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Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 4, octobre-décembre 2019
Page(s) 276 - 278
Section Les attentats… et après ? (3e partie)
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/201954276
Publié en ligne 27 mars 2020

Il y a de cela 14 ans, un dimanche matin vers 8 heures, dans une artère principale de Jérusalem, à deux minutes de l'Hôtel Har Tsion, nous avions l'habitude avec un éducateur de venir chercher Michaël en voiture afin de l'accompagner pour la semaine au foyer de vie Éden qui se trouve à 20 kilomètres de Jérusalem. Michaël est un jeune homme souffrant d'autisme. Il est verbal, d'origine française, il est hyperactif, parfois violent, et n'est que très peu en contact avec les autres.

Ce devait être un début de semaine comme les autres et, même si c'était, pour le pays, une période de trouble ponctuée d'attentats sanglants perpétrés par des kamikazes, la vie ne s'arrêtait pas pour autant. C'était sans imaginer alors que quelques secondes plus tard, le temps allait s'arrêter, tel un arrêt sur image. Effectivement : le bus qui était à côté de nous allait exploser.

Notre voiture venait d'être soufflée : les vitres étaient parties en éclats et un grand silence nous entourait. Un silence d'un autre lieu, inconnu, surprenant, étonnement doux et calme, quelques millièmes de seconde d'un sentiment étrange où tout était bizarrement calme. Quelques millièmes de seconde dans un lieu lointain, entre terre et ciel. Le lieu de l'absence. Ce temps n'avait pas d'accroche, pas de repère ni d'espace. Là-bas, même les oiseaux s'étaient tus.

Lorsque cet infini de la seconde présente disparaît mon regard se pose en direction d'où était venu le fracas, le bruit sourd et assourdissant. Et là, telle une image sur pause, mon regard voit une photo comme si la chose était en dehors de ma réalité, en dehors de mon discernement, en dehors de ma compréhension : tout simplement en dehors.

Je sus alors à cet instant-là, que le moment d'après tout devait être différent et alors, dans un geste réflexe, je me retrouve à prendre mon long manteau d'hiver et je couvre Michaël. Et là, tout en nous couvrant, lui et moi, je me mets à lui chanter très fort une chanson que ma mère me chantait en me berçant « Au Clair de la Lune ». C'est la première chanson qui me vient à l'esprit et me voilà, chantant à tue-tête et du plus fort que je puisse au clair de la lune, au clair de la lune. En dehors de notre carapace, il se joue déjà une autre réalité. Carapace où nos sens sont tournés vers nous, pris à part volontairement dans un geste réflexe qui protégeait Michaël de ce qu'il pourrait voir ou de ce qu'il pourrait entendre. Carapace qui, et je ne le comprendrais que dans un après coup, aura pour moi aussi une fonction protectrice. Nos blessures n'étaient que superficielles. Le visage de Michaël était coupé par des éclats de verre des vitres de la voiture. Le conducteur ne bougeait pas entre deux clairs de lune je l'appelais de son nom mais il ne me répondait pas. Lorsque, alors, je sors de ma carapace, je le vois les deux mains agrippées au volant. Figé. Sidéré. Son regard est vide. Il regarde devant lui. Je tape dans le dos du siège du conducteur suffisamment fort pour récupérer du lien : un quelque chose qui me donne à entendre « je suis en vie ».

Retournant dans mon refuge carapace je ne forme avec Michaël plus qu'un corps. Je continue tel une écholalie à chanter à tue-tête « Au Clair de la Lune ». Pendant quelques minutes, j'étais tombé dans l'autisme, son autisme ou peut-être le mien, celui qui demeure au plus profond de ma construction. L'effraction de l'attentat m'aura à ce moment-là propulsé dans un temps régressif qui nous protégeait.

Je savais que je devais sortir de là, et ma seule obsession était alors pour Michaël d'être le premier dans toutes les étapes de la prise en charge des victimes de l'attentat. Mais sortir de là, de dessous mon manteau, risquait de me mettre à terre, voire sous terre ; tout mon effort pour lui éviter, pour nous éviter, d'être face à l'horreur risquait d'être mis à néant.

Malgré l'état de la voiture je criais au conducteur « roule, roule » je tape encore plus fort sur le dossier du siège de devant, je mets la boîte automatique sur D et je cris roule maintenant. Je pense que je dois arrêter la première ambulance je continue ma course pour éviter à Michaël de voir, d'entendre, de sentir.

La voiture roule quelques mètres. Je reste entre ma carapace et le monde, entre dedans et dehors, j'arrête la première ambulance, les urgentistes voyant les blessures nous envoient à l'hôpital le plus proche. Michaël reste sous le manteau, il chante et touche son visage, il regarde ses doigts tachés de son sang ; il repousse alors le manteau avec force, il me pousse je m'assoie à côté de lui. Le conducteur nous conduit vers l'hôpital qui se trouve à 5 minutes de là.

Je comprends alors ce qui vient de se passer avec une seule image en tête celle qui se trouve sur pause dans mon souvenir. Dans les rues que l'on traverse, la vie continue, comme si rien ne s'était passé. Comment faire entendre ce qui se joue deux rues plus loin.

Michaël commence à être inquiet. Il gesticule, se balance d'avant en arrière, tente de se lever, je lui dis que l'on part à l'hôpital pour regarder ses bobos je suis fatigué, épuisé. Je n'ai pas les mots pour lui verbaliser ce qui s'est passé. Quoi dire ? Qu'a-t-il vu ? Qu'a-t-il compris ?

Nous arrivons les premiers à l'hôpital. Tout est prêt pour recevoir les blessés. Pour moi c'est comme si je passais la ligne d'arrivée d'un marathon et malgré ma première place, pas de médaille. Juste l'idée qui continue de m'obséder : protéger Michaël mais finalement le protéger de quoi ?

J'explique au triage que nous n'avons que des coupures superficielles et que Michaël est autiste et que ma seule idée, à ce moment-là, est de le préserver d'une surcharge émotionnelle, non contrôlée. Le médecin comprend, il nous accompagne à l'étage, s'efforce de soigner les plaies de Michaël au plus vite. Michaël ne se laisse pas faire, il jette les pansements à terre ; il ne veut pas de la piqûre et tente de s'enfuir. Le médecin me demande si je ne pense pas que Michaël est sous le choc de l'attentat. Que dire ? Quoi penser du comportement de Michael qui est comme d'habitude c'est sa norme, sa manière d'aborder le monde, l'extérieur, l'autre. Il est autiste.

Sa mère arrive et est rassurée de le voir il ne fait pas vraiment attention à elle. Un psy passe et finalement, après deux heures d'attente à gérer toutes les sollicitations de Michaël, nous sortons.

D'autres soignants de la structure sont venus nous chercher.

Sur le retour, personne ne parle. Chacun est confus. Quoi dire ? De quoi parler ? Comment questionner sans être pris pour un voyeur, les éducateurs restent muets, Michaël reste muet, je reste muet. Dehors, le paysage est beau. Nous arrivons au centre. Là on nous attend mais là aussi je ressens la même gêne. Chacun reste de son côté.

Seul Michaël retrouve immédiatement ses jeux répétitifs, son espace et son temps. Il parle des émissions de télé de Johnny et de Drucker, il est lui. Je le regarde de loin et comprends ce que l'on a passé ensemble : un événement pour moi qui restera longtemps traumatique, pour lui je ne sais pas. Je pars pour retrouver mon chez-moi et là, en sortant du centre, j'entends Michaël avoir un fou rire et tout en se cachant les yeux de la paume de sa grande main il crie « et boum dans sa gueule ».

La psychologue du centre prend en charge Michaël et pendant quelques semaines tente d'entendre autre chose que ses quatre mots qu'il répète de temps en temps « boum dans sa gueule » mais Michaël n'en dit rien de plus alors elle l'accompagne à repenser ce qui s'est passé et sans vraiment donner de détails elle l'accompagne à donner à ce boum dans sa gueule une histoire une réalité. Elle tisse du lien, elle tisse de la parole.

Comment aider une personne avec autisme à donner de la cohérence à une telle effraction dans le réel ? Michaël a sa propre réalité, sa capacité à avoir une lecture globale de ce qui l'entoure est telle que finalement ce tissage n'est qu'une somme d'intuition empathique pour donner un sens au vécu. Raconter aussi les événements tels qu'ils sont, en choisissant les mots pour faire un pari : celui selon lequel que malgré son handicap à être avec l'autre, Michaël peut comprendre.

Pendant très longtemps après l'attentat et, seulement dans mon cabinet à Jérusalem, comme si de mon trauma restait couché sur mon divan, je ressentais à chaque sirène d'ambulance mon cœur s'accélère et je me retrouvais l'espace d'un instant face à l'image toujours à l'arrêt dans ma tête.

Petit à petit, cette image devenait de plus en plus floue mais en moi des forces de résistance contre l'oubli tenaient à garder cette image en veille. Je m'interdisais d'oublier.

Peu à peu je sentais ce combat se jouer de plus en plus fort en moi il était possible de reléguer cette image dans une mémoire lointaine et pourtant une part de moi se l'interdisait comme si je devais rester fidèle au trauma. Il y avait de la culpabilité à oublier ; culpabilité peut-être à n'être quelque part pas mort ou à n'avoir pas aider les autres.

La carapace m'avait protégé et en même temps coupé de la réalité, il me manquait comme quelque chose. Il faudra des années plus tard lors d'une longue marche me retrouver par un audacieux hasard sur le lieu du crime et lire à voix haute les noms des huit victimes de l'attentat pour me sentir libre et commencer à oublier l'image sur arrêt sans pour autant chanter de nouveau « Au Clair de la Lune ».

Charles Mopsik nous dit : « dans sa grande brutalité un événement traumatique est un coup de massue qui interdit tout-parole. Il est requis par là même de chercher à dépasser le choc du coup de massue, donc de partir en quête de paroles qui l'inscrivent dans une filiation du malheur et comme le travail du penser ne consiste pas à étaler du sel sur les plaies, mais qu'il consiste à adoucir, non pour rassurer ou pour oublier, mais simplement pour survivre. Nous devons nous tourner vers quelques paroles qui se sont essayées à intégrer l'affliction collective, l'injustice d'un tourment dans une explication visant non pas à rationaliser l'irrationnel ou à banaliser le scandale de l'absurde, mais faire consister ou coexister, les coups de massue avec la possibilité de parler. »

Il me faudra cette écriture pour finalement me rendre compte qu'en regardant les mots de cette comptine qui me semblait jusqu'à présent anodine que quelque chose de plus profond se chantait ici : une demande implicite de ma part vers Michaël pour qu'il me protège car toi Pierrot du clair de lune en toi tu demeurais et ton état qui t'avait protégé jusqu'à présent pourrait être pour moi un abri contre l'épouvantable qui se jouait dehors. Merci de m'avoir permis d'écrire ces mots...

Au clair de la lune

Mon ami Pierrot

Prête-moi ta plume

Pour écrire un mot

Ma chandelle est morte

Je n'ai plus de feu

Ouvre-moi ta porte

Pour l'amour de Dieu

Au clair de La lune

On n'y voit qu'un peu

On cherchera la plume

On cherchera le feu

En cherchant de la sorte

Je ne sais ce qu'on trouva

Mais je sais que la porte

Sur eux se ferma.

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