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Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 2, avril-juin 2019
Page(s) 154 - 163
Section Quelles théories pour penser l’individuel et le collectif ? Intrapsychique et intersubiectivité (II)
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2019582156
Publié en ligne 30 juillet 2019

© GEPPSS 2019

Le concept d’intersubjectivité fait l’objet depuis quelques années d’un important travail théorique et empirique faisant suite à une découverte tout à fait marquante dans le domaine des neurosciences, celle des neurones miroirs. Cette découverte a conduit les chercheurs à repenser en profondeur leurs paradigmes et leurs conceptions dont certaines dataient des tout premiers temps de la psychologie cognitive. Dans ce cadre, le fonctionnement du cerveau est repensé dans un système intégré cerveau-corps dans lequel nos interactions avec l’environnement sont largement déterminées par les potentialités de notre corps. Prenons l’exemple d’une action simple : je prends un stylo pour écrire cet article. Lorsque je réalise cette action, des zones corticales motrices et visuelles sont activées. Mais fait remarquable, lorsque j’observe une personne prendre un stylo, non seulement les zones visuelles de mon cerveau sont activées mais également les zones motrices, celles précisément qui s’activent lorsque je réalise moi-même cette action, et ce alors même que je suis immobile. Autrement dit, le fait d’être observateur d’une action réalisée par autrui produit un phénomène que les chercheurs qualifient de simulation ou de résonance motrice qui consiste en une réactivation des zones motrices analogues à celles activées par la personne qui réalise l’action. Cette activation des systèmes sensori-moteurs est produite par la simple observation d’une action. Mais il a été montré que de tels phénomènes de simulations sont également observés lorsque l’action est décrite, exprimée par le langage. Autrement dit lire la phrase « je prends un stylo » va activer chez le lecteur des zones motrices identiques à celles qui sont mobilisées lorsque l’action est réalisée. On comprend que de tels résultats viennent interroger en profondeur les concepts d’intersubjectivité, de cognition sociale et le sens que nous donnons au fait de comprendre une action, qu’elle soit observée ou décrite. Ce sont ainsi les concepts de compréhension de l’autre et d’empathie qui sont revisités dans le cadre de cette nouvelle perspective qui donne au corps un rôle central. Ces découvertes, leurs implications et leurs développements sont au cœur de cet article. Nous rappellerons dans une première partie le contexte de découverte des neurones miroirs et les questions que cette découverte a fait surgir chez l’être humain puis nous développerons plus précisément deux exemples, l’un dans le domaine de la compréhension des émotions et l’autre dans le domaine de la compréhension du langage.

Au milieu des années 90, une équipe de chercheurs du département de neurosciences de l’université de Parme identifie chez le macaque un ensemble de neurones du cortex prémoteur présentant la propriété tout à fait singulière de s’activer lors de la réalisation d’une action (par exemple prendre une cacahuète) mais également lors de l’observation par autrui de cette action (voir l’expérimentateur prendre une cacahuète) (Gallese, Fadiga, Fogassi, & Rizzolatti, 1996; Rizzolatti, Fadiga, Gallese, & Fogassi, 1996). Autrement dit, l’observation d’une action provoque une activation automatique des mêmes mécanismes neuraux que ceux déclenchés lorsque cette action est réalisée. Ce phénomène ne semble pas être une simple redescription de ce qui est perçu visuellement. Ainsi ces neurones miroirs peuvent se déclencher alors que l’action est partiellement dissimulée. Ils sont donc capables de coder le résultat de l’action même si celle-ci n’est pas totalement visible (Umiltà et al., 2001). Les réponses produites par les neurones miroirs tiennent compte par anticipation du résultat final grâce à une simulation dans le cortex prémoteur. Ils concourent ainsi à identifier le but de l’action perçue et donc l’intention de l’agent (Fogassi et al., 2005). Ces premiers résultats obtenus chez le macaque ont immédiatement conduit à s’interroger sur l’existence de tels mécanismes chez l’être humain. Plusieurs années de recherches ont été nécessaires pour les identifier (Caspers, Zilles, Laird & Eickhoff, 2010; Molenberghs, Cunnington & Mattingley, 2011; Mukamel, Ekstrom, Kaplan, Iacoboni & Fried, 2010). Il s’avère que des phénomènes semblables existent bels et bien chez l’être humain. Durant l’observation d’une action motrice, des neurones s’activent dans diverses régions du cortex, en particulier prémoteur et pariétal, et cela de manière somatotopique selon que l’action est effectuée par exemple avec la bouche, le pied ou la main. Dans le contexte de leur découverte, il s’agit donc de neurones miroirs pour l’action. Les recherches se sont très vite développées afin de déterminer si de tels mécanismes pouvaient également être impliqués dans le domaine des émotions et des sensations. Il ressort que cette propriété de résonance n’est pas seulement réservée à la zone motrice mais se retrouve également dans des zones auditives, affectives et somato-sensorielles. Ces zones corticales qui sont activées lorsque des expériences sont vécues personnellement le sont également lorsqu’on observe une personne exprimer une émotion telle que le dégoût (Wicker et al., 2003) ou une sensation telle que la douleur (Botvinick et al., 2005; Jackson, Meltzoff, & Decety, 2005; Singer et al., 2004). L’ensemble de ces résultats a conduit plusieurs auteurs à proposer un cadre théorique unifié et intégré pour décrire un mécanisme général implicite et automatique de résonance par réactivation de nos propres systèmes neuronaux à partir de ce que nous percevons de l’autre. Ce mécanisme serait à la base de notre fonctionnement cerveaucorps et ne concernerait pas seulement le domaine de l’action mais également celui des émotions et plus largement de l’intersubjectivité et la cognition sociale. C’est notamment la perspective théorique développée par Gallese sous le nom d’embodied simulation, expression traduite en français par simulation incarnée, intégrée ou incorporée (Gallese, 2003a, 2005). Selon lui, ce mécanisme jouerait un rôle central dans la compréhension que nous avons de l’autre et des intentions que nous lui attribuons. Par l’activation de réseaux qui nous sont propres, nous aurions ainsi accès à une compréhension directe et préréflexive des actions et des émotions d’autrui. Ces mécanismes seraient responsables de notre faculté à être empathique avec autrui dans la mesure où ce couplage direct nous fait expérimenter ce que ressent l’autre dans notre propre corps par l’activation des mêmes circuits neuraux qui sous-tendent nos propres expériences émotionnelles et sensorielles. Dans ce cadre d’interprétation, l’empathie résulte de notre capacité naturelle à éprouver les relations interpersonnelles par une intercorporéité implicite, que l’on peut décrire comme une résonance de comportements sensorimoteurs signifiants et intentionnels (Gallese, 2003b).

La mise en place et le fonctionnement de ces mécanismes de résonance seraient façonnés par l’expérience et l’histoire personnelle de l’individu et seraient modulés par des variables situationnelles et individuelles. Ce point a été conforté par plusieurs résultats empiriques obtenus ces dernières années notamment dans le domaine des émotions. L’une de ces études a été conduite par l’équipe de Gallese auprès d’adolescents, enfants des rues en Sierra Leone au lendemain de la guerre civile (Ardizzi, Martini, Umiltà, Sestito, Ravera & Gallese, 2013). L’objectif était de montrer les graves conséquences sur le système mimétique émotionnel provoquées par l’absence de conditions de vie familiales, affectives et sociales sécurisantes. L’étude a été réalisée auprès de deux groupes d’adolescents de 15 ans et demi. Un premier groupe était constitué d’enfants des rues ayant vécu dans des conditions de grande privation affective et en l’absence de tout cadre familial stable. Au moment de l’étude ils étaient incarcérés dans une prison pour jeunes de Freetown suite à des faits de violence et de délinquance. Le second groupe pris comme groupe contrôle était constitué de jeunes du même âge et de même ethnie vivant dans la même région mais élevés dans leur famille et scolarisés dans une école de Freetown. Il est à noter que le lieu de passation de l’expérience était identique pour tous les participants : l’expérience se déroulait dans les locaux d’une mission de Freetown, les jeunes incarcérés ayant obtenu une autorisation spéciale de sortie pour participer à l’étude. L’ensemble des participants a été évalué sur leur capacité à identifier des émotions faciales. La tâche expérimentale utilisée consistait à visionner des petites séquences vidéo de 3 secondes présentant des morphing de visages dynamiques montrant le passage d’un visage neutre à un visage exprimant une certaine émotion. Le participant avait pour consigne d’identifier en la nommant l’émotion obtenue à la fin de chaque séquence. Les expérimentateurs avaient pris soin de présenter au préalable les 4 possibilités de réponses, la colère, la joie, la peur ou la tristesse, en laissant les 4 noms d’émotion inscrits de manière visible durant toute la durée de l’épreuve. Les résultats obtenus font apparaître des différences entre les deux groupes. Dans le groupe des enfants des rues, les réponses correctes atteignaient 97% pour reconnaître la joie, puis 67% pour la colère. Les performances diminuaient à 52% pour la peur et 32% pour la tristesse. Par comparaison, dans le groupe contrôle, le pourcentage était de 99% pour la joie, puis la peur à 84%, la colère à 75% et la tristesse 58%. En résumé, si les deux groupes présentaient des pourcentages de reconnaissance correcte élevés et comparables pour la joie et la colère, les deux groupes se différenciaient nettement pour l’identification de la peur et de la tristesse. Pour ces deux dernières émotions, le groupe d’enfants des rues atteignait un niveau d’identification beaucoup plus faible que le groupe contrôle. L’analyse des erreurs a permis de compléter ces résultats. Pour la peur et la tristesse, les enfants des rues présentaient un biais de réponse en faveur de la colère. Autrement dit, en présence d’un visage exprimant la peur ou la tristesse, les enfants des rues avaient tendance à reconnaître la colère. Cette première partie de l’étude a permis de mettre en évidence les difficultés de ces enfants à reconnaître certaines émotions faciales avec un biais prononcé en faveur de la colère. Une autre partie de l’étude se proposait d’étudier le phénomène de mimétisme facial supposé être sous-tendu par l’activité des neurones miroirs et qui aurait un rôle important dans la reconnaissance des émotions. Le mimétisme facial décrit la tendance à mimer sur notre visage les expressions faciales perçues chez l’autre. Ainsi, à la vue d’un visage exprimant une émotion positive ou négative, on peut enregistrer des réponses électromyographiques sur le visage de l’observateur au niveau des mêmes muscles que ceux impliqués pour exprimer cette émotion. Ce sont précisément ces réponses physiologiques qui ont été étudiées chez les enfants des rues et comparées au groupe contrôle. Pendant l’observation des vidéo montrant les visages exprimant les 4 émotions différentes, les réponses électromyographiques étaient enregistrées auprès des participants des deux groupes en positionnant des électrodes au niveau de 2 muscles spécifiques : le muscle corrugateur du sourcil qui permet de plisser la peau du front et de froncer les sourcils et qui intervient dans l’expression des émotions négatives telles que la colère; ainsi que le muscle grand zygomatique qui permet de relever la lèvre supérieure et qui intervient pour sourire. Les réponses enregistrées font apparaître de très nettes différences entre les 2 groupes. En ce qui concerne le muscle corrugateur, les enfants du groupe contrôle présentaient les réponses classiquement observées, à savoir une activation positive face à un visage exprimant la colère, la peur ou la tristesse et une réponse négative inhibitrice à la vue d’un visage exprimant la joie. Les réponses enregistrées auprès du groupe des enfants des rues présentaient un profil tout à fait différent, plus précisément un profil plat, sans aucune modulation en fonction de l’expression observée. En ce qui concerne le grand zygomatique, le groupe contrôle présentait un très net pic d’activation en présence d’un visage exprimant la joie. Dans le groupe des enfants des rues, on observait également une activation plus élevée pour la joie mais l’augmentation était plus lente et de moindre amplitude que dans le groupe contrôle. De l’ensemble de ces résultats, les auteurs concluent que les conditions de vie ayant privé ces jeunes adolescents d’un environnement social et affectif stable ont provoqué de graves et durables perturbations dans leur traitement émotionnel. Cela se traduit d’une part par des difficultés à identifier les émotions exprimées sur un visage avec une tendance à prendre pour de la colère tout ce qui n’est pas clairement perçu comme de la joie; et d’autre part, dans les réactions mimétiques faciales qui sont supposées être sous-tendues par des mécanismes miroirs, où l’on observe des réactions plus faibles voire absentes. Ces enfants interprètent donc des expressions de peur ou de tristesse indifféremment comme des stimuli menaçants qui produisent une sorte de figement facial. Cette étude invite à mieux comprendre la façon dont les expériences et les conditions de vie précoces vont jouer un rôle décisif dans la mise en place des processus sous-jacents à l’empathie émotionnelle, processus qui nous permettent de comprendre l’autre en nous offrant une lecture adaptée des signaux envoyés par ces sources d’informations éminemment sociales et émotionnelles que sont les visages. Des conditions de vie extrêmes ont ici abouti à une suppression des phénomènes de mimétismes. Ces résultats soulèvent la question des possibilités de remédiation et de rééducation face à ces déficits et difficultés. C’est tout l’enjeu des futures recherches conduites par cette équipe.

Dans cette dernière partie, nous aborderons les phénomènes de simulations sensori-motrices qui ont été étudiés en situation de compréhension du langage (voir Barsalou 2010 pour unesynthèse de ces travaux). De tels phénomènes ont été montrés par exemple lors de la lecture de mots isolés, qu’il s’agisse de verbes évoquant un mouvement (Hauk, Johnsrude & Pulvermüller, 2004), de noms d’objets pouvant être manipulés, par exemple des noms d’outils (Chao, Haxby & Martin,1999) ou de noms d’objets associés à des modalités sensorielles spécifiques, par exemple l’olfaction (Gonzales et al., 2006), la gustation (Barros-Loscertales et al., 2012) ou l’audition (Kiefer et al., 2008). Les mêmes systèmes sensori-moteurs que ceux qui interviennent lorsque nous interagissons avec notre environnement sont ré-activés à la lecture de ces mots, résultats attribués à des phénomènes de simulations perceptivo-motrices. En ce qui concerne les émotions, les données sont moins nombreuses mais des phénomènes ont pu être décrits comme relevant d’une simulation interne et mimétique lors de la lecture de phrases ayant un contenu émotionnel plaisant ou déplaisant (Havas, Glenberg & Rinck, 2007). Par ailleurs, de nombreuses données recueillies à l’aide de divers paradigmes comportementaux suggèrent également l’activation de simulations mentales à la lecture d’une phrase décrivant la réalisation d’un mouvement ou d’une action. Le principe de ces paradigmes repose souvent sur l’observation d’une facilitation à réaliser un mouvement pour donner sa réponse (par exemple en faisant un geste vers soi) lorsque celui-ci est congruent avec le mouvement induit par le sens d’une phrase lue précédemment (par exemple « il ouvre un tiroir ») (Glenberg & Kaschak, 2002; Klatzky, Pellegrino, McCloskey, & Doherty, 1989; Zwaan & Taylor, 2006).

Plusieurs auteurs font l’hypothèse que ces activations participeraient très directement à la compréhension du langage. L’accès à la signification d’unités linguistiques consisterait ainsi en une simulation interne des objets, événements et situations auxquels les mots réfèrent (Barsalou, 1999, et voir pour des revues récentes, Coello & Bartolo, 2012, De Vega, 2012). L’idée est que les mécanismes perceptifs, moteurs ou émotionnels impliqués dans une expérience du monde, le sont aussi dans le traitement de la signification du langage et contribuent à leur compréhension par la simulation mentale des actions ou des événements évoqués.

Tout comme nous l’avons vu plus haut en ce qui concerne la reconnaissance des émotions, l’une des directions des recherches actuelles consiste à étudier dans quelle mesure ces phénomènes sont modifiables et sensibles à divers facteurs, qu’il s’agisse d’expériences vécues ou d’éléments contextuels favorisant ou non leur émergence. Parmi ces effets de contexte, l’un d’entre eux a reçu une certaine attention ces dernières années : il s’agit de la perspective narrative induite dans un texte (Brunyé, Ditman, Giles, Holmes & Taylor, 2016). Il est fréquent d’entendre les lecteurs de romans décrire les émotions qu’ils ont ressenties, les sensations perçues ou les actions qu’ils se sont imaginés réaliser en se mettant à la place d’un personnage. Si la puissance évocatrice de la lecture tient à ce qu’elle s’appuie et exploite nos capacités intimes et incorporées de simulations perceptivo-motrices et émotionnelles, la question se pose alors de savoir si certaines conditions favoriseraient ces simulations mentales ? Il existe de fait certains procédés stylistiques qui invitent explicitement le lecteur à adopter le point de vue, la perspective du personnage principal. Un moyen simple d’agir sur la perspective narrative est de jouer sur la personne à laquelle les verbes décrivant les actions ou les émotions du personnage principal sont conjugués. Ainsi un texte écrit à la troisième personne, utilisant les pronoms personnels « il » ou « elle » pour référer au personnage principal invite le lecteur à adopter une position d’observateur par rapport à l’action. Mais un texte écrit à la première personne (« je ») ou plus encore à la deuxième personne (« tu »), invite le lecteur à prendre la place du personnage principal. Ce procédé a été utilisé dans plusieurs romans célèbres et permet d’introduire un jeu de rôle entre l’auteur, le personnage principal et le lecteur (on en trouvera un exemple particulièrement saisissant dans le roman de Cavino, Si par une nuit d’hiver un voyageur, 1982). Plusieurs études expérimentales ont été conduites ces dernières années afin de tester si le fait d’écrire un texte à la première, deuxième ou troisième personne pouvait avoir un impact sur la représentation élaborée par le lecteur, impact qui pourrait être imputable à des différences de simulations mentales. Une hypothèse plus précise étant qu’une action décrite à la première et/ou à la deuxième personne favorisait l’élaboration de simulations mentales plus riches et plus propices à la mémorisation car amènerait le lecteur « à se mettre dans la peau » du personnage principal. Plusieurs études ont permis de conforter cette hypothèse en montrant le bénéfice d’un adressage direct par l’utilisation notamment du pronom « tu » dans des tâches de mémoire et de compréhension (Brunyé, Ditman, Mahoney & Taylor, 2011; Ditman, Brunyé, Mahoney & Taylor, 2010)

Nous avons conduit une étude1 afin de prolonger ces premiers résultats en considérant des textes plus longs et en prenant en compte la nature des informations décrites (Seigneuric, Bueno, Pourcin, Lebahar, & Megherbi, 2015). Pour cette expérience, plusieurs textes ont été élaborés mettant en scène un personnage principal (l’un des textes par exemple décrivait le travail d’un peintre dans son atelier). Plusieurs verbes du texte avaient ainsi le personnage principal comme sujet et décrivaient ses actions ou ses émotions. Les autres verbes avaient pour sujet divers personnages secondaires intervenant dans l’histoire. Pour chaque texte, deux versions ont été créées en fonction de la perspective narrative adoptée, c’est-à-dire la personne auxquels les verbes référant au personnage principal étaient conjugués : une version « il » et une version « tu ». Les participants de l’étude étaient de jeunes adultes. Ils ont été affectés aléatoirement à l’une des deux versions des textes. Ils recevaient la consigne de lire très attentivement chaque texte. Juste après leur lecture, il leur était demandé de rappeler tous les verbes du texte dont ils se souvenaient. En analysant les verbes rappelés, nous avons pu montrer qu’avec la version « tu », les performances de rappel étaient plus élevées pour les verbes ayant pour sujet le personnage principal, qu’il s’agisse des verbes d’actions ou des verbes d’émotions, comparé à la version « il ». Cette différence n’était pas retrouvée pour les verbes ayant pour sujet un personnage secondaire. Ces résultats sont donc en accord avec l’hypothèse selon laquelle la perspective narrative a une influence sur la compréhension, impact qui pourrait s’expliquer par la qualité de la simulation mentale réalisée. Les recherches se développent actuellement chez l’enfant afin d’étudier l’évolution de ces effets en fonction de l’âge et du niveau de lecture. Cet article avait pour objectif de présenter certains résultats et récentes propositions théoriques dans le domaine de la psychologie cognitive et des neurosciences concernant l’intersubjectivité. Cette thématique est en plein essor sous l’impulsion des nombreux travaux produits à la suite de la découverte des mécanismes miroirs. Ces travaux ont conduit à remettre en cause une conception mentaliste de l’intersubjectivité. Dans le cadre de cette conception traditionnelle, la compréhension des intentions d’autrui repose sur une analyse qui passe par l’attribution d’états mentaux par l’observateur. Cette analyse mentaliste s’appuie sur des représentations internes codées sous forme propositionnelle. Au contraire, comme le considèrent plusieurs chercheurs comme Gallese avec son modèle de la simulation incarnée, l’activation du mécanisme de résonance motrice permet une compréhension directe et préréflexive de l’autre, ses actions, ses émotions, par une appropriation intérieure de ses actions. Les travaux actuels tentent d’apporter des réponses à la question de la mise en place de ces mécanismes au cours du développement (Gallese, 2009) et établissent des liens avec certaines psychopathologies dont les symptômes évoquent un déficit ou une altération du système des neurones miroirs. C’est le cas notamment chez les personnes présentant un trouble du spectre autistique (voir Gallese, 2003b, 2006).

La rapidité avec laquelle les études se sont développées dans ce domaine est tout à fait remarquable. Cela s’explique notamment par l’étendue et la diversité des questions que cette approche invite à soulever que ce soit dans le domaine de la compréhension des actions, des intentions et des émotions d’autrui que dans le domaine de la compréhension du langage. Il s’agit également d’une thématique de recherche qui tire pleinement partie de la complémentarité des méthodes comportementales, neurophysiologiques et d’imagerie cérébrale. L’accumulation des données s’accompagne d’une importante réflexion théorique dont émergent plusieurs voix et modèles. Il est encore trop tôt pour avoir une compréhension parfaite de ces mécanismes complexes et les interprétations proposées font encore apparaître de nombreux points de tensions et de divergences. En particulier, en ce qui concerne la compréhension du langage, il reste à démontrer le rôle réel de ces mécanismes de simulation. Sont-ils à l’origine, à la base de notre compréhension ou ne sont-ils qu’une réaction produite par simple association, un épiphénomène en quelque sorte (Mahon & Caramazza, 2008) ? Les travaux qui seront conduits dans les années à venir devront permettre de répondre aux attentes fortes et nombreuses dans ce domaine de recherche.

LIENS D’INTÉRÊT

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


1

Cette étude a bénéficié du soutien de l’Agence Nationale de la Recherche ANR 13-APPR-0009.

Références

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