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Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 4, octobre-décembre 2019
Page(s) 293 - 301
Section Les attentats… et après ? (3e partie)
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2011584293
Publié en ligne 27 mars 2020

© GEPPSS 2019

Ce sont lessymptômes qui amènent nos patients à nous consulter et c’est généralement lors des premières rencontres, que nous tentons de tisser avec eux la trame autour de laquelle s’est construite leur difficulté à être.

Au cours de cette phase exploratoire, il m’arrive parfois de me heurter à un noyau résistant, à quelque chose qui semble rigidifié. L’expression du symptôme continue à paraître énigmatique, semblant dépasser l’individu, le couple ou même le groupe familial qui s’est présenté à la consultation.

Dans ces situations, j’ai été progressivement amenée à modifier radicalement le cadre initial de la prise en charge pour travailler alors le symptôme au regard d’un traumatisme familial.

Traumatisme familial

Robert Neuburger1 définit le traumatisme familial comme étant la résultante d’une agression qui, à un moment donné, a porté atteinte au mythe familial.

Quelle qu’ait été la nature de l’événement douloureux, celui-ci a entraîné une souffrance qui a dû être déniée car impartageable. Dès lors, l’histoire familiale, trop porteuse de honte, de culpabilité ou de douleur n’a plus pu se raconter. Et à partir du moment où l’histoire se tait, ce sont les « racines identitaires » de la famille qui lui sont arrachées car comment peut-on encore se projeter dans l’avenir lorsque notre histoire familiale ne raconte plus ce qu’il faut pour faire vivre notre passé ? Dans quel récit puiser les éléments de notre navigation personnelle ?

L’histoire de l’enfant commence bien avant sa naissance. En le nommant, nous l’inscrivons dans la mémoire familiale. Delphine Horvil- leur souligne qu’en hébreu, pour nommer, on dit « fils de... » ou « fille de... » et les mots utilisés pour dire « fils » et « fille » se traduisent par « ben » et « bat ». Ces mots ont les mêmes racines que le verbe « livnot », qui veut dire « construire », « édifier ».

Le même mouvement qui instaure quelqu’un comme étant l’enfant de ses ascendants l’instaure comme édificateur de ses ascendants.

Le lien de filiation ne se limite pas à la biologie. Il construit et est construit par l’histoire familiale. Et l’histoire familiale, elle-même, se tisse dans un mouvement incessant entre le récit et le questionnement de ce récit.

Pour que cela soit possible, le récit de la transmission doit se dérouler dans un espace de jeu. Je me réfère, bien sûr à l’espace potentiel de Winnicott, qui est un espace qui contient suffisamment d’indétermination pour que l’on puisse se jouer de la transmission sans chercher à résoudre le paradoxe qui lui est inhérent.

Le paradoxe de la transmission consiste à faire l’acquisition d’un héritage en même temps que de le transformer constamment. Comme le dit Boris Cyrulnik2 : « Je ne peux devenir moi même qu’en appartenant à un groupe qui me propose une grille de lecture du monde. Mais si j’appartiens trop à ce groupe, je ne pourrai devenir moi-même. »

Le mythe familial, qui évolue dans l’espace d’entre deux, donne forme à nos perceptions : nous aide à savoir que dire, que faire, que sentir mais ne constitue pas une pensée déjà faite où tout est instauré une fois pour toutes. Les pensées ne sont pas déjà pensées, les paroles ne sont pas déjà parlées. Nous pouvons les contrer, les modifier et les faire vivre.

Au sein de l’espace potentiel, le mythe familial est un repère, il nous aide à garder notre sentiment de continuité interne (être le même quand tout change autour de soi) et intergénérationnel.

Quand le temps se mue en destin

Lorsque à un moment donné, l’histoire se tait, l’espace de jeu de la transmission est rétréci. Les croyances évolutives véhiculées par le mythe familial peuvent se transformer en dogmes immuables qui disent le « tout » de l’individu.

L’histoire est abandonnée par ceux qui ne la racontent plus et ne la questionnent plus. Elle n’est plus que le déploiement d’un « déjà là ». Et le temps, au lieu d’être un engendrement, se mue en destin. Le monde est déjà écrit à l’avance. « Ma chè katouv », en hébreu, « c’est écrit », nous dit Marc Alain Ouaknin3 parlant du texte quand il est abandonné à une lecture littérale.

Le temps du traumatisme est figé. C’est un temps mort qui enferme dans un présent qui n’en finit pas de passer.

L’histoire est abandonnée par ceux qui ne la racontent plus et ne la questionnent plus. Elle n’est plus que le déploiement d’un « déjà là ». Les nouvelles générations semblent avoir pour tâche de confirmer ou de reproduire la trame d’un mythe qui répète une réalité immobile. Ainsi, Siegi Hirsch4 décrit comment l’existence d’un traumatisme familial transforme la « mémoire d’appel », qui est la mémoire de la vie en « mémoire de rappel » qui est la mémoire du passé et du deuil. Nous comprenons dès lors, que dans ces situations, le passé figure davantage comme une ancre qui maintient les individus à quai plutôt que comme un réservoir qui leur offre les éléments de leur navigation personnelle.

Par conséquent, le traumatisme familial, en faisant taire l’histoire, porte atteinte à ce qui fait la spécificité de toute famille : sa capacité à transmettre.

Hypothèse - modification du cadre - chemin thérapeutique

Dans ce contexte, il m’est apparu que les symptômes présentés dans les situations décrites ci-dessous peuvent être la métaphore d’une histoire familiale qui s’est figée. Ils auraient pour fonction de maintenir coûte que coûte le lien à une histoire qui n’a plus pu se raconter.

Dès lors, mon projet thérapeutique consiste à recréer dans la famille un espace qui figure cet espace de jeu. Un espace au sein duquel l’histoire familiale va se remettre au travail : travail de récit et de questionnement.

Le nouveau cadre qui s’est dessiné peu à peu délimite un espace thérapeutique regroupant plusieurs générations et réunissant différents sous-groupes familiaux.

Il relie quelquefois des espaces géographiquement distincts (par vidéoconférence notamment).

Le chemin thérapeutique consiste en un remaillage collectif de l’histoire familiale au cours duquel la jeune génération commence progressivement à se reconstruire en installant l’ancienne dans son identité.

La transmission : un processus complexe

Extraits cliniques

Il est généralement convenu de considérer la transmission comme relevant de la responsabilité exclusive des parents. La peur de mal transmettre et celle d’avoir mal transmis font partie des préoccupations parentales.

Face à cette compréhension linéaire potentiellement culpabilisatrice il me semble primordial de proposer une appréhension plus complexe mettant en avant les mouvements circulaire et multidirectionnel du processus de la transmission.

En effet, si la transmission opère dans le sens vertical des parents vers les enfants, elle doit agir nécessairement, aussi, inversement, des enfants vers les parents.

Pour cela, il faut pouvoir raconter mais aussi, il faut pouvoir questionner.

Poser les bonnes questions, c’est-à-dire des questions qui soient audibles et recevables par la génération précédente.

À ce propos, Jean-Pierre Winter5 fait une belle analogie avec le récit rituel de la sortie d’Égypte au seder de Pessah, qui ne peut commencer que si la jeune génération interroge la précédente. La narration surgit ainsi comme la réponse à une demande et non comme la simple répétition du rituel. De plus, JeanPierre Winter souligne que le rituel du questionnement partagé par quatre enfants évoque l’importance de la manière dont la question est posée. Ainsi, une question qui n’obtient pas de bonne réponse peut être une « mauvaise question », c’est-à-dire une question formulée de manière telle que celui à qui on la pose ne peut pas y répondre.5. Winter JP. (2012). Transmettre (ou pas). Paris : Albin Michel.

Poser les bonnes questions

Voyons avec une première famille, comment, à un moment donné, quelque chose s’est tue et a plongé l’histoire familiale dans l’ombre. Celui qui aurait pu raconter a fait l’économie de raconter et celui qui aurait pu entendre a fait l’économie de questionner.

Dans l’espace thérapeutique, Alan et Louise (G3)6 leur mère et leur oncle maternel Arthur (42 et 38 ans : G2) ainsi que leur grandmère maternelle (G1) sont réunis lors d’une séance.

Au cours des séances qui se sont succédées, un climat de sécurité s’est progressivement instauré dans le groupe familial. Nous évoquons l’atmosphère au sein de la famille d’origine (G1; G2) 30 ans plus tôt. La maison familiale abritait alors, la mère et ses deux enfants, le père étant décédé accidentellement lors de la deuxième grossesse.

Tous les adultes présents s’accordent pour décrire un climat glacial : « on ne se parlait pas... Maman passait son temps à nettoyer la maison qui devait toujours être parfaitement rangée, Arthur était toujours silencieux, Émi- lie hurlait sur sa mère : “Quelle tête tu fais de nouveau ?” “Arthur se bouchait les oreilles et maman continuait à ranger”. »

Aujourd’hui, les enfants sont occupés à jouer et Louise, amusée demande alors à sa grandmère : « Mais c’est vrai que parfois tu fais une tête bizarre... Pourquoi ? Tout à l’heure, tu as fait une drôle de tête quand les parents de ma copine sont venus la chercher... J’ai cru qu’on avait fait quelque chose de mal. » Alan fait s’écrouler la tour de petits blocs en bois et la grand-mère, jusqu’à présent, murée dans son silence, commence à parler. Elle raconte une anecdote amusante qui fait rebondir Arthur, l’oncle des enfants. Celui-ci enchaîne avec un souvenir qui subitement lui revient et auquel Émilie va se raccrocher pour raconter sa version des faits.

Les souvenirs et les anecdotes décrivent autrement l’ambiance et la tonalité des interactions dans la famille d’origine. Soutenue par le processus thérapeutique, la grand-mère des enfants continue à raconter... À raconter aussi, ce qui, à un moment donné, n’a plus eu accès à la parole. Elle évoque l’accouchement sous

X. Quand elle avait 17 ans, à l’insu de tous et même à l’insu de son propre père. Elle parle de cette « tache indélébile » dans son histoire. Et chacun à son niveau, commence à voir sous un angle nouveau l’activité domestique insensée, qui consistait à rendre propre, encore et toujours.

Chacun commence à comprendre que dévoiler certains aspects de l’histoire ne constitue pas une charge émotionnelle insoutenable pour les autres. Au contraire, cela permet à tous de sortir de la solitude qui découle de l’impartageable.

La mémoire, jusqu’alors muette, prend forme à partir du questionnement partagé.

Ce sont souvent les petits-enfants qui peuvent donner la parole à leurs grands-parents, leurs parents, vecteurs de transmission, étant restés muets.

Il s’avère que quand les enfants sentent de l’étrangeté dans la transmission, ils n’osent pas poser de questions et lorsque l’étrangeté se prolonge, ils en viennent parfois, à oublier la curiosité qui les amènerait à questionner. Le silence n’est plus questionné car il a même cessé d’être perçu. La proximité émotionnelle donne un tel poids aux mots que les échanges verbaux semblent souvent être impossibles. C’est la génération suivante, probablement soutenue par une certaine distance émotionnelle, qui a le culot et le plaisir de donner la parole aux grands-parents. Et aussi, le dialogue avec les absents, ceux qui parfois n’ont pas eu de sépulture, peut prendre place grâce à la réactivation du récit et des mémoires.

Par ailleurs, la transmission n’est pas uniquement intergénérationnelle, elle agit aussi entre contemporains, horizontalement.

Beaucoup d’éléments se transmettent entre frères et sœurs qui ne relèvent pas d’une transmission volontaire et qui échappent complètement à la génération précédente. C’est pourquoi, la présence des fratries adultes dans l’espace thérapeutique m’est fort précieuse. Leurs interactions dans l’ici et maintenant de la séance, en présence des autres générations, contribuent également à relancer la construction de l’histoire de la famille.

D’une mémoire figée à la mise en mouvement de l’histoire familiale

Voyons, avec cette deuxième famille, comment la mémoire figée peut être remise en mouvement grâce à la reconstruction commune de l’histoire familiale.

Cyril (14 ans) est adressé à ma consultation par un neuro-pédiatre dans le cadre d’un décrochage scolaire important. Le bilan intellectuel et instrumental réalisé fait état d’une intelligence à la moyenne supérieure avec un Q.I. homogène témoignant de l’absence de troubles instrumentaux.

Cyril porte le patronyme de sa mère; il n’a jamais connu son père. Lorsque je le reçois avec sa maman, celle-ci décrit, chez son enfant, en plus des troubles des apprentissages, des difficultés comportementales qui lui valent une menace d’exclusion de son établissement scolaire. Emma se dit très inquiète pour son fils. Elle décrit, comment jusqu’à aujourd’hui, elle suit sa scolarité « au millimètre près ». Sa scolarité, mais aussi tout le reste : elle choisit quotidiennement ses vêtements, s’occupe de tous ses menus, l’accompagne partout.

À son fils, qui exprime qu’il voudrait avoir sa mère « un peu moins sur le dos », Emma répond, « j’aimerais aussi mais ce n’est pas de ma faute si tu n’es pas autonome... je ne veux pas te laisser aller à ta perte ».

Lorsque je m’intéresse de plus près au manque d’autonomie chez cet enfant, par ailleurs intelligent et valide, je suis frappée par un consensus qui apparaît rapidement entre la mère et le fils : « À ce rythme, il ne deviendra jamais un homme. » Face à ce qui ressemble à une injonction qui force le destin, je propose d’élargir le système thérapeutique aux générations précédentes.

Lorsque je revois Cyril (G3) avec ses grands- parents maternels (G1), sa tante et sa maman (G2), je suis interpellée par la manière dont l’ensemble de la famille semble partager la même mémoire et la même émotion.

Une mémoire unique pour cinq personnes appartenant à des générations différentes et vivant dans des lieux différents.

Tout le monde, y compris, Cyril, qui n’a guère connu ses arrière-grands-parents décédés avant sa naissance, évoque d’une seule voix, le même drame : l’aliénation du couple grandparental au couple des arrière-grands-parents. Le grand-père de Cyril a vécu toute sa vie d’une rente versée par ses parents. En contrepartie, aucune décision le concernant, concernant son couple, ses enfants ou sa famille nucléaire ne lui est revenue. Toute la vie de la famille a été orchestrée par les arrière-grands- parents laissant à jamais les parents d’Emma et de Dora dans un statut d’enfants, dépossédés de leur vie d’adulte.

Progressivement, au fil de ces séances, d’autres événements commencent à être remémorés, tantôt par l’un, tantôt par l’autre.

Des événements heureux ou moins heureux. À la surprise de tout le monde, des anecdotes amusantes sont rapportées. Certains s’en souviennent, d’autres ne s’en souviennent pas. On échange, on sourit, on rit, on s’émeut...

On reparle des arrière-grands-parents que Cyril n’a pas connus. Ceux-ci commencent, pas à pas, à prendre place dans l’espace thérapeutique sous une autre forme que celle d’un « bloc oppresseur ».

Emma et Dora évoquent chacune, tantôt leur grand-mère, tantôt leur grand-père. Petit à petit, des représentations et des vécus différents osent s’éprouver, osent s’exprimer. Emma et Dora qui ont grandi, collées l’une à l’autre dans la même maison familiale repliées sur elle-mêmes, qui sont parties en même temps à l’internat, qui ont connu les mêmes drames familiaux commencent à réaliser qu’elles n’ont pas complètement partagé la même réalité. La mise en commun engendre de la différenciation et l’histoire familiale va pouvoir se reconstruire.

Ainsi, on évoque la fuite de l’Europe nazie par les arrière-grands-parents de Cyril. On parle de la naissance du grand-père de Cyril, pendant la guerre, loin du charnier hitlérien. On repense à ce qu’a pu être le retour de cette famille qui apprend la déportation des êtres chers. On évoque Sonia, la fille aînée du couple, qui a survécu, cachée dans une famille. On imagine, les retrouvailles avec cette enfant de 7 ans, qui n’a plus jamais reconnu ceux qui n’étaient pour elle que ses parents biologiques. Le grand-père de Cyril dira : « Je pense que je n’ai pas eu d’autre choix que de rester pour toujours leur petit garçon. »

Avec la participation de chacun, les mémoires et les récits se mettent à différer, que ce soit émotionnellement, réellement, affectivement ou verbalement.

En cela, ils provoquent des surprises déroutantes et étonnantes et permettent la construction d’une histoire commune dans laquelle peuvent enfin venir prendre place, même ceux qui n’ont pas reçu de sépulture. En restituant, à bâtons rompus la biographie des défunts, les membres de la famille prolongent avec ceux- ci, la longue conversation familiale qui a été interrompue.

Ce qui intéresse, ce n’est pas la recherche de la vérité familiale. Personne ne ment, personne n’a tort ou raison. Ce qui intéresse ce sont les expériences réelles arrangées de façon à les partager pour habiter un monde commun. Il ne s’agit pas de mieux comprendre mais de comprendre autrement.

Une histoire qui rend à chacun une représentation cohérente de soi-même échappant aux définitions uniques véhiculées par une mémoire figée et non évolutive.

La reconstruction de l’histoire familiale remanie la représentation du passé.

Lorsque le silence crie ce qu’il faut cacher

On ne peut pas ne pas transmettre. L’histoire familiale se transmet par les voies explicites de la culture, de la pensée ou de la parole en même temps que par les voies implicites du corps, que ce soit le ton de la voix, les mimiques ou les gestuelles.

Dans ces familles qui ont subi un traumatisme, il semble que la transmission se déroule de manière presque uniquement silencieuse et inconsciente. À un moment donné, « quelque chose » s’est tue. « Quelque chose » n’a plus accès à la parole et échappe à la symbolisation. « Quelque chose » est transmis par la posture, par le comportement, par la gestuelle, qui s’inscrit directement dans la posture, dans le comportement ou dans la gestuelle, de ceux qui viennent après. « Quelque chose » qui demeure comme une trace de l’effacement. Sorte de palimpseste qui montre ce qu’il faut cacher. Les générations se transmettent un traumatisme dont il est difficile de s’extraire tant que la parole n’a pas pu resurgir.

Cette troisième famille illustre cette proposition

Madame B. (G1) est née en 1941 à Lille et a été cachée à l’âge de deux ans dans une famille catholique pour échapper au nazisme. Sa sœur aînée (4 ans) et son frère cadet (1 an) ont été cachés également, séparément... les parents ne reviendront pas.

Elle a grandi dans cette famille qui l’a cachée, et rencontre son mari dans les années 60. Le couple a trois enfants, qui sont aujourd’hui adultes et eux-mêmes parents.

Un jour, par hasard, cette femme, cette enfant cachée, rencontre son « frère », jadis disparu. En tout cas un homme de sa génération, qui se prénomme comme son frère et qui porte le même nom de famille. Cet homme lui répond : « je ne vous connais pas, Madame, cette histoire n’a rien à voir avec moi », renvoyant ainsi cette femme dans la cachette de laquelle elle ne parvient jamais à s’extirper.

« Se cacher pour survivre »... tout dans son immobilisme, dans son effacement, dans l’inexpressivité de son visage, tout de cette femme rejoue la cachette qui a sauvé la vie. En sa présence, dans l’espace thérapeutique, ses enfants adultes diront : « on ne sait rien d’elle; on n’a jamais rien su d’elle mais elle nous a portés, elle nous a aimés avec vigueur, en silence. »

C’est le thème de « qu’est-ce qu’on montre ? Qu’est-ce qu’on cache ? » que nous abordons dans l’ici et maintenant de l’espace thérapeutique regroupant les différentes générations. Que montrait Robert (G2) par ses tenues excentriques qui contrastaient avec le classicisme familial ? Que cachait-il ? Et Lydia (G2), quand elle s’enfermait seule dans sa chambre dès que quelqu’un levait la voix, était-ce une manière de rejoindre sa maman dans sa cachette ? Et aujourd’hui, comment s’aménage- t-on une cachette, un lieu d’intimité, dans laquelle on choisit de s’abriter, parfois et que l’on choisit de partager, de temps en temps, avec certains ? Et la petite Léa... (G3) ? Que cachet-elle sous ce surpoids qui la chagrine et qui inquiète les siens ? « Nous n’avons plus besoin de cachette maintenant » lui rétorque doucement sa grand-mère, sortie mine de rien, d’une cachette qui cesse, à présent, de l’isoler de la conversation familiale.

Rompre pour appartenir

Boris Cyrunik nous dit : « Quand l’appartenance fonctionne mal, on peut ne pas appartenir, vouloir ne plus appartenir, appartenir à un autre, appartenir à soi-même, trop appartenir, c’est-à-dire mal appartenir. »

Dans les familles où la transmission est mise à mal, le thème de la rupture est récurrent. Il témoigne, selon moi, de la fragilité du sentiment d’appartenance.

Monsieur O. s’adresse à moi avec une demande de thérapie de couple. Au téléphone, cet homme fort décontenancé me dit : « nous sommes au bord de la rupture ».

Le motif invoqué qui a fait vaciller peut paraître surprenant au premier abord, chez ce couple marié depuis 32 ans. C’est la première fois que Monsieur et Madame O. consultent un thérapeute de couple. Chaque année, c’est Monsieur qui décide des vacances sans en informer son épouse et celle-ci est toujours ravie de se laisser surprendre. Toutefois, cette année, Madame a émis une réticence et a fait une suggestion qui n’a pas été prise en compte par son mari. Elle a fini par dire que les décisions prises pour elle ne lui ont jamais convenu et qu’elle les a toujours subies sans être entendue.

Ce désaccord est « la goutte qui fait déborder le vase ». Jusqu’alors, aucun différend n’a opposé les deux partenaires et cette crise inattendue les bouleverse tous les deux.

Je perçois d’emblée, entre les époux, une difficulté à réguler la distance émotionnelle.

En dehors des « explosions » qui ont lieu en en séance, chacun a tendance à minimiser sa souffrance et feint l’indifférence. Petit à petit, avec l’instauration d’un climat de confiance, l’un et l’autre acceptent de parler et il semble qu’ils attendaient cela depuis longtemps. L’exploration de l’histoire des familles d’origine présente des vécus similaires chez chacun d’eux.

De part et d’autre se révèlent des histoires tues à leurs enfants et qui ont trait à des abandons et à des ruptures brutales. Tous deux partagent la croyance selon laquelle les séparations sont dangereuses, liées à une désespérante solitude. Les départs riment avec abandon et rupture. Ils réalisent à quel point, ce credo commun a influencé le mode relationnel de toute la famille qu’ils ont construite ensemble : la recherche d’une « unité à tout prix » au prix du silence plutôt que de l’éventuelle discorde.

Et pourtant... le couple a trois enfants adultes. Leur fils aîné, Thomas, qui est actuellement âgé de 30 ans, est parti s’exiler, à l’âge de 19 ans, après la fin de l’école secondaire, dans un pays d’Asie. « Qu’avez-vous à me parler de ces morts ou de ces naissances ? » rétorque le jeune homme à son père, qui lors du contact téléphonique mensuel, lui donne des nouvelles des personnes de sa famille ou des proches de la famille, dans sa ville natale. Dans la ville où il a grandi, entouré des siens, au sein de cette famille unie et aimante.

Nous optons pour l’élargissement du système thérapeutique aux enfants et à la petite-fille du couple.

La rupture que Thomas a manifestée brutalement par son indifférence et sa froideur, revêt un goût de drame. Chacun exprime son incompréhension et son chagrin. Après un long travail préliminaire avec les sous-groupes familiaux, Thomas rejoint par vidéoconférence, ses parents ses frère et sœur et sa nièce au sein de l’espace thérapeutique.

Lorsque émerge progressivement le partage de l’histoire de la famille nous comprenons à quel point, en rompant avec sa famille Thomas rejoue, les disparitions, et les pères inconnus des générations précédentes. À travers cette rupture, Thomas s’inscrit dans la généalogie familiale.

Particularités de l’engagement du thérapeute

Comme je l’ai décrit au travers des situations cliniques qui précèdent, les différents symptômes allégués ont pu être lus comme la tentative désespérée de se raccrocher à une histoire, qu’à un moment donné, le traumatisme a fait taire.

Les croyances véhiculées par le mythe semblent s’être transformées en certitudes et les mandats qui lui sont sous-jacents, en devoirs d’obéissance aveugles. Dans ce contexte, les individus n’ont d’autre choix que, soit d’adopter des comportements absurdes censés être « loyaux » au passé, soit de rompre définitivement avec ce passé, entièrement confondu avec le traumatisme.

Dès lors, mon objectif thérapeutique consiste en la recréation de l’espace transitionnel qui, en admettant en son sein le paradoxe de la transmission, évacue la question du destin. C’est au sein de cet espace potentiel, que les questions du deuil, de la honte, de la culpabilité, de la loyauté et de la souffrance jusque-là impartageables vont pouvoir être reprises et intégrées au récit commun.

Il s’agit de rendre possible une « conversation familiale », c’est-à-dire, d’aménager l’espace transitionnel, cet espace dans lequel peut s’inscrire le jeu où, comme le dit Montaigne7, la « parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui l’écoute ».

En ce sens l’espace thérapeutique ne peut être le lieu de l’expression des rancœurs, des accusations ou du ressentiment. Et le travail préliminaire individuel ou avec les sous-groupes familiaux est l’occasion d’élaborer ce qui pourrait porter atteinte au déroulement de la conversation familiale.

La plus grande partie de mon travail se situe, dès lors, en amont de l’espace thérapeutique proprement dit, dans la préparation des réunions familiales. Le cadre mis en place étant particulièrement souple, il se doit d’être extrêmement réfléchi et rigoureux.

Le processus thérapeutique est constitué de quatre phases distinctes qui, parfois, s’interpénètrent :

1. La demande initiale

S’il y a plusieurs générations qui participent à l’espace thérapeutique, la demande est soit individuelle, soit elle émane d’un sous-groupe familial. C’est généralement lors des entretiens préliminaires que le processus thérapeutique en cours débouche, à un moment donné, sur l’indication d’élargir le système. Dès lors, lorsque je l’envisage avec mes patients, elle semble presque aller de soi. Toutefois, il m’incombe d’évaluer avec eux les appréhensions et les risques éventuels. Qu’est-ce que cela représente de s’aventurer sur ce chemin inconnu ? Quel danger à s’engager dans un territoire qui, un jour, a été déserté pour mieux protéger ? Que faire de cette souffrance, jadis, soigneusement cachée, qui risque de faire irruption ? Comment se confronter avec ceux avec lesquels parfois on a rompu ? Quels sont les risques de recouvrement des espaces individuels et groupaux ?

Je me rends compte à quel point, en tant que thérapeute, il me revient d’être vigilante à ce que l’élargissement du système thérapeutique soit un élément facilitateur à l’élaboration psychique et non pas une entrave.

2. L’élargissement du système thérapeutique

En invitant d’autres membres de la famille. Ce sont soit la ou les personnes demandeuses qui se chargent de contacter les autres membres de leur famille, soit je m’engage à le faire moi-même. Le message consiste à exprimer ma propre demande d’aide concernant la tâche pour laquelle je suis commanditée. À ce stade, je me sens un peu comme quelqu’un qui organise une réunion de famille.

3. Les entretiens individuels ou de sous-groupes familiaux

Ici, je suis garante de maintenir ces entretiens dans le contexte global d’entretiens familiaux. Malgré le fait que les patients investissent individuellement ces « sous-espaces », c’est bien la famille qui est « la patiente ». Contrairement à ce qui est habituel, c’est de la part du thérapeute que semble émaner la demande. Ma fonction revient essentiellement à soutenir la demande initiale qui peut toujours être ramenée à une demande de remise en lien. Généralement cette demande fait écho chez les autres membres de la famille que je rencontre.

4. La réunion familiale

Lorsque, géographiquement, les familles sont séparées, un grand écran de vidéoconférence est utilisé pour réunir tout le monde.

Ce nouveau dispositif n’est toutefois pas immuable. Il arrive que d’autres membres de la famille se rajoutent. Il arrive aussi, que parallèlement, un certain travail avec des sous- groupes se poursuive.

L’alliance thérapeutique est essentielle pour la création et la maintenance d’un climat de sécurité. Il n’y a aucune vérité à révéler mais un espace commun à reconstruire et à habiter.

Je tente de faciliter la circulation de la parole afin que les membres de la famille se sentent mutuellement accueillis et acceptés, ce qui est indispensable pour pouvoir aborder, partager et élaborer ensemble. Mon rôle est de faire émerger des liens de d’appartenance, là où il n’y a qu’indifférence, de faire apparaître des différences là où il n’y a que des liens de dépendance et de faire émerger la parole là où il n’y a que le manque de communication. Ainsi, il s’agit de permettre aux patients de démêler ce qui est noué et enchevêtré pour qu’un nouveau mode relationnel puisse progressivement se mettre en place.

Les séances ressemblent à des réunions de famille et l’espace thérapeutique figure cet espace de jeu qui, comme nous l’avons vu, semble manquer dans ces familles.

Dès lors, comme thérapeute, je ne me prends pas au sérieux. Je considère que mes idées, comme celles des autres ont une valeur temporaire et qu’elles peuvent et même doivent changer. Je montre de la souplesse et de l’incertitude dans mon élaboration. Il s’agit pour moi de jouer et pas seulement de faire jouer les autres, de m’engager dans la relation sans m’ancrer dans une position d’immobilité. Dès lors je peux tolérer que mes interventions aient un caractère précaire et qu’elles ne débouchent pas nécessairement sur une conclusion. Je participe émotionnellement au scénario thérapeutique, en reliant le monde des adultes, et celui des enfants. Et même si les mots ne sont pas toujours compris, leur portée réelle est bien saisie dans l’atmosphère des mots. Ainsi, je tente d’assurer un mouvement continu entre l’abstrait et le concret, entre le réel et la métaphore.

Je suis attentive à ne donner aucune place à la parole qui juge, celle qui décrit l’autre dans une définition qui enferme et à donner une place aux digressions d’où qu’elles proviennent.

L’atmosphère parfois sous tension, qui admet la contradiction, doit demeurer douce, ce qui ne signifie pas mièvre. Peut-être a-t-elle quelque chose de commun avec celle décrite par Marc-Alain Ouaknin lorsqu’il évoque la « maison d’étude » (Yeshiva), lieu de transmission, par excellence : « La première chose que remarque le visiteur de la maison d’étude, en dehors du bruit, c’est le dialogue, la discussion, le fait que la pensée ne se vit pas en solitaire mais dans un travail de groupe. »

Petit à petit, la trame absente se retisse avec des fils réels et imaginaires et une nouvelle histoire s’ébauche. Entre les membres de la famille, un nouveau mode relationnel peut progressivement se mettre en place.

Progressivement, je me sens reléguée aux marges du système thérapeutique et je peux y demeurer. L’espace et le temps thérapeutiques m’appartiennent de moins en moins et appartiennent de plus en plus à la famille. Dès lors, il semble que chacun puisse s’en aller plus librement dans l’espace et dans le temps réels.

Un horizon de sens possibles

À travers ce récit ouvert, on peut enfin, comme le dit, Jorge Semprun, commencer à oublier pour pouvoir vraiment se souvenir.

Une ouverture dans l’héritage s’est dessinée qui ne fait plus percevoir l’avenir comme la répétition absolue de ce qu’il y avait avant. Une ouverture qui représente la permanence d’un monde commun qui n’est pas la répétition de ce qui est.

Liens d’intéret

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


1

Neuburger R. (2005). Les familles qui ont la tête à l’envers. Paris : Odile Jacob.

2

Cyrulnik B. (2000). Les nourritures affectives. Paris : Odile Jacob.

3

Ouaknin MA. (2001). Invitation au talmud. Paris : Flammarion.

4

Fossion P, Rejas MC. (2001). Siegui Hirsch : au cœur des thérapies. Ramonville Saint Agne : Érès.

5

Winter JP. (2012). Transmettre (ou pas). Paris : Albin Michel.

6

Les notations G1, G2, G3 font référence aux générations 1, 2 et 3.

7

Montaigne. Essais.

Références

  1. Cyrulnik B. (2000). Les nourritures affectives. Odile Jacob. [Google Scholar]
  2. Fossion P., Rejas M.-C. (2001). Siegi Hirsch : au cœur des thérapies. Ramonville Saint-Agne, Érès. [Google Scholar]
  3. Horvilleur D. (2015). Comment les rabbins font les enfants. Paris, Grasset. [Google Scholar]
  4. Montaigne (2009). Essais, III, 9. Essais, coll. Quarto. Paris, Gallimard. [Google Scholar]
  5. Neuburger R. (2005). Les familles qui ont la tête à l’envers. Paris, Odile Jacob. [Google Scholar]
  6. Ouaknin M.-A. (1989). Lire aux éclats, Éloge de la sagesse. Paris, Lieu Commun. [Google Scholar]
  7. Ouaknin M.-A. (2001). Invitation au talmud. Paris, Flammarion. [Google Scholar]
  8. Semprun J. (1973). L’écriture ou la vie. Paris, Gallimard, Folio. [Google Scholar]
  9. Winnicott D.W. (1971). Jeu et réalité. L’espace potentiel, NRF-Gallimard. [Google Scholar]
  10. Winter J.P. (2012). Transmettre (ou pas). Albin Michel. [Google Scholar]

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