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Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 2, avril-juin 2019
Page(s) 171 - 173
Section Analyse de livres
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2019582171
Publié en ligne 30 juillet 2019

Le Moi corporel - Autisme et développement

Le Fil rouge/Enfance

Geneviève Haag

Paris, PUF, 2018

Voici enfin l’ouvrage tant attendu, le livre de Geneviève Haag sous-titré : « À partir de la clinique psychanalytique de l’autisme et de l’observation du premier développement ».

Geneviève Haag nous offre vingt-deux chapitres assemblés à partir de conférences ou d’articles écrits entre 1985 et 2005, elle nous permet de suivre les vingt années de recherche clinique qui lui ont permis d’élaborer minutieusement et patiemment, une conceptualisation dynamique de la construction du moi corporel, dont elle nous dit pour finir qu’il poursuit son développement notre vie durant.

La pensée de Geneviève Haag est une pensée fondamentalement créative et toujours en recherche d’approfondissements pour comprendre les fondements de la vie psychique.

Psychanalyste freudienne, Geneviève Haag est soucieuse de s’inscrire dans cette filiation. Elle s’appuie sur le postulat de Freud : « le moi est d’abord corporel » et elle nous enseigne de faire l’effort de ne rien négliger pour en saisir pleinement le sens.

Issue d’un famille nombreuse, Geneviève Haag a une sensibilité particulière au groupe et au respect de la part qui revient à chacun dans la construction théorique complexe qu’elle élabore.

Elle cite régulièrement les auteurs qui ont inspirés sa pensée, Henri Maldiney, Didier Anzieu, Piera Aulagnier et surtout James Grotstein à qui elle emprunte le concept d’objet d’arrière-plan d’identification primaire en 1981 et dont elle affinera la formulation tout au long de son travail.

L’appui sur la pensée de André Green est constant tout au long des chapitres et semble lui être nécessaire pour avancer sans craindre de trahir ou de négliger les fondamentaux de la théorie freudienne, dont la théorie des pulsions.

La rencontre avec les élèves de Mélanie Klein et Wilfried Bion, le dialogue régulier avec Frances Tustin, Esther Bick, James Gamill, Donald Melt- zer l’avait conduit à créer avec Didier Houzel notamment le GERPEN, groupe d’étude et de recherche psychanalytique de l’enfant et du nourrisson dès les années 1980 pour partager avec les collègues français les avancées de, ce qu’il est convenu d’appeler, l’école anglaise.

Sa description de la construction du moi corporel s’est faite parallèlement aux travaux d’André Bullinger, qui propose un point de vue plus explicitement développementaliste de la sensorimotricité, mais très cohérent avec une conception métapsychologique.

Ses références vont au-delà de la pensée psychanalytique, quand elle rappelle que de tout temps l’homme a cherché à figurer dans son environnement et singulièrement dans ses constructions architecturales ou artistiques les représentations de sa motion pulsionnelle et plus largement l’expression rythmique qui forme le fond du soi. Elle nous invite, par exemple, dans son style magnifiquement imagé et poétique à comprendre notre fascination à tous pour les couchers de soleil comme « un moment de contemplation fusionnelle permettant notre ressourcement narcissique… Plus que l’aspect de scène primitive cosmique avec disparition de l’astre, serait en jeu l’aspect de fusion de la petite sphère soleil dans la grande sphère planétaire pour la replongée dans une chaleur matricielle, forte émotion esthétique autour d’une ligne – peau commune. Plus les lueurs du couchant se prolongent comme un reflet trainant de cette scène fusionnelle embrasante, plus un plaisir de nature autoérotique nous satisfait jusqu’à la nuit » (p. 274).

D’un bout à l’autre de cet ouvrage magistral, Geneviève Haag approfondit méticuleusement la nature et les modalités de construction du moi corporel. Commençant avec « La mère et le bébé dans les deux moitiés du corps », elle nous propose en conclusion de « toujours nourrir nos réflexions et recherches avec une main gardant le savoir qui se confirme et une main qui ne sait pas, ouverte sur l’inconnu sans trop peur de couler » .

Deux grands champs cliniques lui ont permis ses découvertes, l’observation du bébé selon la méthode d’Esther Bick, avec son application dans le travail en crèche et le traitement psychanalytique des patients gravement entravés par des processus autistiques ou psychotiques voire des polyhandicaps.

Elle avance ses propositions pas à pas à partir de ce que lui « enseignent » les patients dont elle décrypte la narrativité préverbale, grâce à la mise en œuvre de sa vive fonction alpha. Les enfants au cours de leur traitement analytique racontent de façon préverbale les achoppements de cette construction en utilisant le matériel à disposition, mais aussi le corps de l’analyste ou des éléments architecturaux comme l’angle d’un radiateur ou le brillant d’une poignée de porte. C’est tout l’art et le génie de Geneviève Haag que de savoir décrypter ce niveau de symbolisation primaire chez les petits patients et de nous enseigner l’intérêt majeur d’accueillir et de donner du sens dans la relation psychothérapeutique, à ces élaborations en langage préverbal.

Nous devons à Geneviève Haag quelques concepts majeurs dont la présence d’arrière-plan d’identification primaire, qu’elle emprunte à Grotstein mais qu’elle enrichit et la structure radiaire de contenance avec les boucles de retour.

Elle donne toute leur importance aux traces mnésiques des sensorialités intra-utérines, particulièrement cutanées, qui construisent un noyau perceptif préverbal. Puis viendront avec la naissance les angoisses corporelles postnatales, impression de chute sans fin (flux gravitaire), impression d’être dépouillé et impression de tomber en liquéfaction. Dans le développement normal, la construction d’une contenance utilise les éléments de centrage que sont le mamelon dans la bouche et l’attraction de la voix puis du visage et des yeux de la mère. Cette double interpénétration bouche/mamelon et intense œil à œil, maximale au deuxième mois de vie pendant le nourrissage, est fondamentale. « Le lien langue mamelon se psychise vraiment dans les échanges de regard. » Il nécessite d’être associé à la présence d’un objet d’arrière-plan d’identification primaire, que le tactile du dos construit par l’identification adhésive mais aussi par les rythmes extension-flexion du dialogue tonico-émotionnel prénatal.

Elle attribue à l’enfant Bruno sa démonstration princeps du jeu de la pénétration du regard pour la formation de l’enveloppe-peau, allant de pair avec la perception d’un espace interne (p. 76) et le schéma de contenance qu’il fit deux ans plus tard au cours d’une séance. « … une bonne pénétration du regard fabriquant de l’entourance en alternant avec des plongées dans le regard, puis déambulation en boucles aller-retour à l’autre extrémité de la pièce, puis calage dans un petit fauteuil rond qu’il avait placé sous le tableau noir. Dans une de ses allées et venues, il avait posé à la craie sur le tableau noir un amas de pointillages fermes représentant manifestement ses pénétrations du regard puis, après une dernière déambulation il avait tracé joyeusement un bouquet de boucles rayonnantes, dessin que j’ai relevé, puis schématisé en reliant les sommets des boucles par un pointillé, complément qu’il m’était permis de faire par l’image qu’avait composé l’enfant de lui, sous le dessin des boucles, bien encastré dans l’arrondi du dossier du petit fauteuil » … « il suffit de joindre les points des sommets de toutes ces boucles de retour pour avoir une forme circulaire ou sphérique » p. 396.

Les boucles de retour s’organisent dans les relations symbiotiques, notamment dans les échanges par le regard. « Cette impression de lancer quelque chose dans la tête de l’autre et qui revient de manière légèrement transformée voilà le plaisir de la petite différence qui organise ce pont, cette boucle. En termes identificatoires, on reconnait là évidemment le jeu de l’identification projective utile… » p. 240.

L’exploration de la jubilation du bébé permet de repérer que ce n’est pas la répétition exacte du même, mais la répétition du presque pareil sur un fond de mêmeté qui crée le maximum de jubilation et permet de retrouver ce sentiment jubilatoire relationnel du plaisir d’un petit saut (de la différenciation). « Cela aide à comprendre comment le lien peut s’établir petit à petit avec un sentiment de séparation progressive. »

Elle s’appuie toujours sur ce que les enfants lui enseignent, ainsi l’enfant Pierre qui utilise le matériel d’un planisphère coupant l’Australie en deux, elle propose que « pour refaire son soi-map- pemonde, le bébé doit joindre les deux mains représentant le lien avec la mère et son environnement afin de mettre au fond de lui une Australie unique, clé de voute par laquelle ce pays aux antipodes ferme à jamais les béances engloutissantes. Alors seulement il devient possible de concevoir et d’explorer les espaces sans fin et d’utiliser les petites béances des perceptions de discontinuité, le petit négatif utile ainsi que des consciences progressives des séparations corporelles pour la formation des ponts symboliques ».

Ou encore l’enfant trisomique Modeste « qui montre une nouvelle fois toute la filière : jonction des regards, jonction des mains, intégration de l’arrière-plan, sentiment d’enveloppe. Avec cela, dit-elle, on peut partir dans l’espace et les espaces sans trop d’angoisse ni agoraphobiques ni claustrophobiques ».

La construction de notre moi corporel est un enjeu pour notre vie entière.

Le travail spécifique du psychanalyste est de relancer le développement en panne du fait d’angoisses primitives liées à la difficulté d’élaborer les qualités sensorielles et émotionnelles de la relation. C’est à ce niveau que se situe pour elle les fondements de la vie psychique, dans la rencontre élationnelle qui crée de la substance psychique.

Geneviève Haag est une pionnière, cheffe de file d’un mouvement psychanalytique créatif et militant. Elle est une chercheuse, une inlassable chercheuse. Elle entretient un dialogue constant avec les chercheurs d’autres disciplines des sciences humaines et plus particulièrement les neurosciences.

Le prix Maurice Bouvet que lui a décerné la SPP en 2018 est venu célébrer l’œuvre de cette grande dame, aimée profondément de tous ses nombreux élèves.

Elle est à l’origine du groupe de travail qui mit au point la « grille »  maintenant appelée EPCA Évaluation des processus de changement dans l’autisme, qui a été utilisé pour la recherche Inserm du réseau de recherches fondées sur les pratiques psychothérapeutiques,

Elle fut à l’initiative de la création de la CIPPA coordination internationale des psychothérapeutes, psychanalystes s’occupant de personnes autistes, qu’elle a fondée avec Marie Dominique Amy.

Nous attendons maintenant la lecture d’un deuxième volume qui reprendra son travail sur les aspects thérapeutiques notamment les groupes thérapeutiques…


© GEPPSS 2019

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