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Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 4, octobre-décembre 2019
Page(s) 266 - 269
Section Les attentats… et après ? (3e partie)
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/201954266
Publié en ligne 27 mars 2020

Les colloques franco-israéliens de Copelfi se déroulent en Israël depuis trente ans, et l’actualité du terrorisme en France ces dernières années ainsi que les questions posées aux cliniciens par le suivi des victimes imposaient d’approfondir la thématique des traumatismes psychiques. Boris Cyrulnik a ouvert les débats par deux conférences inaugurales en 2016 et 2018, que vous pouvez retrouver sur le site Akadem. En effet, Israël connaît depuis très longtemps des attentats qui frappent massivement ses populations civiles, des opérations militaires à ses frontières, des bombardements et des menaces réitérées d’extermination. L’apport capital de la XVe conférence a été de repérer convergences et différences dans les ressentis individuels et collectifs, dans les impacts cliniques sur les enfants, du bébé au grand adolescent, sur leurs parents, ainsi que de confronter les approches thérapeutiques et les résultats, à la lumière des évolutions les plus récentes.

Cliniquement, le modèle de la névrose traumatique établi par Freud et la notion de syndrome post-traumatique issue de la psychiatrie militaire sont-ils respectivement, dans ces cas, adéquats pour les enfants et les adolescents victimes ou proches des victimes de ces attentats ? Existe-t-il des paramètres cliniques et thérapeutiques particuliers pour les enfants ? Sur leur devenir ? Ces événements tragiques imposent-ils une nouvelle conception du traumatisme psychique, une nouvelle clinique et de nouvelles approches thérapeutiques dans les domaines de la psychopathologie de l’enfant et de la pédopsychiatrie ?

Depuis les attentats de masse de novembre 2015, puis ceux de Nice, l’ensemble de la population française a dû prendre conscience que toute personne, adulte ou enfant, vivant sur le territoire de la France, pouvait être exposée à un attentat terroriste. Le caractère soudain, imprévisible, d’un attentat terroriste constitue une conjoncture particulière, qui n’est pas celle d’une guerre conventionnelle. Une destructivité organisée de manière aléatoire ou ciblée, visant des civils en nombre et dont la mise en scène médiatique est souvent recherchée par les auteurs, dans le but de renforcer la terreur.

Nous sommes, comme d’autres pays, confrontés à la gestion de crises à répétition. Cela pose bien sûr des problèmes organisationnels pour apporter des soins aux victimes en grand nombre de façon simultanée, mais nous interroge aussi sur les conséquences cliniques d’une exposition répétée au traumatisme des attentats.

Les analyses cliniques qui suivent sont traversées par l’imaginaire infantile. Des contes de Perrault à la comptine « Au clair de la lune », ce sont les fondements archaïques des souvenirs de l’enfant qui sont ici convoqués par les cliniciens du trauma qui ont choisi d’accompagner des enfants victimes des attentats en France et en Israël.

Au centre de victimologie pour mineurs de l’hôpital Trousseau qu’il dirige, le Dr Gilbert Vila a une longue expérience auprès d’enfants psychotraumatisés, qu’ils soient victimes d’agressions sexuelles ou de maltraitance, mais également auprès des victimes des attentats de ces dernières années.

Par le détour des contes traditionnels, Barbe Bleue, Hansel et Gretel, Le Petit Poucet,et des références à la mythologie, Gilbert Vila nous transporte dans la dimension imaginaire qui fait tant défaut et fige la créativité dans le trauma. Le conte est ainsi envisagé dans une visée thérapeutique.

La notion de répétition - celle qu’on trouve dans le conte mais aussi celle des attentats - permet à Gilbert Vila de proposer au rang de concept « vague après vague ». Du côté de l’analyse scientifique, les facteurs de risque de développement de PTSD (posttraumatic stress disorder - syndrome de stress post-traumatique) chez l’enfant comme la répétition d’événements potentiellement traumatiques (EPT) se retrouvent dans la littérature scientifique, analysée ici comme prédictive du PTSD.

En Israël, c’est Alexandre Aiss, membre du bureau de Copelfi Israël et clinicien expérimenté auprès de jeunes autistes, qui nous transporte dans un voyage inattendu dans le moment même de l’attentat qu’il a vécu en 1994 à Jérusalem, alors qu’il accompagnait un jeune autiste dans son foyer de vie après le week-end. Il nous livre son témoignage clinique et nous emporte au cœur de l’enveloppe psychique qu’il réussit à former avec son jeune patient Mickael. Un témoignage portant à la fois sur la qualité exceptionnelle de l’accompagnement humain d’un clinicien engagé et sur la forteresse psychique de l’enfant autiste avec lequel il parvient à s’unifier - mais je ne veux pas révéler la construction de son magnifique texte et je laisse le lecteur en découvrir la teneur.

Le troisième texte nous est généreusement proposé par le Pr Daniel Marcelli, dont on sait la place prépondérante qu’il occupe dans la pédopsychiatrie française et qui, en tant que président de la SFPEADA, nous fait l’honneur de nous accompagner dans cette XVe conférence Copelfi en Israël, placée sous le signe de la Saison croisée France-Israël.

Daniel Marcelli approfondit ses hypothèses sur le traumatisme psychique chez l’enfant avec une proposition théorique tout à fait éclairante dans le domaine qu’il nomme « la trace anti-mnésique ».

Il aborde la question en reprécisant le caractère psychique du traumatisme en le différenciant de toutes lésions neuro-cérébrales qui pourraient fausser la réflexion. Daniel Marcelli définit ainsi le psychisme : « Le psychisme est l’organe du sens donné à la continuité existentielle et un des rôles du psychisme est de produire une narration... »

Deux dimensions du psychisme sont d’emblée posées comme essentielles, la temporalité et « la réflexivité narrative », dont il nous dit qu’elle ouvre le champ de l’intentionnalité. Cette définition permet de définir le traumatisme psychique comme « tout événement qui menace chez le sujet ce sentiment de continuité existentielle et/ou qui entrave sa capacité de mise en récit, en histoire, sa capacité à se penser se racontant ». Il ajoute cette donnée fondamentale : « Le traumatisme ne se raconte pas, il s’éprouve. Il est en deçà du récit. »

Cette définition générale du traumatisme psychique est affinée en prenant en compte les spécificités de l’immaturité de l’enfant, voire de l’infans (celui qui ne parle pas), qui structurellement l’oblige à se construire dans et par le discours de l’autre parental le laissant dans un état de plus grande vulnérabilité par rapport à l’événement traumatique. Aussi, chez l’enfant, la répétition traumatique qui lui permet d’exprimer les traces perceptivo-senso- rielles persistantes passe par le jeu et le dessin, matériel utile pour le clinicien qui va avec lui pouvoir le mettre en récit.

Après avoir reconstitué un glossaire du discours sur le traumatisme à partir d’une description phénoménologique, Daniel Marcelli revient sur la question de la trace traumatique qui met au centre la question de la mémoire et dont l’auteur nous met en garde contre les effets de pensée de cette confusion initialement d’ordre sémantique. C’est à partir de la différenciation des deux modèles freudiens du traumatisme que Daniel Marcelli déploie sa démonstration. Le premier est le modèle de la séduction traumatique, dont il nous dit qu’il intègre un travail mnésique et que Freud modifie lors de l’étude des névroses de guerre en introduisant « la compulsion de répétition » qui signe l’absence de travail de mémoire.

Daniel Marcelli utilise la terminologie de la physique quantique et présente l’hypothèse d’une « trace anti-mnésique » dans le second type de traumatisme décrit par Freud. Les termes « antimatière » et « trou noir » sont alors convoqués pour approcher la trace inscrite en creux de l’événement traumatique dans le psychisme de l’infans. La démonstration se poursuit en s’appuyant sur les connaissances actuelles de la neuropsychologie, en particulier sur le rôle de l’amygdale et de l’hippocampe lors du traumatisme corroborant les hypothèses psychopathologiques avancées dans cet article. L’intérêt de cette distinction permet de proposer des stratégies thérapeutiques adaptées au type de traumatisme, selon qu’il s’inscrit ou non dans la chaîne signifiante, fût-ce sous forme énigmatique pour le sujet.

Avec sa proposition de « trace anti-mnési- que », Daniel Marcelli apporte une contribution majeure à la compréhension du mécanisme psychopathologique en jeu dans le traumatisme psychique.

Sylvie Tordjman, très active dans la préparation de cette XVe conférence, développe dans son article la reprise de la dynamique vitale et d’une remise en mouvement du temps figé, gelé par le trauma, dans un processus qui va du groupal au sujet.

À partir de l’extension de la définition du PTSD proposée par le DSM-5, le Pr Tordjman se livre à une discussion issue des débats passionnants entre psychothérapeutes et journalistes qui se sont tenus avec nos collègues israéliens confrontés depuis bien longtemps à la question du terrorisme, de ses répercussions dans la société et d’une éthique du traitement de l’information journalistique.

En effet, dans ses critères d’exposition à la survenue d’un PTSD, le DSM-5 inclut désormais les proches des victimes, du fait de leur proximité émotionnelle avec une victime directe, ou intègre également le traumatisme vicariant, tout en ne reconnaissant pas l’exposition par l’intermédiaire des médias.

Avant d’entrer pleinement dans la discussion sur l’impact des médias dans le développement du trauma, Sylvie Tordjman présente succinctement les définitions du trauma et leurs différentes approches conceptuelles, psychodynamique et transactionnelle en particulier.

Elle propose le concept de « kyste sensoriel », qui se constitue, pour les personnes directement exposées, par l’afflux débordant les capacités de métabolisation et de mentalisation de divers stimuli sensoriels (visuels, sonores, olfactifs, gustatifs et kinesthésiques). Et elle nous dit qu’un média comme la télévision, qui expose aux sons et aux images répétés, peut avoir les mêmes effets sur des personnes vulnérables comme les enfants ou les patients psychotiques.

Avant de conclure sur les perspectives thérapeutiques qui mobilisent initialement la sen- sorialité et le corps par des techniques de médiation, l’hypnose ou l’EMDR, pour ensuite entrer dans le processus d’élaboration psychique, Sylvie Tordjman s’intéresse au rôle de la mémoire collective et de la narrativité collective, passant par les médias audiovisuels, pour permettre une représentation de l’impensable et une réinscription dans la continuité psychique par la constitution d’une véritable enveloppe groupale dont la fonction est de redonner au corps social son intégrité effractée par l’événement traumatique.

C’est à un autre voyage que nous invite la thérapeute familiale belgo-israélienne Chantal Dratwa-Krischek, celui des traumatismes familiaux et de leur transmission transgénérationnelle. Pour cette raison, il nous a paru souhaitable de publier cet article, qui explore et analyse trois situations cliniques, dans le cadre de ce dossier, bien qu’il ne s’agisse pas ici des suites des attentats de ces dernières décennies.

L’auteure enrichit sa présentation de références théoriques, dans un va-et-vient entre auteurs classiques de la psychologie (Winnicott, Cyrulnik) et de la thérapie familiale et auteurs de la tradition juive et rabbinique comme Delphine Horvilleur ou Marc-Alain Ouaknin, ou encore des auteurs qui se situent à la croisée comme Jean-Pierre Winter, qui interroge la tradition juive avec les concepts psychanalytiques. Nous retrouvons dans cet exposé ce qui fait la richesse et la spécificité du dialogue clinique franco-israélien initié par Copelfi.

Les réflexions sur les processus de transmission de la mémoire familiale et de ses blocages liés à des événements traumatiques sont, nous dit-elle avec Robert Neuburger, des attaques au mythe familial et portent atteinte à la capacité de transmettre en figeant l’histoire familiale dans un passé qui ne passe pas.

Chantal Dratwa-Krischek propose ici de modifier le cadre thérapeutique définissant « un espace thérapeutique regroupant plusieurs générations et réunissant différents sous- groupes familiaux ».

Cette présence de plusieurs générations, à la fois intergénérationnelle et verticale, agit aussi entre contemporains de façon horizontale et permet de relancer la construction commune de l’histoire familiale dans un passé jusque-là figé par le non-dit ou le secret.

Il faut trois générations pour sortir de l’ombre, comme l’observe Chantal Dratwa-Krischek. C’est la troisième génération qui s’autorise à interroger face au mutisme de la première et à l’incapacité de la seconde à mettre en question ce silence.

Dans cet article sur la transmission intergénérationnelle, revient au premier plan l’histoire de la Shoah et la mémoire traumatique de la génération des enfants cachés pour échapper à la persécution nazie.

L’objectif thérapeutique est chaque fois de réintroduire un espace transitionnel pour échapper à un destin inscrit dans une loyauté aveugle envers une injonction silencieuse, induite inconsciemment et qui glace les éprouvés sensoriels.

Espace transitionnel qui permet de rejouer une parole jusque-là absente, ou plutôt comme un palimpseste qui se dégage de son emprise inconsciente dans un jeu de discours qui fait place au processus thérapeutique. Espace transitionnel si bien résumé par cet aphorisme de Montaigne tiré des Essais et cité par l’au- teure : « La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui l’écoute ».

Liens d’intérêt

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article


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