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Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 2, avril-juin 2019
Page(s) 164 - 170
Section Tribune libre
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2019582164
Publié en ligne 30 juillet 2019

© GEPPSS 2019

La question de la radicalisation islamiste est suivie attentivement, mais discrètement par le Syndicat des Psychiatres des Hôpitaux depuis plusieurs années. C’est de ce cheminement et des épines éthiques que la radicalisation soulève qu’il sera question dans ce texte.

I - LE CHEMINEMENT SYNDICAL

2012-2014

Pour le Syndicat des Psychiatres des Hôpitaux (SPH) au nom duquel je m’exprime aujourd’hui1, mais aussi pour la Fédération Française de Psychiatrie (FFP) et l’Association des Secteurs de Psychiatrie en Milieu Pénitentiaire (ASPMP), je suis impliqué dans la question de la radicalisation islamiste depuis 2012. À cette époque le Secrétariat général aux affaires européennes saisit le ministère de la Santé afin qu’il présente une candidature d’un « praticien de terrain » afin qu’il participe au groupe Health RAN (Radicalisation awareness network) supporté par la Commission européenne et qui s’intéresse au phénomène de la radicalisation. Ce praticien devait être en lien avec la structure ministérielle centrale chargée de la question de la radicalisation.

La présidente de la Fédération Française de Psychiatrie en fonction me contacte et me propose d’être candidat. Le Conseil national professionnel de la psychiatrie retient et propose ma candidature, sans que j’aie une quelconque compétence spéciale en la matière.

Aussi serait-il intéressant de s’interroger sur les motifs qui avaient conduit à proposer ma candidature. Il semble que ce choix avait été motivé par le fait que j’étais un « professionnel de terrain », mais quel terrain : à la fois celui de la psychiatrie hospitalière de secteur, mais aussi intervenant de longue date en prison. Le lien présupposé entre psychiatrie/délinquance/prison/radicalisation a pu préluder à ce choix, ce qui n’est pas « innocent ». Le directeur de la DGOS me missionne. Je passerai pour diverses raisons sur la suite de cette mission, mais depuis cette date la question des liens entre psychiatrie et radicalisation ne cesse d’être abordée au SPH et a été à l’origine de réunions avec le ministère de la Santé afin d’exposer notre point de vue. Sur cette mission, je me contenterai de dire qu’au cours de ma participation à une réunion Health RAN à Prague en septembre 2012, il m’a été demandé qu’elle était alors la situation de la France en matière de radicalisation. Or, la radicalisation islamiste n’était pas encore une préoccupation prévalente sur la scène publique et « radicalisation » avait été surtout utilisée au cours du printemps 2012 lors de l’élection présidentielle où il avait été largement fait état de la radicalisation du discours politique d’un candidat entre les deux tours… Rappelons d’ailleurs que c’est en 2012 que le grand reporter Kamal Redouani (Redouani, 2016) commence à enquêter sur l’infiltration des djihadistes dans l’armée syrienne libre et que le désenchantement lié aux révolutions arabes commençait tout juste à apparaitre.

Pour revenir au point de vue du SPH, il est assez bien résumé dans le titre de mon intervention : « Entre psychiatrie et radicalisation : une relation prudente et attentive. » Je ne détaillerai pas l’état des connaissances qui sera développé au cours de la séance suivante. Je souhaite surtout mettre en exergue les faits qui interrogent sur les plans éthiques et juridiques et qui se sont développés au fil du temps, souvent de manière insidieuse.

2015

L’année 2015 va connaître une accélération dans la mobilisation contre le terrorisme islamiste du fait des nombreux attentats de cette année notamment ceux du début et de la fin de l’année.

Cellules de prévention de lutte contre la radicalisation

Les cellules de prévention de la radicalisation sont apparues de manière plus ou moins insidieuse avec des courriers émanant des préfectures sollicitant individuellement les médecins. Saisi par ses adhérents surpris par ces sollicitations inhabituelles et ne sachant comment y répondre, le SPH a écrit à la ministre de la Santé afin d’avoir une précision sur le cadre des interventions des médecins, sans obtenir de réponse.

Les autres tentatives de « recrutement » des psychiatres

En mars 2015, lors des Journées annuelles des Secteurs de Psychiatrie en Milieu Pénitentiaire à Nantes, un magistrat chargé de mission au ministère de l’Intérieur cherche à recruter des psychiatres pour participer à la collecte de renseignements au sujet de personnes détenues en passe de radicalisation avec des financements à l’appui. Il ne rencontre pas un grand succès.

Les travaux des parlementaires

Sans pouvoir citer tous les travaux des parlementaires, il convient de se référer au rapport des sénateurs sur « L’organisation et les moyens de la lutte contre les réseaux djihadistes en France et en Europe » (Sénat, 2015) d’avril 2015 qui comporte 110 propositions. Cinq d’entre elles ont une relation avec la psychiatrie et la psychologie et peuvent ouvrir à un débat intéressant, mais l’une d’entre elles n’est pas acceptable et montre bien le risque d’un recours abusif à la psychiatrie et qui consisterait à « Augmenter le nombre d’unités hospitalières spécialement aménagées (UHSA) pour permettre une prise en charge adaptée des détenus présentant des troubles mentaux engagés dans un processus de radicalisation ». J’ai bien conscience qu’au cours de ces États généraux de nombreux intervenants ou participants peuvent avoir une connaissance plus ou moins éloignée de la psychiatrie et notamment de la psychiatrie en milieu pénitentiaire, mais une telle proposition questionne sur la connaissance par les autorités des dispositifs hospitaliers et de leurs missions.

Ce rapport entraîne une réaction forte, notamment de l’Association des Secteurs de Psychiatrie en Milieu Pénitentiaire (ASPMP) qui a rappelé que la mission des UHSA est exclusivement de soigner des personnes souffrant de pathologies psychiatriques, comme toute unité d’hospitalisation psychiatrique.

2016

En mars 2016, le comité interministériel de prévention de la délinquance publie le guide interministériel de prévention de la radicalisation avec mission donnée aux ARS de constituer un réseau de psychologues et de psychiatres (fiche 22) afin : « D’assurer une prise en charge psychologique des familles sous forme d’entretiens individuels ou sous forme d’ateliers collectifs (groupes de parole notamment) et une prise en charge psychologique ou psychiatrique des personnes signalées comme radicalisées sous forme de consultations ou de séances thérapeutiques. » Difficile de savoir si l’action a été menée, probablement de manière variable selon les régions.

La loi no 2016-731 du 3 juin 2016 renforçant la lutte contre le crime organisé, le terrorisme et leur financement, et améliorant l’efficacité et les garanties de la procédure pénale permet de prononcer un suivi socio-judiciaire avec injonction de soins une personne coupable d’acte de terrorisme. Cette mesure peu connue, probablement pas encore prononcée, sera d’application d’autant plus difficile qu’il faudra des experts psychiatres et des médecins coordonnateurs, denrées dont la rareté ne peut que s’accentuer du fait de réformes en limitant l’attractivité. Elle s’inscrit dans l’extension infinie de l’injonction de soins, initialement créée pour les infractions à caractère sexuel, à des crimes ou des délits non sexuels.

2017

Après les attentats en Catalogne le 17 et le 18 août 2017 (Barcelone et Cambrils), le ministre de l’Intérieur français dit travailler à un nouveau projet avec la ministre de la Santé pour « mobiliser l’ensemble des hôpitaux psychiatriques et les psychiatres libéraux de manière à essayer de parer à cette menace terroriste individuelle » en considérant qu’un tiers des personnes regroupé dans le fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT), soit plus de 17 000 personnes auraient des troubles psychologiques. Les réactions diverses ne se font pas attendre dont celle de l’ASPMP par un communiqué au titre explicite : « La psychiatrie n’est pas la 4e force de sécurité du pays. »

2018

Malgré les réactions, la « surveillance » de la psychiatrie se resserre et s’accélère.

Plan national de prévention de la radicalisation

Le Premier ministre présente le 23 février 2018 le plan national de prévention de la radicalisation. La mesure 39 reflétera sans ambiguïté la vision des pouvoirs publics envers les personnes hospitalisées sans consentement en psychiatrie. : « Actualiser les dispositions existantes relatives à l’accès et la conservation des données sensibles contenues dans l’application de gestion des personnes faisant l’objet d’une mesure de soins psychiatriques sans consentement (HOPSY). »

Lettres des ARS aux directeurs d’établissements de santé

En mars 2018, les directions des ARS écrivent aux directeurs d’établissements de santé accueillant des patients en soins sans consentement pour leur demander d’informer sans délai les préfets des patients admis en soins sur décision du directeur d’établissement (SDDE = soins sur demande d’un tiers).

Le décret no 2018-383 du 23 mai 2018

Puis rapidement, après la présentation du plan et la lettre des ARS, parait le décret no 2018-383 du 23 mai 2018 qui autorise les traitements de données à caractère personnel relatifs au suivi des personnes en soins psychiatriques sans consentement. Son contenu est la suite logique de la volonté de surveillance des personnes hospitalisées en psychiatrie. Elle entraîne une large réprobation notamment lors de la réunion du Comité de pilotage de la psychiatrie au ministère de la Santé le 6 juin 2018, dont celle des représentants des usagers.

Courrier DGSI

Le 5 septembre 2018, le Canard enchaîné révèle dans un article intitulé : « Collomb et le secret médical, une histoire de fous » une lettre que la Direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI) avait écrite en mai à un directeur d’hôpital pour lui demander à propos d’un patient les informations suivantes :

  • S’il détenait un téléphone portable;

  • La liste des personnes lui ayant rendu visite;

  • Le contenu de ses conversations;

  • S’il avait un éventuel comportement prosélyte vis-à-vis des autres malades…

Il faut imaginer le circuit de cette demande. Un directeur d’établissement hospitalier ne dispose pas de cette information; il va devoir solliciter un certain nombre de professionnels de l’hôpital et selon la dynamique institutionnelle, ce type de situation peut engendrer de fortes tensions internes, alors qu’il n’y a tout simplement rien à répondre à cette question, sauf à rappeler les obligations légales qui s’imposent si on suspecte la possibilité de réalisation d’un crime ou d’un délit, comme on le verra plus loin.

Les recours

Des recours sont ensuite déposés, notamment du Cercle de Réflexion et de Proposition d’Actions pour la Psychiatrie (CRPA), une association d’usagers et du Syndicat des Psychiatres des Hôpitaux, d’abord pour celui-ci sous la forme d’un recours gracieux, puis d’un recours en excès de pouvoir le 3 octobre 2018. Le recours du SPH demande le retrait du décret, qui sous prétexte de gérer les procédures de soins sans consentement l’a justifié par la mesure 39 du plan de prévention de la radicalisation et qu’il est pris en application de l’article 26 d’une loi du 6 janvier 1978 relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés qui traite de la sûreté de l’État, de la défense ou de la sécurité publique.

Le recours développe une argumentation juridiquement serrée en insistant sur le fait que le décret repose sur un postulat manifestement incompatible avec le respect de la dignité humaine en stigmatisant les personnes souffrant de troubles mentaux et en les considérant comme des citoyens de seconde zone dont les droits fondamentaux peuvent être restreints.

II - QUE FAIT ET QUE PEUT FAIRE LA PSYCHIATRIE ?

Le rapport de la Fédération Française de Psychiatrie

La FFP a accepté une mission d’étude et de réflexion sur « Psychiatrie et Radicalisation » à la demande du ministère de l’Intérieur. Elle a publié un rapport intermédiaire dans deux numéros de sa revue (Fédération Française de psychiatrie, 2017, 2018). Ses travaux ont consisté en une revue de littérature et des auditions de professionnels de santé impliqués dans la prise en charge de personnes radicalisées. Il est intéressant de constater que les points de vue diffèrent selon l’expérience et le contexte d’intervention des personnes auditionnées. Il apparait toutefois nettement que les personnes radicalisées rencontrées ne souffrent que très rarement de troubles mentaux.

Toutefois, au stade du travail de la FFP, il semble que le ministère de l’Intérieur voudrait que lui soit apportée la preuve que les personnes hospitalisées sans consentement ne sont pas des personnes radicalisées. Il semble y avoir une méconnaissance absolue du profil des 92 000 personnes hospitalisées prises en charge sans leur consentement en 2015 dont 140 sur décision du représentant de l’État et le reste sur décision du directeur de l’établissement de santé (dont 19 518 en péril imminent) selon une étude de l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Coldefy & Fernandes, 2017).

Les soins sans consentement ou sous contrainte (SSC) existent depuis 1838 et si tous les patients pris en charge selon cette modalité étaient des terroristes, on le saurait. L’étude de l’IRDES indique que la population prise en charge en soins sans consentement souffre de troubles psychiatriques sévères. Les conduites suicidaires sont fréquentes et sont une des raisons importantes d’hospitalisations, mais on n’y trouve pas les martyrs ayant leur projet d’attentat-suicide !

Que peut faire la psychiatrie ?

En suivant de manière attentive les débats sur ces questions, la réserve de la psychiatrie sur ces sujets est souvent mal comprise, conduisant même à la considérer comme anti-citoyenne. Telle a d’ailleurs été la teneur de la réponse d’un directeur général d’ARS à la motion d’une CME demandant l’abrogation du décret HOPSY et qui lui répondait que l’absence d’un fichier national des SSC compliquait le travail de recherche quand un attentat se produisait et il faisait appel au « sens civique » des psychiatres pour en comprendre toute l’utilité, laissant sous-entendre que les psychiatres pourraient n’en avoir guère.

Sur les médias et sur internet, de fréquentes interrogations montrent que la psychiatrie est très mal connue, mais que plus largement le fonctionnement du psychisme humain l’est également. Ainsi, un journaliste sur une chaîne de radio demande de manière quelque peu irritée à un confrère psychiatre universitaire : « Mais que faites-vous si une personne radicalisée vient vous dire qu’elle va commettre un attentat très prochainement ? » Déconcertante naïveté ! A-t-on déjà vu un terroriste annoncer aussi explicitement un projet de ce type à un psychiatre ? Et si tel était le cas, je n’ai aucun doute sur la réaction du médecin. Il faut espérer que la psychanalyse très présente dans ces États généraux, pourtant fréquemment décriée, mais qui semble étonnamment appelée à la rescousse face à l’urgence (les voies de l’État sont sinon impénétrables au moins déconcertantes !), pourra témoigner « en pleine inconscience » de la complexité de notre appareil psychique…

En effet, il faut rappeler avec force, et le Conseil National de l’Ordre des Médecins a émis en ce sens des consignes claires sur ce sujet (Conseil national de l’Ordre des médecins, 2017, 2018) que selon l’article 223-6 du Code pénal est puni celui qui s’abstient d’agir pour empêcher un crime ou un délit. On retrouve ici ce que Cécile Rousseau nous a dit au cours de ces journées : au Québec, on ne signale que les risques importants d’homicide et les psychiatres hospitaliers envient Thierry Delcourt quand il se réjouit que le psychiatre privé ne soit pas soumis aux contraintes des transgressions au secret médical par les arcanes administratifs.

Une partie de l’opinion publique comme les politiques ont tendance à croire que pour être un terroriste, proférant une idéologie que l’on ne partage pas et de surcroît si on sacrifie sa vie, il faut être inévitablement « fou », et que le soin psychiatrique va remédier au mal ou rééduquer un esprit déviant comme semblent le faire les Chinois actuellement avec les Ouïghours (Médiapart, 2018).

Les obligations éthiques de la psychiatrie/médecine

La psychiatrie en milieu pénitentiaire est un champ d’exercice de la médecine (les somaticiens en prison rencontrent les mêmes problèmes) qui est exposé aux attaques de son cadre d’exercice légal, déontologique et éthique en avance par rapport à la médecine en milieu ouvert qui est en train d’être rattrapée par les attaques qu’elle subit.

Quelles sont les obligations éthiques de la psychiatrie et ses attaques ?

  • La protection de la santé et la liberté d’aller et venir sont deux principes à valeur constitutionnelle auxquels la psychiatrie doit se conformer. La législation et les diverses contraintes réglementaires imposent à la psychiatrie de réduire des pratiques coercitives (isolement et la contention)

  • La loi de 2011 précise que les soins libres sont la règle, les soins sans consentement, l’exception

  • L’effritement de l’indépendance professionnelle, qui est un principe important du code de déontologie médicale et inclus dans le code de la santé publique;

  • Le secret professionnel/médical est un autre principe important du code de déontologie médicale (Article 4) dont le champ se réduit progressivement comme peau de chagrin, au profit de l’extension de concept flou comme le « secret médical partagé ». L’incompréhension assez répandue de l’importance du respect de la confidentialité dans le déroulement des soins médicaux est très répandue, et ne peut que grandir du fait d’un douteux éloge médiatique de la transparence;

  • La promotion, sous prétexte de l’efficacité idéalisée d’un partenariat multi professionnel, des partages d’informations qui seraient plus ou moins opérationnelles. Le partage d’information est une obsession de l’Administration pénitentiaire et l’on a vu l’exemple des intrusions de la DGSI ou d’autres forces de l’ordre dans les hôpitaux. La résistance aux partages d’informations est renvoyée aux médecins butés comme une absence de bienveillance (ou manque de civisme) ou un refus de communiquer dans l’intérêt du patient, notamment en prison. Pourtant, il suffit de lire le récent interview de Jean-Marie Delarue dans la revue Dedans-Dehors de l’OIP pour constater toute l’hypocrisie d’une administration et la lâcheté politique qui renonce à affronter le problème (Anelli, 2018).

La transgression de ces règles ne peut que conduire à un grand désordre des esprits comme le rappelait le CCNE dans son avis no 94 du 26 octobre 2006 sur Santé et prison :

« On est là aux limites des problèmes éthiques posés par l’ambiguïté et la complexité des relations entre médecine et justice, et des risques de confusion et de perte de repères qui en découlent. »

Le risque d’instrumentalisation de la psychiatrie

Bien entendu, dans les hôpitaux psychiatriques, on peut rencontrer des patients qui profèrent des propos religieux qui peuvent inquiéter. Cela relève du phénomène bien connu de l’influence du contexte social sur certains états pathologiques délirants. Quand la société française était surtout catholique, les patients délirants se prenant pour le Christ n’étaient pas rares. Personnellement, je suis actuellement un patient qui dans sa phase délirante me montrait des marques sur la paume de ses mains et sur ses pieds comme la preuve qu’il était porteur des stigmates de la passion du Christ et qu’il était missionné pour tuer le Diable. Il n’en parle plus maintenant qu’il est traité.

La grande crainte de la psychiatrie est de voir se généraliser ce fantasme que les patients hospitalisés sans consentement seraient tous des terroristes en puissance, avec un fichage extensif d’une importante population qui a droit à la discrétion et en a besoin. Cette pression sécuritaire est très perceptible actuellement avec les difficultés que font les préfets pour les levées de SDRE ou les demandes de permission, sans oublier les nombreuses réquisitions de la police ou de la gendarmerie pour savoir si telle ou telle personne est hospitalisée ou non. Et pour quelles raisons ne pas finir par étendre un fichage à toute personne hospitalisée en psychiatrie, même en service libre, voire suivie en consultation ambulatoire ?

Enfin, j’ai appris récemment que des expérimentations sont tentées pour recruter les présidents des commissions médicales d’établissement (CME) comme « agent de recrutement » du ministère de l’Intérieur via les préfets. Il est évident que tout engagement dans ce sens est non seulement incompatible avec les exigences du secret médical, mais n’entre pas dans les missions règlementaires des présidents de CME qui n’ont pas été élus par leurs pairs pour ce type de mission. Peutêtre aurons-nous plus d’explications lors de l’intervention de cet après-midi sous l’habile formule « d’expérience de territorialisation de la prévention ».

Il nous faut rappeler que :

  • La psychiatrie sait prendre les dispositions nécessaires dans son domaine de connaissances tout en ne pouvant pas tout prédire;

  • La psychiatrie tient à ce que la démarche de soins, toujours délicate à mener en psychiatrie, ne soit pas stigmatisée ce qui pourrait avoir comme conséquence une réticence de certaines personnes pour engager une démarche de soin (ce qu’une représentante nationale d’usager m’a exprimé);

  • La psychiatrie peut aussi s’irriter de voir son champ clinique imposé (ce qui est une tendance très fréquente) tout en constatant la pénurie des moyens dont elle dispose, comme le montre l’actualité avec de nombreux mouvements de protestation dans les hôpitaux;

  • La psychiatrie, rappelle avec force, que comme toute branche de la médecine, l’indépendance professionnelle et le secret médical sont des outils nécessaires à son exercice;

  • La psychiatrie est disposée à contribuer aux débats sur ces questions, comme lors de ces journées, d’où sa présence vigilante, discrète, et prudente, mais tient à ce qu’en toutes circonstances les règles légales et éthiques qui régissent sa pratique soient respectées dans l’intérêt de tous.

La transgression de nos règles de droit non seulement serait une victoire pour ceux qui n’en veulent pas, mais n’ouvrirait pas à l’efficacité fantasmée par certains.

Le SPH espère que ces états généraux pourront faire entendre qu’il ne nous faut pas renoncer aux principes essentiels du soin reflétant les valeurs démocratiques de notre société.

Pour conclure, la motion d’Henri Ey lors du Congrès mondial de la psychiatrie qui se tenait à Mexico en 1971 reste d’actualité dans ses grandes lignes, en faisant abstraction du contexte politique de l’époque :

« L’Association mondiale de psychiatrie dénonce la malfaisance des campagnes de contestations antipsychiatriques d’inspiration politico-idéologique qui font jouer à la psychiatrie un rôle qui n’est pas le sien, celui d’être un instrument de la répression sociale. L’Association mondiale de psychiatrie, en affirmant que la psychiatrie est et ne peut être qu’une des principales branches de la médecine appliquée à la prophylaxie et au traitement des “maladies” mentales, recommande expressément à toutes les Sociétés qui la composent d’attirer l’attention de chacun de ses membres, celle de l’opinion publique et celle du Gouvernement de leur pays, sur le caractère essentiellement médical et l’usage exclusivement thérapeutique de l’action et des institutions psychiatriques.

L’Association mondiale de psychiatrie condamne toute exploitation politique qui aurait été ou pourrait être faite des concepts, méthodes et institutions propres à l’exercice de la psychiatrie qui est au service des seuls malades mentaux. »

LIENS D’INTÉRÊT

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


1

Le présent article est une version condensée d’une communication présentée au cours des États généraux psy sur la radicalisation qui ont eu lieu à Paris du 7 au 10 novembre 2018. Dans le cours du texte seront faites des références à d’autres interventions de ce colloque et qui peuvent être visionnées sur le site du Centre d’Etudes des Radicalisations et de leurs Traitements : https://cert-radicalisation.fr/etats-generaux-psy-sur-la- radicalisation/videos/.

Références

  1. Anelli L. (2018) Le Grand entretien avec Jean-Marie Delarue : « S’intéresser à leur vie. » Dedans-Dehors, no 101, octobre 2018. [Google Scholar]
  2. Coldefy M., Fernandes S. (2017). Les soins sans consentement en psychiatrie : bilan après quatre années de mise en oeuvre de la loi du 5 juillet 2011Questions d’économie de santé, no 222 – février 2017, http://www.irdes.fr/recherche/questions-d-economie-de-la-sante/222-les-soins-sans-consentementen-psychiatrie.pdf [Google Scholar]
  3. Conseil national de l’ordre des médecins (2017). Risque terroriste et secret professionnel du médecin, janvier 2017, https://www.conseilnational.medecin.fr/sites/default/files/cnom_risque_terroriste_et_secret_professionnel_du_medecin.pdf. Consultation le 31/10/2018. [Google Scholar]
  4. David M. (2018) Radicalisation et psychiatrie : rapport intermédiaire de la Fédération Française de Psychiatrie. La Lettre du SPH, no 15, juin 2018, https://sphweb.fr/categorie/sph/la-lettre-du-sph/ Fédération Française de Psychiatrie, Pour la Recherche, nos 93/94 de juin/septembre 2017 et nos 95/96 de décembre 2017 et mars 2018. [Google Scholar]
  5. Médiapart. Camps pour les Ouïgours en Chine : ce que tout le monde doit savoir. https://blogs.mediapart.fr/silk-road/blog/020918/camps-pour-lesouighours-en-chine-ce-que-tout-le-monde-doit-savoir-i. Consultation le 31/10/2018. [Google Scholar]
  6. Ordre national des Médecins. Entretiens croisés : Risque terroriste : faut-il passer outre au secret médical ?Bulletin de l’Ordre national des médecins, no 50 – juillet-août 2017. https://www.conseilnational. edecin.fr/sites/default/files/cn_bulletin/2017-07-01/master/sources/projet/MEDECINS-50.pdf [Google Scholar]
  7. Redouani K. (2016). Inside Daech. Dix ans d’enquête au coeur du Djihad. Paris, Arthaud. [Google Scholar]
  8. Sénat .L’organisation et les moyens de la lutte contre les réseaux djihadistes en France et en Europe1. http://www.senat.fr/rap/r14-388/r14-3881.pdf [Google Scholar]

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