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Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 3, juillet-septembre 2019
Page(s) 251 - 252
Section Analyse de livres
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2019583p251
Publié en ligne 29 janvier 2020

Depuis plus de vingt ans, Jean-Bernard Chapelier s’intéresse aux groupes thérapeutiques dans le soin. Il nous propose ici de travailler, en le suivant pas à pas, sur les groupes thérapeutiques pour les adolescents. Après une introduction qui s’attache aux modalités des mouvements psychiques qui concernent tout particulièrement l’adolescent, il nous trace les grandes lignes du groupe et ses avatars, tant du côté du jeune patient que de celui du thérapeute. Il différencie le dispositif (intuitivement constitué à partir de ce que nomme R. Kaës « les groupes internes ») et le cadre (les invariants multiples définis avant le début du groupe), et il décrit alors les différents types de groupes : à médiation ou sans, avec un thérapeute ou plusieurs cothérapeutes... À partir de son expérience, J.-B. Chapelier illustre en suivant particulièrement deux groupes de patients, l’un d’adolescents et l’autre en phase de latence, la dynamique de ce type de cure, en groupe. S’éloigner du groupe-famille et de sa dynamique interpsychique, s’associer à un groupe de pairs, voilà le difficile travail à accomplir pour l’adolescent. La vie et l’histoire du groupe, depuis son « originaire » avec son cortège « d’illusion groupale » et d’indifférenciation, devraient permettre à l’adolescent « un auto-engendrement » tourné vers une dynamique progrédiente où les remaniements identitaires propres à cet âge pourraient être soutenus narcissiquement par le groupe de pairs et le thérapeute adulte. Élaboré à partir de l’associativité de chacun, le jeune se différencie après avoir été « confusionné » dans le groupe. C’est ce voyage des remaniements psychiques à travers le groupe que nous propose J.-B. Chapelier.

Les différents chapitres approfondissent les notions de l’agir dans le groupe et de la fantasmatisation, dont l’expression est si particulière dans ces groupes, et développent l’intérêt de la groupalité pour soutenir les assises narcissiques parfois bousculées à cet âge et les relations d’objet entre les pairs et vis-à-vis de l’adulte du groupe.

« Cadre-Dispositif » est le terme que choisit J.-B. Chapelier, à la suite de R. Kaës, pour définir la construction du cadre du groupe, dont on travail lera les fonctions « contenante » et « limitante », qui permet d’aller vers une certaine individuation, et la fonction d’espace transitionnel et symboligène, en référence à D. W. Winnicott et, à sa suite, à R. Roussillon.

Après un passage par l’abord théorique de la pulsion sexuelle au cours du développement de l’enfant et son incidence sur la relation d’objet et le narcissisme, l’auteur nous invite à considérer le passage au « pubertaire » et ses incidences psychiques, où le travail psychique opère un dégagement des théories sexuelles infantiles et des relations au mieux œdipiennes dans le groupe famille, qui apparaissent à présent comme « potentiellement incestuelles ».

J.-B. Chapelier nous met en garde sur le choix d’analyser de manière préférentielle les mouvements individuels ou groupaux. Il nous invite à considérer que, tant que le patient n’est pas en capacité de reconnaître leur différence au sein du groupe, on peut choisir d’interpréter « en groupe », pour d’une part, aider le groupe à se structurer et, d’autre part, de permettre cet appui des participants, sur le groupe des pairs. L’interprétation, « dans le groupe », se fera alors que chacun peut supporter d’être différencié. Mais cette distinction n’est pas aussi déterminée, dans le temps, et est aléatoire, selon l’histoire du groupe et de ses participants. Pour cela, l’auteur insiste sur les caractéristiques du groupe, ni trop large, ni trop petit (six-sept patients), fermé (pour élaborer les processus), avec l’association libre, pour que puissent émerger une régression groupale et une vie fantasmatique propre à chaque groupe.

Le lien entre l’agir et le fantasme, avec la patientèle adolescente plus particulièrement, le travail sur les idéaux avec ses aspects surmoïques et de toute puissance, le passage à la sexualité ici nommée « mature », demandent une vigilance toute particulière des « méta-cadres sociaux » pour assurer une continuité d’existence entre le passage de la sexualité infantile à celle de l’âge adulte, « sexualité mature », une subjectivation à retrouver dans le groupe, face au groupe. Même s’il est cadré par les règles du groupe, l’agir n’est pas absent du contenu de la séance, aussi ténu soit-il, par le « langage corporel » ou des actions telles que rapprocher une chaise du voisin, se lever... Par ailleurs, la particularité des contenus des fantasmes évoqués pendant le groupe, souvent sexuels, crus et violents, marque d’emblée la spécificité du groupe d’adolescents. Cette co-excitation qui rassemble les participants peu différenciés, par des « fantasmes-agirs », parfois à l’encontre de l’adulte (attaques transgénérationnelles), est souvent sous-tendue par des éléments sociétaux (littérature, cinéma, jeux vidéo), mais aussi par des narrations régressives de l’enfant. J.-B. Chapelier nous rappelle qu’il est en lien avec l’omnipotence, parfois proche de l’hallucination, où l’émotion prend le pas sur la sublimation. La particularité de ce « fantasme » est qu’il n’a pas valeur de « représentation d’action », mais bien de « substitut de l’action imaginaire », qu’on pourrait rapprocher du « fantasme-non-fantasme » dans la littérature de P.-C. Racamier.

L’ouvrage décrit comment les modalités groupales peuvent permettre un travail d’élaboration fantasmatique et des réaménagements objectaux et narcissiques, alors que la sexualité de l’adolescent est au cœur de sa relation d’objet et que sa position dans la scène primitive en est bousculée. Le premier niveau du groupe est souvent un retour vers des fantasmes archaïques, des objets partiels et des angoisses de morcellement. La fonction thérapeutique du groupe est envisagée comme permettant à l’adolescent de passer du fantasme archaïque proche de l’hallucination ou du passage à l’acte, au fantasme plus scénarisé avec un allègement des angoisses, partagées par le groupe, et un refoulement dans le meilleur des cas, par la présence, même discrète, d’un adulte dans le groupe, qui soutient et encadre ce travail d’élaboration et est garant du cadre. Mais si cette décharge par les paroles ne peut pas être tolérée, alors J.-B. Chapelier nous met en garde sur le possible surgissement de l’acte.

Ce livre passionnant, au cœur des réaménagements de la période adolescente, montre pas à pas comment accompagner les deuils nécessaires que doit intégrer le jeune adulte en devenir. Et pas à pas, J.-B. Chapelier nous conduit, à travers les différents états du groupe, de l’illusion groupale à la restauration d’un certain narcissisme, déniant aussi les caractéristiques de la différence des générations, mais qui permet de se constituer une assise groupale pour aller de l’avant. Cette première étape doit permettre à l’adolescent de poursuivre les différentes étapes de l’organisation de la problématique sexuelle, de prendre sa place de manière plus mature dans la relation du choix d’objet amoureux, mais aussi dans la chaîne intergénérationnelle. Le jeune, grâce à la vie du groupe et dans le groupe, expérimente à nouveau ses conflits intrapsychiques entre la haine et la culpabilité. C’est avec ses pairs qu’il va revisiter la scène primitive à l’aune de sa sexualité adulte et découvrir autrement les investissements face aux parents. Autant d’étapes parfois difficiles à traverser pour lesquelles l’indication d’un groupe thérapeutique a été posée.

Tout au long de ce livre, on repérera les vicissitudes auxquelles le groupe est soumis, et les exemples cliniques foisonnent pour décrire le chemin de l’auto-engendrement à l’homogénérationnel, les fantasmes sexuels crus qui apparaissent, tant le cannibalisme que les mouvements sadomasochistes, pour espérer atteindre les deuils obligés. Combien est difficile cette accession à la maturité et comment, appuyé sur le groupe, l’adolescent peut malgré tout travailler, avec une certaine continuité psychique, continuité aussi du groupe qui permet de constituer un « creuset », en référence à la notion développée par Bion de la fonction « protomentale ».

Ainsi, le livre de J.-B. Chapelier témoigne de toute la richesse de la vie d’un groupe, et les chapitres sur l’intérêt du repérage des transferts spécifiques au groupe, transfert latéral, transfert sur le groupe, transfert dans le groupe, sont essentiels, tout comme ceux qui concernent les différentes modalités de groupe, telles que le psychodrame, le groupe à médiation et les groupes institutionnels. Enfin, la qualité de la bibliographie nous permet généreusement de poursuivre nos propres recherches sur le sujet.


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