante liée, entre autres possibles, à la menace d’effondrement psychique de la mère à l’orée de la séparation. Cette dimension relèverait plutôt, mais pas seulement, d’une approche psychanalytique individuelle.

Remerciements

Mes remerciements vont aux Drs Pascale de Sainte- Marie et Vincent Rebière pour leur invitation au colloque anniversaire des 50 ans de la création de La Velotte par le Dr P.-C. Racamier, ainsi que pour l’ensemble de nos échanges.

Liens d’intérêt

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


1

JMD : l'analyste. J: l'analysant.

Références

  1. Bowlby J. (2002) Attachement et perte, Paris, PUF. [CrossRef] [Google Scholar]
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