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Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 3, juillet-septembre 2019
Page(s) 242 - 250
Section Histoire de la psychiatrie
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2011583242
Publié en ligne 29 janvier 2020

© GEPPSS 2019

Je viens solliciter de votre bienveillance l’admission de mon petit-fils à la colonie des enfants arriérés, située à l’asile de Vaucluse. Ce pauvre petit a perdu sa mère; son père l’a abandonné et le laisse à notre charge; ce qui motive ma demande est le peu de développement des facultés intellectuelles qui l’empêche d’apprendre, ce qui serait nécessaire pour gagner sa vie.1

C’est en ces termes que legrand-père du petit Eugène M. introduit sa demande de placement à la colonie de Vaucluse, un jour de juillet 1882. Ces quelques lignes suffisent à indiquer que l’entrée dans cet établissement pouvait être la conséquence d’une situation de vulnérabilité sociale et familiale autant que d’un trouble mental ou du développement. Ce sont ces deux dimensions de l’expérience de l’internement à la colonie que cet article voudrait mettre en lumière, en peignant un portrait de groupes des colons, avant de s’attarder sur deux parcours individuels. À l’image d’Eugène, des milliers de jeunes garçons ont été internés à Vaucluse à partir de 1876, sans attirer véritablement, jusqu’à aujourd’hui, l’attention des historiennes et historiens, même si des travaux récents permettent d’en savoir plus sur l’internement des enfants à la fin du XIXe siècle (Barrandon, 2016 et Hoffbeck, 2016). Cet article se fonde essentiellement sur l’exploitation du fonds de dossiers de patients de la colonie et d’une base de données constituée à partir des registres d’entrée2. L’étude des parcours des colons permettra d’éclaircir les fonctions sociales de l’institution qui les accueille dans un ensemble de bâtiments en contrebas de l’asile pour aliénés adultes de Vaucluse, situé à Épinay-sur-Orge et dépendant du département de la Seine.

La colonie de 1876 à 1914

La création de la colonie, en 1876, manifeste la volonté du Service des aliénés de la Seine d’étendre et d’adapter la prise en charge asilaire à une nouvelle catégorie de patients : les enfants. L’aliénisme du XIXe siècle a beaucoup tardé à prendre en compte les spécificités de l’enfance. La loi de 1838, qui impose la présence d’un asile par département et détermine les modalités de placement dans ces établissements, n’a pas prévu de dispositif particulier pour la prise en charge des enfants aliénés, et si elle les a inclus dans son champ d’application, c’est seulement par omission. Des décennies après la loi, il existe encore de nombreux obstacles à l’admission des patients les plus jeunes dans les asiles d’aliénés (Bourneville, 1894), et les établissements dotés d’un quartier spécial pour enfants sont encore rares. Dans leurs nosographies, les aliénistes du milieu du siècle n’identifient pas de pathologies mentales propres au jeune âge, en dehors des déficiences mentales (idiotie, imbécillité, débilité, selon les termes employés à l’époque), souvent considérées comme incurables. Malgré tout, un dispositif d’internement « à mailles larges » (Gineste, 1994) des enfants aliénés se met progressivement en place, essentiellement dans le dernier tiers du siècle. La région parisienne fait, à cet égard, figure de précurseur : les premières institutions spécialisées dans la prise en charge de l’enfance naissent dans les enceintes de la Salpêtrière et de Bicêtre, où le Dr Bourneville, à partir de 1879, installe un véritable « asile-école » pour les jeunes idiots (Gateaux-Mennecier, 2003 et Le Bras, 2018) – modèle dont s’inspire la colonie de Vaucluse.

Celle-ci se veut le « véritable complément de l’établissement de Bicêtre » dans le système asilaire du département de la Seine (Legrain, 1890). En effet, les filles sont envoyées à la Salpêtrière ou à la Fondation Vallée à Gentilly, à partir de 1890, tandis que la section de Bicêtre accueille les petits garçons dès la « première enfance », souvent atteints de pathologies graves telles que des formes lourdes d’idiotie et de handicap physique et mental. À la colonie, c’est un autre champ d’intervention qui se dessine : la catégorie des 7-17 ans, celle de la seconde enfance et de l’adolescence. Les malades gâteux et épileptiques sont refusés. Les patients accueillis se caractérisent par des pathologies plus légères, se situant essentiellement dans le champ de l’arriération et de la débilité3.

En isolant une catégorie d’âge entre enfance et adolescence, la colonie est un des lieux de la lente et discrète construction, à la fin du XIXe siècle, d’une clinique psychiatrique infanto-juvénile (Arveiller, 2006). Elle devient un lieu d’expérimentation : Théodore Simon, futur concepteur avec Alfred Binet de l’échelle métrique d’intelligence, est interne à la colonie entre 1898 et 1900. Il y met au point ses épreuves de psychométrie et ses tests d’intelligence (Le Sonn, 2017). La colonie est ainsi un point de rencontre entre deux courants qui s’opposent par ailleurs sur bien des points : l’école médico-pédagogique, dans la lignée de Bourneville, et l’école psychopédagogique de Binet et Simon (Lefaucheur, 1995). D’une capacité d’accueil initiale de 116 lits (Hottot, 2009), l’établissement s’agrandit rapidement pour approcher les 250 colons en 1900.

Les colons : un portrait de groupe

Morphologie de la population de la colonie

L’âge moyen de l’entrée à la colonie est de 13 ans. L’environnement familial des jeunes patients se caractérise souvent par l’absence d’un parent : sur 173 patients pour lesquels on dispose de renseignements, 73 ont au moins un parent décédé ou sont orphelins. Les métiers déclarés ainsi que le montant des loyers payés par les parents signalent l’appartenance de ces jeunes garçons à des familles des classes laborieuses parisiennes.

Comme tous les aliénés internés au titre de la loi de 1838, les colons peuvent avoir été placés de deux manières. 39,7 % d’entre eux ont fait l’objet d’un placement dit « volontaire », sur demande d’un proche et présentation d’un certificat médical (tel était le cas d’Eugène M.). Leur proportion augmente au cours du temps jusqu’à dépasser les 50 % dans les deux dernières décennies étudiées. Encouragées par une politique favorable du conseil général de la Seine, qui permet des placements volontaires « gratuits », c’est-à-dire au compte du département, les familles semblent avoir plus volontiers recours aux services de l’asile. Sur l’ensemble de la période, la majorité des enfants sont cependant internés « d’office », sur demande préfectorale, bien souvent après une arrestation sur la voie publique. La police joue un rôle clé dans l’arrestation de jeunes garçons vagabonds ou voleurs, chez lesquels on aura détecté un trouble mental lors de l’observation à l’infirmerie spéciale du dépôt de la préfecture de police. Cette dimension policière de l’internement contribue à amalgamer délinquance, déviance et trouble mental.

Mais le profil diagnostique des colons est très divers et bien distinct de celui des internés adultes. Les catégories habituellement dominantes dans les établissements pour adultes, telles que la manie, l’alcoolisme, etc., sont presque absentes. Les formes les plus graves de déficience mentale, ainsi que l’épilepsie, sont de préférence traitées à Bicêtre. L’essentiel des colons présentent donc des formes relativement légères de déficience mentale. Les « idiots » y sont rares (17 seulement sur 305); on trouve surtout à Vaucluse des « imbéciles » (84) et des « débiles » (169), catégorie qui englobe donc à elle seule plus de la moitié des patients. L’examen plus détaillé des dossiers de patients montre que ces pathologies sont parfois accompagnées de formes diverses d’infirmité, comme la surdi-mutité ou la cécité.

Que recouvre ce vaste domaine de la « débilité mentale », aux frontières labiles (Fourment-Aptekman & Wacjman, 2018) ? L’exemple du certificat établi à l’entrée du jeune Louis L. montre à quel point cette catégorie diagnostique peut correspondre à des tableaux cliniques composites : « Débilité mentale. Stigmates physiques de dégénérescence. État vertigineux. Instruction presque nulle. Discernement peu développé. Renvoyé par tous ses patrons. N’a pu apprendre de métier. Incapable de subvenir à ses besoins et de se diriger4. » Le constat de difficultés d’apprentissage et de difficultés d’adaptation au monde du travail vient ici se mêler à celui de symptômes « vertigineux » (dont on n’éclaircit pas la nature), le tout s’inscrivant sur un fond de dégénérescence, suivant le paradigme dominant de l’aliénisme français depuis les travaux de Morel (1857). Une autre notion accompagne souvent celle de débilité dans les certificats, même si elle y figure rarement comme diagnostic principal : la « perversion instinctive », qui permet de qualifier diverses formes d’inadaptabilité et de déviance.

L’internement à la colonie, sanction de l’inadaptabilité et de la déviance

Comme dans le cas de Louis L., l’envoi à la colonie est souvent le résultat d’un double échec : celui de l’éducation scolaire et celui de l’apprentissage d’un métier. « Renvoyé de toutes les écoles, renvoyé par tous ses patrons » : ces formules reviennent bien souvent et dessinent les itinéraires d’enfants « difficiles », impossibles à « caser ». En attendant l’ouverture des classes spécialisées (Vial, 1990), l’asile d’aliénés s’offre comme une solution institutionnelle pour ceux qui ne trouvent pas leur place à l’école. À cela s’ajoutent des difficultés familiales. De nombreux certificats d’admission racontent les conflits incessants suscités par le comportement des futurs pensionnaires de la colonie. Les parents, devenus incapables de discipliner leur enfant, finissent, de guerre lasse, par l’envoyer à l’asile. L’internement à la colonie peut aussi avoir pour objectif de préserver le reste de la famille d’une influence négative – ainsi pour Marcel M., placé en 1890, dont on dit qu’il est « difficile, méchant, turbulent et d’un mauvais exemple pour ses frère et sœur. Aussi, paraît-il indispensable de le séparer de sa famille et de le placer dans un établissement spécial5 ». Cette solution peut n’être que provisoire et ce seront parfois les mêmes parents qui, quelques mois plus tard, réclameront la sortie de l’enfant placé.

Difficultés scolaires, professionnelles et familiales : autant de traits qui anticipent le célèbre portrait que fera Dupré du « pervers », décrit comme un « fléau de famille, d’école, d’atelier » (Dupré, 1912). D’autant que nombre de colons se signalent par des comportements déviants ou délinquants. Ce sont des enfants « turbulents », parfois violents. Certains présentent un risque d’outrage aux mœurs, comme Jean D., interné en 1893, « atteint d’érotisme, affection qui le pousse à se livrer continuellement à la masturbation, à faire aux autres enfants et même aux personnes adultes, des attouchements obscènes ». Le certificat poursuit : « l’état de cet enfant, qui constitue un scandale permanent et un danger pour lui-même, nécessite son placement... » La turbulence des jeunes garçons placés prend souvent la forme de la délinquance juvénile. « Vols, fugue, vagabondage » : tel est le triptyque omniprésent dans les certificats d’admission. Ceux-ci résument à grands traits des parcours d’enfants que l’on a peine à contrôler, et livrent quelques scènes, parfois cocasses, de la vie de gamins des rues parisiennes. L’un est par exemple « atteint de dégénérescence mentale avec impulsions irrésistibles au vagabondage : se sent poussé à quitter son domicile. S’absente de la sorte un ou deux jours. Actes extravagants : court le long de la Seine toute la journée, passe son temps à chercher des charretiers dans l’embarras pour les aider ». Tel autre est arrêté dans les circonstances suivantes : « Après avoir quitté ses parents pour suivre un régiment qui se rendait à la revue de Longchamps le 14 juillet, il s’est fait arrêter dans un tir à la carabine où il avait dépensé 25 centimes ». En 1889, un enfant est « arrêté sur la voie publique, conduisant un veau pris à l’Exposition du Palais de l’Industrie ».

La colonie est-elle donc vraiment un asile d’aliénés comme les autres ? À bien des égards, elle propose une forme atténuée de la procédure de « correction », dont l’emploi par les pères est de plus en plus contrôlé et encadré sous la Troisième République (Quincy-Lefebvre, 1997). L’ambiguïté de ses fonctions se lit dans les demandes des parents aussi bien que dans les discours des médecins. Ainsi de cette lettre du père de Joseph A., en 1899, peu après le placement de son fils : « Je serais heureux si il pouvais comprendre à être gentil et qui faut travailler et être honnête car chez vous il est bien et il pourrais devenir un travailleur et plus tard un honnête homme. Car j’ai un chagrin de le voir comme cela car il m’a fait déjà endurée bien des ennuies6. » Sens du travail, honnêteté, gentillesse : telles sont les valeurs que le père aimerait voir inculquer à son fils lors de son séjour à la colonie. Les intentions des médecins ne sont pas nécessairement différentes. Voici ce que le Dr Blin explique au père du colon S., atteint de « débilité mentale avec perversions instinctives » et qui s’est fait remarquer par des faits de vol et de vagabondage en 1900 : « Votre fils est un peu faible de caractère. Se laisse facilement aller aux mauvais conseils ou aux mauvais exemples. Turbulence. Il a besoin d’être dirigé un peu sérieusement pendant quelque temps. J’espère que son séjour ici lui sera très profitable7. » Offrir une « direction » sérieuse, redresser la moralité des jeunes patients, sont donc autant d’objectifs affichés par la colonie, dans un contexte d’inquiétudes autour de l’enfance en danger et de l’enfance dangereuse à la fin du XIXe siècle (Caron, Stora-Lamarre & Yvorel, 2008).

Le séjour à la colonie et la difficile émancipation de la tutelle asilaire

Entre instruction et mise au travail

Dans un premier temps, la colonie s’apparente à un simple quartier de l’asile, isolant les enfants mais ne leur proposant pas de prise en charge spécifique. En 1887 encore, le Dr Legrain déplore l’inachèvement du programme initialement prévu : les ateliers n’ont pas encore été ouverts et aucune parcelle de terre n’est réservée au travail des enfants. En dépit de ces retards, la colonie se réclame du modèle « médico-pédagogique », qui prône l’articulation du soin médical et de l’éducation. Une école est ainsi installée dans la colonie, qui présente chaque année quelques candidats au certificat d’études primaires (il y a trois reçus sur cinq candidats en 1906). Une grande importance est accordée à la formation professionnelle. Plusieurs ateliers sont ouverts, notamment de vannerie et de couture. Mais l’activité principale des colons reste l’horticulture. Le Dr Emery Blin se targue de démontrer l’utilité sociale de ses jeunes patients en leur faisant travailler la terre (Blin, 1908). La colonie est en cela l’héritière de la célèbre ferme de Sainte-Anne, créée en 1833 par l’aliéniste Ferrus dans l’enceinte de l’établissement parisien. Mais cette mise au travail agricole n’est pas sans rappeler également le système des « colonies agricoles et pénitentiaires » mis en place à partir de 1850 pour le redressement de la jeunesse délinquante, dont l’établissement le plus emblématique fut celui de Mettray, en Indre-et-Loire (Chassat, Forlivesi & Pottier, 2005). Au cours de l’année 1901, seulement 70 colons travaillent au potager, sur une population totale de 240 patients. Mais ceux qui travaillent le font à un rythme soutenu : on dénombre 13 298 journées de travail effectuées par ces 70 colons, soit une moyenne de 190 jours de travail dans l’année pour chacun d’entre eux.

Une population indisciplinée

La croyance en l’éducabilité des jeunes aliénés, fondée sur l’instruction et la mise au travail, coexiste néanmoins avec un certain pessimisme thérapeutique lié au poids accordé à l’hérédité dans l’étiologie des troubles mentaux. Et elle se heurte à la difficulté du redressement moral de la population internée. Le Dr Legrain fait en 1890 une description très sombre de l’ambiance régnant à la colonie. Nous reproduisons ici un large extrait d’un de ses rapports au service des aliénés du département (Legrain, 1890). « Tous ou presque pèchent par le sens moral [...]. [Les colons], s’ils n’ont pas été délinquants, ont manqué de l’occasion favorable pour le devenir et [ils] ont, pour la plupart, le crime en puissance. Ainsi constitué dans ses éléments, on peut s’imaginer facilement ce que peut être l’état moral d’une collectivité d’êtres aussi mal assortis. » Et de déplorer la paresse des colons, les nombreux refus de travailler, la turbulence des enfants et leurs calomnies incessantes contre les gardiens. « Sans parler des outrages aux mœurs (onanisme simple et réciproque, sodomie, etc.) qui s’observent parfois, je rappellerai les injures, les grossièretés, les brutalités dont certains rendent victimes autant leurs camarades que les gardiens; d’autres volent, pratiquent un véritable commerce avec les objets dérobés, ou trafiquent avec leurs timbres-poste; d’autres cachent, détruisent avec une véritable malice leurs fournitures, dégradent les locaux, mendient en promenade [...]. Il est difficile de trouver un assemblage aussi complet d’actes répréhensibles et qui démontre mieux combien délicate doit être la surveillance et combien difficile le redressement moral de ces jeunes enfants [...]. » Le pessimisme d’un Dupré, qui jugera impossible l’amendement du pervers, n’est pas loin; mais les médecins de la colonie pensent pouvoir améliorer suffisamment leurs sujets en les traitant le plus tôt possible.

Autre singularité de cette population de colons : elle se caractérise par des revendications collectives, prenant parfois la forme de mutineries. « De ce fait, continue Legrain, les mutineries, les rébellions même sont chose fréquente; elles prennent avec une extrême facilité et une grande extension et il est très difficile de les réprimer. » Le médecin aliéniste raconte ainsi le déroulement, dans le courant de l’année 1889, d’une « véritable émeute des colons, qui, heureux de faire du bruit [...], devinrent promptement agressifs, et, surprenant dans une embuscade deux agents inoffensifs, les blessèrent assez sérieusement. Les gardiens, revenus de leur erreur, firent des tentatives vaines pour calmer l’émeute ». Autre manifestation de cette insubordination collective : la fréquence des évasions, parfois individuelles, parfois collectives – en 1882, on déjoue de justesse la tentative d’un colon d’incendier la colonie pour favoriser une évasion massive. On en verra un exemple à travers le parcours de Paul K.

Lendemains d’internement

Qu’ils en sortent de manière régulière ou pas, les jeunes patients séjournent en moyenne 39 mois à l’asile, soit un peu plus de trois ans. Cette durée moyenne cache en réalité d’importantes disparités : plus les patients sont admis jeunes, plus ils ont de chances de rester longtemps à la colonie. Ainsi, la durée de séjour moyenne est de 46 mois pour les colons admis avant 13 ans, soit presque quatre ans. À l’inverse, les transferts raccourcissent les durées de séjour (on est transféré en moyenne après 29 mois). Ces longues durées de séjour sont cependant tempérées par la possibilité de congés et de permissions ponctuelles. C’est là une particularité de la colonie, qui accorde assez généreusement ces sorties temporaires, pourtant contraires à la lettre de la loi de 1838. Les proches réclament souvent les enfants à l’approche des fêtes de Noël ou de Pâques. Seule une partie d’entre eux pourront cependant retourner chez eux définitivement. Environ un patient sur trois obtient un bon de sortie définitif pour retourner dans sa famille (110 internés sur 305 dans la base de données). Les décès sont peu nombreux (12), tandis que 17 sorties se font par évasion. Pour les colons, entrés à l’adolescence et ressortis au seuil de l’âge adulte, les lendemains d’internement sont souvent bien délicats. Pour faciliter des transitions en douceur, les médecins ont de plus en plus recours au dispositif des sorties dites « à titre d’essai ». Les parents peuvent en profiter pour placer leur enfant chez un artisan des environs : s’il donne satisfaction à son patron et à sa famille, sa sortie est définitivement validée. Sinon, le malade est réintégré sans plus de formalités administratives à la colonie. D’autres optent pour l’engagement militaire à la sortie de la colonie.

C’est une solution encouragée par les médecins, qui y voient une manière de poursuivre le redressement moral des jeunes convalescents, en particulier s’ils n’ont pas de famille prête à les accueillir.

Pour tous les autres, la colonie de Vaucluse n’est qu’une étape dans un parcours asilaire de plus longue durée. Plus de 80 internés sont, à l’issue de leur séjour, transférés dans un autre établissement pour aliénés de la Seine ou de province, et une cinquantaine, soit environ un patient sur six, ne sort de la colonie que pour remonter de quelques centaines de mètres en passant à l’asile pour adultes. Ils y séjournent en moyenne quatre ans et demi – si l’on y ajoute les trois ans et demi passés à la colonie, ces patients totalisent près de huit ans de séjour à Vaucluse. Plus de la moitié d’entre eux sont ensuite, de nouveau, transférés vers des asiles de province...

C’est sur cette catégorie de patients que nous voudrions nous pencher de manière plus détaillée, en retraçant les histoires de Paul et de Martin, tous deux placés à la colonie à la fin du XIXe siècle. Leurs trajectoires asilaires sont singulières par leur durée, mais elles sont loin d’être uniques. Sans prétendre à la représentativité, ces deux parcours illustrent bien la difficulté de la sortie d’asile pour des individus internés très tôt dans la vie, avant d’être adultes et d’avoir pu se faire une place dans la société, et qui sont par là condamnés à une forme de dépendance à l’institution.

La colonie et après : deux histoires de patients

Paul K., l’indiscipliné

Indécis et chaotique, le parcours de Paul K. est marqué par plusieurs allers-retours entre la colonie et sa famille. Les registres d’entrées et son dossier de patient8 dessinent une vie en pointillés, marquée par de nombreuses bifurcations, placée sous le signe d’un diagnostic pour le moins flottant et d’une pathologie difficile à cerner.

Paul K. a grandi auprès de sa mère entre le 5e et le 13e arrondissement de Paris, du côté de la rue Mouffetard, puis de la rue de la Clef et enfin de la rue des Lyonnais. Il est interné une première fois en juillet 1889, à l’âge de 17 ans.

Il finit par s’évader en janvier 1890 mais est réintégré dès le lendemain à la colonie. Le jour de sa deuxième entrée, on note : « Est atteint de débilité mentale avec impulsions diverses, idées hypocondriaques; accuse des crises de nerfs d’une nature indéterminée, et peut-être imaginaires. » Peut-être en raison de son âge assez élevé, il semble être un « meneur » parmi les colons. « Simple d’esprit, mais très rusé, d’un caractère doux, subit les influences suggestives avec la plus extrême facilité, se fait volontiers le porte-parole de ses camarades dans ses revendications plus ou moins justes. Susceptible des plus grands emballements, il abandonne ses convictions avec une étonnante rapidité. » Après sa deuxième évasion, on le décrit comme un enfant « doué des plus mauvais penchants », qui « peut être dangereux et doit être réintégré ».

En novembre 1892, en raison de son âge (20 ans), il passe à l’asile pour adultes. Il y reste jusqu’à ce qu’on autorise sa sortie, en juin 1895, car il est redevenu calme et inoffensif et que sa famille le réclame. Une nouvelle fois, cette sortie tourne court : à peine plus d’un an plus tard, le 10 juillet 1896, Paul est interné pour « hallucinations de l’ouïe ayant entraîné le délire de persécution ». L’on apprend au détour d’un autre certificat médical qu’il a demandé lui-même à être interné, ne trouvant pas de travail au-dehors. La profession qu’il déclare est celle de jardinier. Comme beaucoup d’autres colons, la formation professionnelle acquise à la colonie n’aura donc pas suffi à lui assurer une subsistance à la sortie. Son internement volontaire semble répondre à une stratégie de survie pour échapper à la misère.

Paul n’en reste pas moins un rebelle. Au cours de ce nouveau séjour à Vaucluse, il continue à s’attirer les foudres des médecins. Pour avoir insulté grossièrement le surveillant en chef, on le prive d’une permission de huit jours qu’il avait prévu de passer chez ses parents et on le transfère au 3e quartier, celui des malades gâteux. Il est difficile, à la lecture du dossier, d’en savoir plus sur l’évolution de son état mental. D’après le Dr Dagonet, qui officie au service des hommes adultes, Paul est atteint d’imbécillité. Mais quelque temps plus tard, en 1901, on en revient au diagnostic de « débilité mentale avec perversions instinctives ». Cette année-là, alors qu’il est maintenant âgé de 29 ans, il est transféré à l’asile de Toulouse. Les asiles de la Seine, surchargés, ont massivement recours au transfert depuis des décennies, au point que dans les années 1860 et 1870, les aliénés à la charge du département de la Seine accueillis par des asiles de province sont plus nombreux que les aliénés internés dans les asiles parisiens. En théorie, on ne transfère que les malades incurables et qui ne sont pas visités par leur famille; en pratique, l’encombrement est tel qu’on s’affranchit souvent de ces critères. Le relevé de visites sur la page de garde du dossier de Paul montre d’ailleurs qu’il est visité régulièrement, à peu près une fois par mois, entre 1897 et 1900. Deux mois plus tard, en mars, sa tante écrit pour savoir quand elle peut lui rendre visite. Mais il est trop tard : elle n’a pas été prévenue du transfert et son neveu est désormais loin. Le transfert met à rude épreuve les liens familiaux et renforce l’isolement. Il favorise la « chronicisation » des patients, qui sont peu nombreux à sortir et à revenir chez eux après avoir été envoyés en province. C’est aussi là que l’on perd la trace de Paul, et l’on ignore si celui-ci a passé le restant de ses jours à l’asile de Toulouse ou s’il a finalement pu retourner dans les rues parisiennes qui l’ont vu grandir.

Martin V., une vie à l’asile

Le parcours de Martin V. semble, par contraste, bien plus linéaire, fait de grands espaces blancs9. Né le 20 janvier 1885 à Saint-Cloud, il est âgé de 13 ans quand il entre à la colonie en juillet 1898. Sa mère est décédée et il habite avec son père à Clichy. Le lendemain de son admission, on le dit « atteint d’imbécillité. Discernement très insuffisant; incapacité de se diriger. Microcéphalie ». Martin est transféré à l’asile d’Albi, dans le Tarn, en 1904, alors qu’il approche les 20 ans. Seuls quelques indices permettent de deviner les événements ayant ponctué sa vie. Après dix ans de séjour, il est transféré à la colonie familiale d’Ainay-le-Château, en avril 1914. Cet établissement a été ouvert en 1898 par le département de la Seine pour y envoyer ses vieux malades chroniques, sans espoir d’amélioration mais néanmoins capables de vivre dans un état de semi-liberté chez des familles de nourriciers. Peu après son arrivée, Martin est signalé comme un « sujet sournois, irritable, querelleur et brutal » signe d’une acclimatation difficile à son nouvel environnement. Il y restera pourtant plus de quarante ans.

Martin fait un retour inattendu à l’asile de Vaucluse en février 1957, à l’âge de 72 ans. Ce nouveau transfert est dû à un « spasme vasculaire cérébral récent », l’ayant rendu « inapte au placement familial ». Dans les pièces transmises par la colonie d’Ainay-le-Château à l’établissement, qui est devenu entre-temps l’hôpital psychiatrique de Vaucluse, on a reproduit exactement les mêmes renseignements que dans la première fiche remplie en 1898. Parmi les visiteurs et correspondants, on mentionne son père, qui est pourtant décédé depuis longtemps, et sa sœur, dont on indique l’adresse de 1902, vraisemblablement obsolète puisque le courrier de notification de son retour à Vaucluse a été retourné à l’envoyeur. On précise : « Pas de correspondance au dossier ». En 1898, en 1904, en 1914 et en 1957, le même diagnostic se répète : « imbécillité ». Seules les précisions qui l’accompagnent changent au cours du temps : la « turbulence » fait place à la « perversion instinctive », avant que les « troubles parkinsoniens » ne fassent leur apparition. Certificats et fiches de renseignements semblent se répéter sans fin. Dans le dossier, nulle lettre, nul écrit de Martin V. Pour l’historien, il est difficile de donner corps à cette existence réduite à quelques feuilles de papier.

Tous les colons ne connaissent cependant pas un destin aussi sombre que celui de Martin. Après un séjour de huit ans à la colonie, le petit Eugène, par lequel nous avons introduit cet article, est rendu à son grand-père. Son travail à la ferme durant son séjour a donné toute satisfaction; maintenant âgé de 16 ans, il va être embauché comme garçon jardinier...

La colonie de Vaucluse fut donc un lieu décisif de l’investissement du champ de l’enfance par les aliénistes à la fin du XIXe siècle. Cet intérêt pour l’enfance fut loin de se limiter au domaine de l’idiotie. Bien avant Georges Heuyer et l’entre-deux-guerres, les médecins aliénistes s’emparent aussi du sujet de la délinquance juvénile et leurs établissements s’intègrent pleinement aux réponses institutionnelles à ce problème (Zappi, 2019). Si leurs efforts thérapeutiques et d’éducation semblent porter difficilement leurs fruits, la colonie n’en offre pas moins une solution transitoire commode pour des parents devenus incapables de prendre en charge leur enfant. Mais si pour certains des colons, le séjour à Vaucluse n’est que provisoire, d’autres entament à la colonie un long parcours asilaire. En s’intéressant aux plus jeunes catégories d’âge, l’asile d’aliénés contribue aussi à créer ceux qui deviendront ses âmes damnées et passeront leur vie entière dans son orbite.

Liens d’intérêt

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.

Remerciements

Cet article est la version remaniée d’une présentation faite en janvier 2019 à l’occasion des 150 ans de l’hôpital du Perray-Vaucluse. Mes remerciements vont à Carine Delanoë-Vieux pour m’avoir associé à cet événement, ainsi qu’à Lola Zappi pour sa précieuse relecture de ce texte.


1

Fonds d’archives du groupe hospitalier Perray-Vaucluse, dossiers de patients, admissions en 1882, dossier d’Eugène M.

2

La base de données est constituée d’informations sur 300 colons, sélectionnés par tirage aléatoire afin d’assurer la représentativité de l’échantillon.

3

Ces deux dernières notions désignent également des formes de déficience mentale, mais plus atténuées que l’idiotie et l’imbécillité.

4

Fonds d’archives du groupe hospitalier Perray-Vaucluse, dossiers de patients, admissions en 1893, dossier de Louis L.

5

Fonds d’archives du groupe hospitalier Perray-Vaucluse, dossiers de patients, admissions en 1890, dossier de Marcel M.

6

Fonds d’archives du groupe hospitalier Perray-Vaucluse, dossiers de patients, admissions en 1899, dossier de Joseph A.

7

Fonds d’archives du groupe hospitalier Perray-Vaucluse, dossiers de patients, admissions en 1900, dossier d’Edmond S.

8

Fonds d’archives du groupe hospitalier Perray-Vaucluse, dossiers de patients, admissions en 1889, dossier de Paul K.

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Fonds d’archives du groupe hospitalier Perray-Vaucluse, dossiers de patients, admissions en 1898, dossier de Martin V.

Références

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