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Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 3, juillet-septembre 2019
Page(s) 207 - 213
Section Prise en compte de la réalité psychique des soignés et des soignants en médecine intensive
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2019583207
Publié en ligne 29 janvier 2020

© GEPPSS 2019

Un corps-machine-robot artificiel : corps réparable, corps immortel ?

« Ce peut être même un réel supplice pour certains êtres que d’avoir fait l’expérience d’une vie créative juste assez pour s’apercevoir que, la plupart du temps, ils vivent de manière non créative, comme s’ils étaient pris dans la créativité de quelqu’un d’autre ou dans celle d’une machine. »

Winnicott, 1971, p. 127

Dans le film Metropolis de Fritz Lang (1927), un savant fou, véritable Frankenstein, sorte de Prométhée médical/paramédical, invente un corps-machine-robot pour redonner vie au corps mort d’une femme. Sans doute, un corps-machine-robot peut rassurer l’humain : ce corps devient une simple machine à réparer, à déboucher, à compléter. L’Homme se protège de la sorte de l’idée de l’incomplétude, de la mort, d’un corps humain assurément défaillant : il faut donc créer une machine artificielle qui, aujourd’hui, se robotise.

Le sujet qui a recours à une machine(rie) médicale devient, bon gré, mal gré, un cyborg, connecté à un corps-machine-robot artificiel. Grâce à différentes découvertes scientifiques, les êtres artificiels secondent, imitent, voire font à la place de l’Homme. Qu’il s’agisse de machines, de robots, d’automates, ils sont des outils, le prolongement de la main de l’Homme, ici le prolongement d’un corps, dans l’espace et dans le temps. Derrière un être artificiel, donc, un ou des humains, son créateur, son utilisateur et leurs intermédiaires (les soignants médecins et infirmiers, les techniciens en soins intensifs et en hémodialyse, le robot chirurgien par exemple) se profilent.

Le corps est « une machine qui, ayant été faite des mains de Dieu, est incomparablement mieux ordonnée, et a en soi des mouvements plus admirables qu’aucune de celles qui peuvent être inventées par les hommes » (Descartes, 1637, p. 164). Pour Valéry, « la machine rend les attributs d’un être de cauchemar, susceptible d’imposer une loi mortifère à laquelle nul ne saurait échapper » (1957, pp. 1045-1046). Il précisait (1910, p. 117) à propos de la notion d’artificiel : « Artificiel veut dire qui tend à un but défini. Et s’oppose par-là à vivant. Artificiel ou humain ou an thropomorphe se distinguent de ce qui est seulement vivant ou vital. »

La machine c’est das Ding (Heidegger, 1954, p. 201), la chose où l’être n’apparaît pas, où das Ding rencontre le néant. Le caractère imposant, massif, d’un corps-machine-robot rappelle paradoxalement une absence, un vide (Favaro, 1987, p. 165). Réfléchir à l’essence de la machine, c’est, pour Mannoni, se perdre « dans un jeu de glaces à l’infini ».

Avec la proposition de Freud, « il y a traumatisme quand il y a non-abréaction de l’expérience qui demeure dans le psychisme comme un corps étranger » (1926), nous nous demanderons quelles expériences de machin(eri)es médicales resteraient non abréagies, demeurant dans la psyché du sujet et de sa famille comme un corps étrange et étranger ?

Dans cet article, nous interrogerons ces machin(eri)es médicales qui tiennent en vie des sujets. Simultanément machines de vie et machines de mort, elles interrogent le soin, au sens de cure et au sens de care, un soin médical, technique, machinique/machinisé et robotique/robotisé.

Avec le cas d’une femme hémodialysée qui a perdu un fils en soins intensifs, nous illustrerons comment une famille tout entière peut se trouver dans l’engrenage de soins machinisés, machiniques... et le rester in(dé)finiment.

Des machines médicales qui tiennent en vie : quelle déshumanisation machinique ?

« L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer Que cette horloge existe et n’ait pas d’horloger. »

Voltaire, 1772

En 1919, Freud reprenait L’homme au sable de Hoffmann (1817), il y évoquait « la poupée Olympia dont la mécanique d’automate imite la vie tout en la préservant de l’altération par la vie » (p. 73). La machine est cet automate mécanique qui devient numérique, la machine mécanique étant prévisible à la seconde, la machine numérique peut chercher, dans une certaine marge de prévisibilité, à proposer de l’imprévisibilité, de l’inattendu...

« Machine de nature mystique », l’« appareil à influencer » (Tausk, 1919) a pour « principaux effets » : de « [présenter] des images aux malades », « de transmettre ou de dérober pensées et sentiments », de « [produire] des actions motrices dans le corps du malade [...] destinées généralement à priver le malade de sa puissance virile, et à l’affaiblir », ainsi que « des sensations [...] complètement étrangères » (p. 179). Trois phases principales dans l’histoire évolutive de l’appareil à influencer sont à distinguer et à penser dans le rapport entre le sujet et la machine : celles des sentiments d’altération, d’aliénation (organe étranger à rejeter) et de persécution (organe contrôlé par un objet extérieur hostile) (p. 106).

Avec Bruno Bettelheim (1969) et le cas de Joey, ainsi qu’avec Margaret Mahler (1973) et le cas de Stanley, nous connaissons deux cas paradigmatiques de marionnettisme dans la psychose infantile (Le Maléfan, 2004, p. 80). Le sujet qui dépend d’une machine médicale fait figure de marionnette, il est suspendu [MLS1]par des fils-tubulures à sa machine.

Dans ce contexte, la dépersonnalisation est à l’œuvre. Pour Nicolaïdis (2005, p. 164), sont en jeu la conscience d’activité, la conscience de l’unité, la conscience de l’identité et la conscience du moi, constitutifs de la conscience de la personnalité (Jaspers, 1948). La dépersonnalisation peut se rencontrer « au cours de l’évolution habituelle de tout individu » (Denis, 2002, p. 445), peut-être encore plus dans ce contexte où le sujet est dépendant absolument d’une ou de plusieurs machine(s) médicale(s).

Didier Anzieu considérait « la confusion primaire de l’animé et de l’inanimé » (1982) comme un trouble de la perception et non comme un trouble de la pensée (p. 145). Avec le cas d’Eurydice, il précise : « La confusion primordiale de l’animé et de l’inanimé a subsisté comme point d’achoppement qui a fait trébucher la pensée d’Eurydice lorsqu’il s’est agi d’opérer des distinctions ultérieures. » Ces distinctions sont les suivantes : elle/environnement, moi - peau tactile / moi - peau musculaire, vivant/mort, rigidité cadavérique / érection du pénis. Il conclut en relevant que « toute une partie du travail psychanalytique a consisté à rétablir ces distinctions et à donner plus de consistance au moi psychique d’Eurydice et moins de sensibilité douloureuse à son moi corporel (p. 148) ».

Ce travail de différenciation est à penser afin de déjouer les fantasmes de déshumanisation machinique.

Soigner le corps avec des machines, avec des chiffres qui ordonnent

Pour Pierre Cassou-Noguès, philosophe français (2007, p. 163), « le paradigme de la machine, pour Descartes et dans l’imaginaire classique, est une horloge, c’est-à-dire un automate qui, une fois mis en branle, possède en lui-même le principe de son mouvement ». La machine rappelle le temps. Le soignant, au sens de cure, fait figure d’automate. Il est soignant-machine, robot et ordinateur (Cassou-Noguès, 2007, p. 163), et suit des protocoles. Le réanimateur, le néphrologue, sont des médecins spécialistes qui calculent, ce que nous observons lors des staffs médicaux, par exemple. Cerveaux-machines qui parfois n’utilisent pas un langage suffisamment humain, trop spécialisé, sont-ils thanatocrates, maîtres de la mort (Ziegler, 1975, p. 178) ?

La machine comme paravent au cru, au cadavre

La machine et le vampire seraient deux figures qui structureraient, notamment par leur opposition, notre imaginaire depuis le XIXe siècle (Cassou-Noguès, 2007) : « Le vampire, Dracula [...], s’oppose à la machine, Frankenstein, et lui répond nécessairement » (p. 148). Ces différentes figures, du vampire, de Dracula (Pérard, 1985; Cupa 1995), de la machine et de Frankenstein, voire de Robocop, de Terminator (Causeret, 2006, p. 78, p. 82), apparaissent de façon latente au sein des discours des patients hémodialysés, rarement de façon manifeste (Cupa, 2007, p. 203).

Dans les tubulures reliées à une machine d’hémodialyse, par exemple, se répand de façon extracorporelle le sang du patient, ce qui évoque le cru. Par un tour de passe-passe, la machine et son aspect massif pourraient permettre de faire disparaître ce cru du corps du sujet. Anna, 26 ans, hémodialysée me dit : « C’est dingue, ce sang dans la machine. Parfois je n’y crois pas, je me dis que c’est de la peinture rouge ! » Pour le sujet malade dans sa chair, le cru n’est ici pas seulement le sang, c’est aussi l’enjeu vital de ses reinsviscères qui ne fonctionnent plus.

La machine devient « une sorte de mère toutepuissante, un vampire dangereux ou d’autres figures de notre univers psychique archaïque » (Cupa, 2002, p.10). Une femme appelait l’hémo-dialyseur « the monster » (le monstre) (Cooper, 1967), car finalement, l’hémodialyseur compile ces deux figures : et machine et vampire, machine-vampire, machine-Dracula. Cette machine robotique qui ordonne est en fait un cache-cru, un cache-cadavre, sorte de paravent machinique, paravent robotique, déniant cette part crue(lle), morte(lle), cadavérique potentielle...

Cas cliniques

Notre propos prend appui sur deux types de cliniques, celle de la réanimation (médicale et chirurgicale), des soins intensifs (Minjard, 2014; Thomas, 2019; Jean-Dit-Pannel, 2019), et celle de l’hémodialyse (Jean-Dit-Pannel, 2012, 2016). Nous rappelons ici brièvement ces contextes pour ensuite évoquer un cas, celui de Blanche.

A) Contextes cliniques

Une machine en soins intensifs : le scope-écran-ordinateur

Provoqué par un événement soudain et imprévu, le passage en réanimation est brutal, sans préparation. Le sujet est absent à lui-même : il s’enfonce de lui-même dans le coma ou il y est plongé aux fins d’être mieux soigné. Car le plus souvent, et du moins dans les premiers temps de l’hospitalisation, le malade n’est pas conscient de ce qui l’entoure, (ré)émergeant dans un univers étrange(r), incompréhensible, perturbateur, il reprend vie progressivement avec ses propres sens et sa conscience oscillants, dans un réveil que l’on qualifiera médicalement de normal, perturbé ou pathologique. En soins intensifs, encore nommés réanimation, deux types de dispositifs médicaux se distinguent : ceux dont le but est de surveiller les paramètres vitaux et ceux dits « actifs » car permettant par leur action de maintenir les fonctions vitales, voire de les suppléer. Le diagnostic, la surveillance et le traitement sont les trois visées du travail réanimatoire; la vie va, dès lors, dépendre d’une ou de plusieurs machines.

Le scope ou appareil de monitoring permet la surveillance continue des fonctions cardiaques, hémodynamiques et ventilatoires du patient. Il déploie ses lignes colorées et ses chiffres comme autant de données implacables. La ligne verte, en haut, indique le rythme cardiaque; la ligne bleue renseigne la saturation en oxygène; la ligne jaune traduit la respiration.

Chaque ligne/couleur est déclinée en chiffres, les pulsations à la minute pour le cœur, la tension (diastolique et systolique) qui permet le dosage des médicaments, le taux d’oxygène dans le sang et enfin la température.

La présence du scope, par son écran, capte l’attention, c’est comme s’il devenait l’organe non plus relais mais régisseur de ce qui advient, présidant à la destinée du patient. Sorte de Moires technologiques, telles Clotho (« la Fileuse ») filant les jours et les événements de la vie, Lachésis (« la Répartitrice ») enroulant le fils et tirant le sort de chacun et Atropos (« l’Implacable ») coupant avec ses ciseaux le fil de la vie (Homère, Odyssée : III, 269; XI, 292). Ce Tria Fata infernal est condensé en cet écran autonomisé, dont les yeux scrutent les mouvements indiquant l’évolution du patient telle une Pythie des temps modernes.

Le moniteur est le seul témoignage d’une vie toujours présente semblant avoir déserté un corps inerte et non communicant. Cet écran qui prolonge le corps du patient focalise le regard et les attentes des soignants et des familles. Certains proches passent plus de temps à regarder l’écran que le sujet en chair et en os. Ils remplissent des pages de chiffres à leur arrivée et à leur départ, semblant ainsi s’accrocher à cet oracle pour conjurer ses maléfices ou décrypter ses énigmes.

Une machine en néphrologie et dialyse : l’hémodialyseur, vampire-robot-ordinateur

Trois fois par semaine, le sujet insuffisant rénal chronique est hémodialysé pendant quatre heures en moyenne. Le sang du patient est conduit au-dehors par le truchement de la fistule artérioveineuse, ainsi que par des tubulures transparentes qui rappellent le lien, comme un cordon ombilical, relié ici à une mère machin(iqu)e-robot-ordinateur. La connexion entre fistule et tubulures est permise par deux aiguilles insérées, piquées au sein de cette fistule. Ces machines et aiguilles convoquent la représentation de l’automate, double inanimé (Mijolla-Mellor, 2002, p. 580). Si les plus anciennes machines de dialyse nous faisaient penser à des machines de Tinguely, animées, elles deviennent de plus en plus des machines-robots-ordinateurs, inertes et inanimées. En hémodialyse, souvent, les patients hémodialysés sont reliés psychiquement à un écran de télévision et/ou un écran d’ordinateur (Riazuelo, 2012), voire à un smartphone... Tant de prothèses machiniques devenues ordinaires pour un individu contemporain hybride selon Bernard Andrieu (2009), voire chimérique.

Certains sujets hémodialysés sont en attente d’une transplantation rénale. Ils attendent une pièce détachée pour ne plus avoir besoin de ce robot-machine d’hémodialyse. Aléandro, 68 ans, hémodialysé, nous a par exemple dit : « Je travaillais comme garagiste, puis dans une usine de voitures avant la retraite. J’ai cette impression d’être une voiture au garage ici, je viens me faire réparer, en attendant une pièce, mon rein [un rein-greffon dans le cadre d’une transplantation]. Comme ça, la machine, elle pourra repartir... Et je pourrai rentrer chez moi [au Portugal] sans avoir à venir ici [en dialyse]. Mais le mécano, il a décidé de me faire attendre... »

B) Cas clinique : Blanche

La clinique du corps, de la maladie somatique, est une clinique particulièrement intense pour le psychiste. Sur le plan économique, rencontrer la vie opératoire (en référence à l’École psychosomatique de Paris, IPSO Pierre-Marty) est psychiquement énergivore. Ce caractère opératoire que l’on rencontre chez certains sujets nous fait penser à une vie psychique machinisée où les mots, désaffectés, ont un aspect « machinique », « robotique » (Cupa, 2007, p. 172), comme s’ils avaient un goût de métal, comme s’ils étaient ordonnés par un corps-machine-robot-ordinateur rationn(alis)ant, désaffect(iv)ant.

Descriptions médicale et familiale

Blanche était une femme de 69 ans lorsque je l’ai rencontrée en unité d’hémodialyse, recours nécessaire depuis quatre années, à la suite d’une polykystose. Dès ses 15 ans, elle avait souffert d’hypertension artérielle, du fait du développement de ses kystes sur ses reins et son foie. Blanche refusait la néphrectomie, majorant sa tension en dialyse, et l’éventualité d’une transplantation rénale. En autodialyse tout d’abord, elle avait appris à être autonome avec sa machine, mais sa polyarthrite rhumatoïde sera par la suite tellement invalidante sur le plan de la motricité fine qu’elle sera amenée à être prise en charge en unité de dialyse médicalisée. Aucun antécédent familial de la maladie rénale n’était connu. Sa mère était issue de l’assistance publique, ce qui ne permettait pas de connaître d’antécédents familiaux. Son père était mort à 55 ans, hypothétiquement d’une crise d’urémie non diagnostiquée, selon un de ses néphrologues. Mariée, divorcée, puis veuve, Blanche avait été femme au foyer, puis avait travaillé dans une usine, à la chaîne, après son divorce, afin de subvenir aux besoins de ses trois filles et de ses deux fils, dont l’un était porteur de deux handicaps, mental et visuel. Son autre fils était mort à 40 ans en réanimation médicale à la suite de graves problèmes cardiaques, hypothétiquement liés à la maladie rénale selon Blanche. Enfin, elle était grand-mère de neuf petits-enfants.

Soignants bourreaux ou soignants sauveurs ?

Derrière ses refus catégoriques d’une transplantation rénale ainsi que d’une néphrectomie, se trouvait chez Blanche une furieuse aversion de l’hôpital. Certains de ses médecins - ceux qu’elle rendait impuissants tel qu’elle se sentait elle-même - affirmaient qu’elle était neusocomephobe (phobie des hôpitaux). L’hôpital était une représentation qu’elle associait inconsciemment et consciemment à la mort de son fils aîné, représentation dont elle ne pouvait se défaire, par identifications et refus conscients et inconscients de ses désirs cruels tant objectalement que narcissiquement. Par cet impossible travail de deuil à l’égard de son fils aîné, elle préférait penser que les médecins de réanimation médicale avaient été négligents dans les soins apportés à son fils. « Sa mort en plein week-end » se justifiait, selon elle, par le fait qu’« il n’y avait pas les internes et les médecins nécessaires à ce moment-là ».

Ces négligences qu’elle fantasmait de la part des médecins l’amèneront, particulièrement en hémodialyse, à des plaintes hypocondriaques (Jean-Dit-Pannel, 2015), ne sachant plus à qui se fier, en tout cas plus aux médecins ni aux infirmiers, seulement à elle-même. Comme cela avait été le cas pour son fils, elle fantasmait inconsciemment que les médecins voulaient plutôt la tuer que la sauver médicalement, rejouant son père et son mari. Ce fantasme était particulièrement vif chez Blanche lorsqu’une hospitalisation était envisagée. De cette façon, elle se protégeait, s’épargnait de son propre sentiment de culpabilité, renforcé par la transmission de sa maladie rénale génétique et héréditaire.

« Pourquoi on s’acharne à maintenir la vie des gens par des tuyaux ou des machines ? »

Blanche me parlera souvent de sa mère en qui elle puisait des forces vives, afin de se maintenir en vie non pas seulement pour ellemême, mais surtout pour sa mère. Je fantasmais à ce propos que le sang qui lui était restitué par la machine de dialyse, afin d’être maintenue qu’elle soit maintenue en vie somatiquement, lui était permis non pas seulement par la machine d’hémodialyse, mais aussi et peut-être surtout par sa mère, comme s’il s’agissait d’une dialyse psychique mèrefille. Lors de notre premier entretien, elle me parlera du refus de sa mère « à être réanimée » ou « à être en soins palliatifs ». Elle s’appropriait ce discours : « Je ne comprends pas pourquoi on s’acharne à maintenir la vie des gens par des tuyaux ou des machines ! » Je lui relancerai : « En hémodialyse, la vie est maintenue par des tuyaux et des machines. » Elle répondra : « Oui... mais ici, c’est pas pareil ! » Elle restait dans l’impossibilité à associer, préférant dénier ce recours somatiquement vital à une machine d’hémodialyse. Les refus de soins par l’objet maternel étaient liés à ses propres refus de soins. D’autant plus que Blanche pensait qu’elle ne survivrait pas à sa mère et ne souhaitait pas lui survivre.

Refus du corps-cadavre de son fils

À contre-courant de tous ces événements psychiquement éprouvants, lourds à porter, je pouvais avoir auprès d’elle l’impression qu’elle se faisait un devoir que nous passions un bon moment ensemble. Elle cherchait notamment à me faire rire. Ce qu’elle me révèlera en fin de suivi me permettra de bien comprendre à quelle fin. En effet, alors que contextuellement sa « mère pourrait bien mourir », et que Blanche ne va pas très bien elle non plus somatiquement, par miroir et en particulier par impossibilité de supporter de la perdre, elle me dira à propos de son fils qu’elle avait « refusé de le voir mort à la morgue de l’hôpital ». Elle me dira alors, dans un sanglot : « Je ne voulais me souvenir que des bons moments passés ensemble ! » Surpris moi-même, tant de ses affects libérés que de sa parole, je serai alors pris d’une vive émotion au sein de ce jeu transféro-contre-transférentiel. Elle était la mère, j’étais le fils aîné, ce qui lui permettait, encore un peu, de dénier la mort de ce fils puisque j’étais là, auprès d’elle, bien vivant, en chair et en os, en corps et en rires. Tout comme pour son fils handicapé, je me demanderai quelle culpabilité inconsciente pouvait-elle éprouver à propos de ce fils qui était mort en soins intensifs.

Fantasmatiquement, elle avait pu se penser responsable d’avoir rendu handicapé son second fils, d’avoir tué son fils aîné, enjeux de vie et de mort retournés par ce procédé, ce qui la rendait hypocondriaque lorsqu’elle retournait ces enjeux contre elle-même, par autocruauté.

Des objets qui ordonnent : cruauté et devoir de survie psychique

Je noterai une progression dans les mouvements transféro-contre-transférentiels, où le redoutable objet cruel, maltraitant, que j’aurais pu être, et donc craint mais désiré en même temps par elle, a pu se transformer en un objet tendre et sécurisant. De ces désirs paradoxaux, une pensée bien particulière émergera chez moi en entretien auprès d’elle après plusieurs mois de suivi. Comme si j’avais une cruelle phobie d’impulsion, je me dirai qu’avec un de mes pieds je pourrais bien faire reculer sa machine d’hémodialyse. Cela débrancherait Blanche, il y aurait alors du sang partout, elle s’en indignerait contre moi. Après-coup, je me demanderai si ce n’était pas là ma façon à moi d’« éclater » Blanche. Cette pensée avait été très éprouvante pour moi, culpabilisante dans un premier temps : comment avais-je pu, moi, son soignant, son psychologue, penser cela ? Ce fantasme m’avait permis ici de me penser tortionnaire, tortionnaire par les mots, tortionnaire psychique de l’amener à se re-mémorer[MLS2], consciemment et inconsciemment. Un tortionnaire, tels son père, son conjoint, ses fils, une machine qui maintient en vie en réanimation, cette machine de dialyse, qui, tous, ordonnent.

La machine comme topique externe de suppléance

Nous avons relevé avec ce cas clinique le besoin d’un accordage psychique, non pas à une machine déshumanisée/déshumanisante, mais à un être vivant/pensant. Nous avons retrouvé des échos, des ponts, dans la relation transféro-contre-transférentielle entre un fils mort retrouvé vivant avec/dans le psychologue.

Le sujet peut se penser se machiniser, ou encore donner des qualités humaines à la machine, dont l’hémodialyseur (De Nour A. K., Shaltier J., Czaczkes J. W., 1968), afin de boucher les trous de ses angoisses de vidage, d’inquiétantes étrangetés que la machine et ses fils engendrent.

Lorsque l’autorégulation du corps du sujet est mise à mal, des techniques médicales de suppléance prennent le relais. Le patient est dépossédé de son corps, il se sent déchargé de et dans son corps, de façon crue et brutale. Cela nous interroge de la façon suivante (Bion, 1962) : quelle a été la qualité du travail de désintoxication des éléments d’origine sensorielle par l’objet maternel ? Dans le cas d’une qualité machinique, machinisée, ce ne serait que plus tard, par une machine, sous ses différentes formes, que la désintoxication se réaliserait, ou se (re)trouverait, dans l’agir, par la voie somatique, grâce à un objet machinique, des soins machiniques.

Cette désintoxication machinique questionne également la topique externe de suppléance (Guillaumin, 1983), par laquelle il est possible d’inscrire à l’extérieur, dans l’écriture, un trop plein de stimuli, relais désintoxiquant. Y aurait-il dans la machine, par la machine, le relais à une rêverie défaillante, la possibilité à décharger puis symboliser un excès de stimuli ?

Liens d’intérêt

Les auteurs déclarent n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.

Références

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