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Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 2, avril-juin 2019
Page(s) 101 - 108
Section Sexualité et anorexie mentale (II)
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2019582101
Publié en ligne 30 juillet 2019

© GEPPSS 2019

« L’esprit est au corps ce qu’est l’abeille à la ruche : toujours en dehors, toujours à l’aventure d’un parfum ou d’un songe. L’esprit va en avant-garde dans le monde. La chair fait son miel avec ce que lui ramène l’esprit. La chair se nourrit des substances prélevées par l’esprit dans le monde éternel, la chair se nourrit de pureté et de vérité. »

Christian Bobin, La Merveille et l’Obscur, Paroles d’Aube, 1991.

Le corps et l’esprit, la place de l’un par rapport à l’autre, leurs relations ou intrications soulèvent encore de nos jours de grands questionnements et sont sources de bien riches réflexions philosophiques, religieuses et anthropologiques. Les savoirs et pratiques qui impliquent le corps, notamment la médecine et tout le champ des maladies psychosomatiques ou encore celles qui abordent le schéma corporel et l’image du corps viennent interroger les grandes perspectives dualistes ou monistes. En effet, quand les théories de René Descartes posent l’existence de la matière indépendamment de l’esprit bien qu’interagissant ensemble, une approche métaphysique moniste comme celle de Baruch Spinoza soutient l’unité substantielle indivisible de l’être donnant à penser une unité du corps et de l’esprit. Finalement, lorsque notre pensée traite cette question du corps, de quel corps parlons-nous, quelles limites lui attribuons-nous ? Ce pourrait être le corps biologique ou anatomo-physiologique qui est la source ou sur lequel viennent prendre forme les pulsions avec affects et représentations selon Sigmund Freud. Dans le Moi et le Ça, Freud (1923) introduit la notion du Moi-corporel et soulève que le Moi serait dérivé de sensations corporelles, notamment celles qui prennent source à la surface du corps. D’autres médecins ou scientifiques contemporains à l’instar de François Ansermet et Pierre Magistretti (2004), soutiennent les liens entre neurosciences et psychanalyse, entre neurones, cerveau biologique et vie psychique et développent l’idée de phénomène de plasticité : « Au-delà de l’inné, au-delà de toute donnée de départ, ce qui est acquis au gré de l’expérience laisse une trace qui modifie ce qui était. [...] La plasticité amènerait à imaginer une intégration complexe entre une détermination génétique et une détermination environnementale et psychique. » Dans une pensée dynamique bidirectionnelle, nous pourrions ainsi ajouter que parler du corps, c’est aussi parler de son autre (âme, esprit, psyché) qui lui donne consistance, le connaît, le pense comme un objet. En psychiatrie, l’anorexie mentale vient parfaitement illustrer les liens complexes entre soma et psyché. Si les premiers cas d’anorexie (signifiant « perte d’appétit ») sont décrits depuis l’Antiquité, la question du corps et de ses représentations s’inscrivent progressivement dans la description des processus psychopathologiques sous-tendant l’anorexie mentale, comme en témoignent les modifications critériologiques depuis les années 1980. En effet, le rapport au corps fait partie des critères diagnostiques depuis le DSM-III (American Psychiatric Association, 1980) avec la description d’un trouble de la conscience et de l’image du corps jusqu’aux critères du DSM-5 qui requièrent une peur intense de grossir ou de devenir gros, ainsi qu’une altération de la perception du poids et du corps avec influence sur l’estime de soi et déni de la gravité de la maigreur actuelle (American Psychiatric Association, 2013). L’anorexie mentale est un trouble psychiatrique multifactoriel qui a une faible prévalence en population générale, estimée entre 0,3 et 2,2% chez les femmes en âge de procréer, mais qui peut avoir de lourds effets à long-terme, sur elles-mêmes mais également sur leur bébé à l’occasion d’une grossesse et donc avoir des effets possiblement intergénérationnels (Solmi, Sallis, Stahl, Treasure, Micali, 2014). La grossesse représente ainsi un évènement majeur dans la vie d’une femme, qui vient s’inscrire dans son histoire personnelle et familiale. La période périnatale s’accompagne d’importants bouleversements somatiques et hormonaux, mais il s’agit également d’une phase de vulnérabilité psychique avec un haut risque d’apparition ou de décompensation de pathologies psychiatriques maternelles. La question du corps prend tout son sens lorsque l’on étudie les changements physiologiques et potentiellement pathologiques inhérents à la grossesse, tout comme elle fait partie intégrante de la compréhension de la psychopathologie de l’anorexie mentale. Nous nous sommes ainsi intéressés à la thématique du corps chez les patientes souffrant d’anorexie mentale qui viennent enfanter, un corps à la fois pris dans sa réalité effective et également dans les représentations dont il fait l’objet. Un corps symptôme, un corps-fonction, un corps parfois bouleversé par l’expérience de la maternité mais surtout un corps qui transmet et est amené à donner la vie.

Dans une première partie, nous décrirons la place du corps dans l’anorexie mentale, puis nous détaillerons l’expérience de la maternité chez les femmes enceintes souffrant d’anorexie mentale avec un investissement narcissique marqué. Pour terminer, nous aborderons l’anorexie mentale face à la métamorphose corporelle de la grossesse.

La place du corps dans l’anorexie mentale

L’anorexie mentale est classiquement décrite par la triade anorexie-amaigrissement-aménorrhée, bien que l’aménorrhée ne fasse plus partie des critères diagnostiques référencés dans le DSM-5 (APA, 2013). Ces symptômes ont un lien particulièrement étroit avec le corps. En effet, la conduite anorexique, une conduite active de restriction alimentaire et de lutte contre la faim annonce souvent le début des troubles (Corcos, 2006). Dans leur ouvrage, E. et J. Kestemberg et S. Decobert (1972) attribuent plusieurs valeurs à la nourriture : premièrement symbolique puisque représentant la mère, deuxièmement physiologique de satisfaction pulsionnelle et dernièrement source de plaisir et de première expression d’agressivité qui fait jour au stade oral. Ainsi, le refus de se nourrir traduirait des difficultés d’incorporation et d’introjection : « tout ce qui est intériorisé devient mauvais » (E&J Kestemberg, Decobert, 1972). L’adolescente souffrant d’anorexie mentale, faisant face à l’aliénation de son désir à celui de ses parents viendrait manifester, par ce refus alimentaire, une quête d’identité psychique et corporelle indépendante de ses parents, dans ce qu’ils peuvent apporter de nourriture effective et psychique. De plus, l’écart entre la fragilité narcissique et l’Idéal du Moi hypertrophié, autrement dit la vision idéalisée d’elles-mêmes, est majeur chez ces patientes souffrant d’anorexie mentale. Ainsi, leur « corps dont les besoins sont vécus comme tout à fait méprisables au regard de [leur] propre image idéalisée, représente une blessure permanente, une dérision morcelante, qui [les] contraint à ne le point satisfaire, sous peine de le détruire » (E&J Kestemberg, Decobert, 1972). La conduite anorexique est associée à une intense peur de prendre du poids avec un désir d’en perdre, ce qui montre l’importance du trouble de l’image corporelle pour ces patientes. La perception de l’image du corps est erronée, faussée, parfois quasi-délirante avec une méconnaissance voire un déni de la maigreur. L’utilisation de laxatifs, de diurétiques et les vomissements postprandiaux sont autant de moyens mis en œuvre pour éviter une prise de poids si effrayante.

Puis, secondaire à la restriction alimentaire, le corps de ces patientes est marqué par l’amaigrissement. Les joues fondent, les bras deviennent cachectiques, le grill costal apparaît.

L’amaigrissement viendrait figurer un éprouvé du manque (Corcos, 2003). Les patientes sont peu inquiètes de cet amaigrissement, elles le trouvent même souvent insuffisant, la dysmorphophobie augmentant avec la dénutrition. Cet amaigrissement dépasse rapidement 10% du poids normal mais peut atteindre jusque 30 à 50% du poids initial, et les conséquences peuvent en être sévères (Corcos, 2006).

Ensuite, l’aménorrhée est liée à l’importance de la dénutrition, à l’exercice physique, au stress et à leurs effets sur l’axe hypothalamo hypophysaire gonadique. L’aménorrhée précède l’amaigrissement dans un tiers des cas et peut persister après la rééquilibration pondérale (Corcos, 2006). L’aménorrhée peut être secondaire ou primaire dans le cadre d’anorexies mentales pré-pubères. Dans le cadre de l’anorexie, l’aménorrhée peut être pensée comme un des effets du comportement général de maîtrise présent dans cette affection : maîtrise des ingestats, des émotions, des relations (Corcos, 2006; E&J Kestemberg, Decobert, 1972), avec le refus de la passivité et de cette fuite orificielle, de cet écoulement qui proviendrait de l’intérieur du corps si angoissant. L’aménorrhée vient également interroger la possibilité de maternité et donc de rivalité avec sa propre mère.

Par ailleurs, l’anorexie mentale présente deux pics de fréquence, en période pubertaire et à l’âge de 18 ans (Nicolas, 2017). Ce sont deux phases de transition importantes pour toute jeune fille qui se construit, se développe : le passage de l’enfance à l’adolescence et celui de l’adolescence à l’âge adulte. Ainsi, la puberté et les modifications corporelles submergent ces jeunes patientes souffrant d’anorexie mentale qui doivent faire face à ces vagues pulsionnelles. Les transformations corporelles, l’acquisition d’une identité sexuée féminine et possiblement maternelle vont venir interroger leur sentiment de continuité d’existence et leur inscription dans une filiation. Les conduites alimentaires perturbées et l’amaigrissement qui en résulte viennent effacer les caractères sexuels secondaires, et ainsi réprimer toute sexualisation du corps. Leur corps malmené, décharné, amaigri les mettra à distance de tout vécu comme objet de désir sexuel. Elles vont pouvoir retrouver un corps d’enfant et se rapprocher de leurs parents en évitant la réactivation du conflit œdipien et dans une aconflictualité qui préexistait à l’avènement pubertaire.

L’hyperactivité physique est un symptôme fréquemment retrouvé dans l’anorexie. Les jeunes patientes peinent à rester assise, se raidissent au bord de la chaise lors des entretiens, tournent en rond dans certains lieux, font de l’exercice physique jusqu’à épuisement. L’hyperactivité semble avoir une véritable fonction pour elles, elle empêche d’éprouver leur corps, de le sentir, de se sentir et de prendre conscience d’elles. L’inactivité, l’absence de mouvement les font approcher un sentiment de vide interne et de détresse bien douloureux, dont il faut éviter la confrontation. Ainsi, le contrôle sur le corps est permanent, les muscles sont hypertoniques. Esther Bick a décrit la fonction défensive musculaire chez les bébés dont elle lui a attribué le nom de « seconde peau musculaire » (Henniaux, 2009). Elle explique que le nourrisson, lorsqu’il ne se sent pas continu, essaiera de lutter par lui-même devant des angoisses de désintégration. Cela vient interroger la fonction de cette hyperactivité pour les patientes. Par ailleurs, l’aspect décharné et abimé de la jeune patiente et la souffrance érotisée qui s’y rapporte (sensations de faim et de froid, faiblesse du corps, douleurs musculaires et articulaires) illustrent bien une certaine dimension masochiste qui vient pourtant les renforcer sur le plan narcissique. Dans ce déni du corps, les jeunes patientes souffrant d’anorexie pourraient se voir traversées par « le fantasme mégalomaniaque de se vivre immortel[les] » (E&J Kestemberg, Decobert, 1972). Dans ce contrôle permanent qui les caractérise, il y a la maitrise des envies mais aussi de l’angoisse que cela déborde, preuve d’une « oralité dévorante ». Par cet acte alimentaire addictif en excès dans la privation et la restriction, les jeunes patientes bloquent, hypercontrôlent le ressenti des émotions. En même temps, l’intensité de ces comportements de restriction est à la hauteur de ce qui les menace dans leur propre identité et assises d’elles-mêmes (Corcos, 2006). Finalement, la clinique des troubles des conduites alimentaires et particulièrement celle de l’anorexie mentale viennent revisiter les grandes théories développementales du tout-petit ou des interrelations précoces en périnatalité. Ainsi, Didier Anzieu (1995), avec son concept théorique du « Moi-peau », vient offrir un éclairage intéressant sur les problématiques de l’anorexie mentale, notamment en prenant en compte les assises narcissiques fragiles. L’auteur parle du Moi-peau comme « une figuration dont le Moi de l’enfant se sert au cours des phases précoces de son développement pour se représenter lui-même comme Moi contenant les contenus psychiques, à partir de son expérience de la surface du corps. Cela correspond au moment où le Moi-psychique se différencie du Moi-corporel sur le plan opératif et reste confondu avec lui sur le plan figuratif » (Anzieu, 1995). D. Anzieu offre par ailleurs une définition topographique du Moi-peau qui, dans le cas habituel, se constitue d’un feuillet à double face (interne et externe) entourant l’appareil psychique, définissant un contenant et un contenu, le Moi-psychique étant intégré dans le Moi-corporel. Le Moi-psychique se développe par étayage, puis par différenciation à partir du Moi-corporel (Anzieu, 1995). De l’expérience d’une peau commune appartenant à la fois à la mère et son bébé, peau figurative de leur union symbiotique, le bébé accède progressivement à son autonomie psychique et physique, par un processus de différenciation de sa mère. Ainsi, dans la théorie de D. Anzieu, chez les patientes fragiles sur le plan des assises identitaires, il pourrait advenir un fantasme d’autosuffisance, et une absence (ou un refus) de peau commune avec autrui, traduisant un rejet de la dépendance (Nicolas, 2017). Dans d’autres profils comme les troubles de personnalité borderline, le fonctionnement des patientes se caractériserait par une atteinte de la périphérie et de la structure d’ensemble du moi-peau, qui serait distordue, les deux faces du moi-peau n’en faisant qu’une, tordue en anneau de Mœbius, d’où un trouble de la distinction entre ce qui vient du dedans et ce qui vient du dehors (Nicolas, 2017).

Pour finir, chez les patientes souffrant d’anorexie mentale, le clivage entre l’appareil psychique et le corps qui s’installe est puissant, le fonctionnement psychique s’appauvrit au profit des sensations corporelles (Corcos, 2007). Reprenant la théorie du Moi-peau, le sujet anorexique fragile sur le plan narcissique, institue une dissociation défensive en utilisant les résidus du clivage précoce entre psyché et soma à visée de protection contre le danger de destruction totale que représenterait la croyance d’être une personne unifiée intégrant le corps à la vie mentale. En effet si l’un de ces deux aspects (psyché et soma) était attaqué, l’intégralité de sa personne serait alors détruite (Anzieu, 1995). Le clivage du corps et de la psyché, pour ces jeunes patientes anorexiques, serait ainsi pris dans un mouvement de sauvegarde narcissique.

Expérience de la maternité marquée par l’investissement narcissique

Pour aborder la question de la maternité chez la patiente souffrant d’anorexie mentale, il est important de reprendre les grandes lignes de cette expérience si particulière dans la vie d’une femme, dans un cadre classique, physiologique. En effet, la grossesse constitue une véritable crise psychique et maturative pour la femme. P.C. Racamier (1998) désigne par le terme maternalité, « l’ensemble des processus psychoaffectifs qui se développent et s’intègrent chez la femme lors de la maternité ». Ainsi, la grossesse, processus dynamique, est une période de grande conflictualité dont l’enjeu est le changement de génération (Bydlowski, 2001). Elle réactive les conflits infantiles des phases antérieures du développement de la femme et questionne les premières relations, investissements libidinaux et identifications précoces avec sa propre mère (Lebovici & Stoleru, 2003). Le désir d’enfant s’appuie sur les problématiques préœdipienne et œdipienne. Lors de la grossesse, se rejoueraient ces phases libidinales infantiles. Le désir d’enfant s’inscrit également dans un espace de différenciation et de séparation avec la mère. La femme enceinte solde ainsi sa dette de vie : « en enfantant, une femme devient sa propre mère, elle la prolonge tout en se différenciant d’elle » (Bydlowski, 1998). M. Bydlowski parle de transparence psychique, fonctionnement psychique maternel qui se caractérise par un état de conscience modifié avec un seuil de perméabilité aux représentations inconscientes abaissé dès les premières semaines de gestation (Bydlowski, 2001). Au cours de cette période, des souvenirs anciens ou des fantasmes jusqu’alors refoulés vont affleurer à la conscience, sans être censurés (Bydlowski, 2001). La future mère va investir de façon massive sa propre histoire, se recentrer sur son monde interne psychique avec une plasticité importante des représentations mentales. En effet, le fonctionnement psychique pendant la grossesse va impliquer la constitution de nouvelles représentations mentales chez la femme enceinte : la modification de ses propres représentations formées pendant l’enfance et la représentation d’elle-même en tant que mère avec un enfant (Soubieux & Soulé, 2005). Pendant la grossesse, la représentation du fœtus puis du bébé va s’élaborer progressivement dans le psychisme maternel. Le premier trimestre marque le temps de « l’acceptation » de l’embryon en soi, et témoigne de l’investissement narcissique de la femme sur le fœtus et ellemême, dans une expérience psychologique de fusion (Golse & Moro, 2014). Cette réaction psychologique d’indifférenciation entre la mère et le fœtus va permettre la greffe psychique de l’être en devenir (Bayle, 2005). La grossesse implique un processus d’intégration psychique d’un être conçu à l’intérieur de la femme, initialement inconnu, avec qui la future mère doit construire un lien singulier s’établissant de façon progressive (Bayle, 2005). S. Missonnier (2007) parle d’un travail de « nidification psychique » du fœtus qui s’opère au sein de la psyché maternelle. Puis, l’enfant apparaît dans le psychisme maternel par ses représentations imaginaires et fantasmatiques (Golse & Moro, 2014). Les rêveries maternelles vont permettre d’individuer le fœtus dans la psyché maternelle et ainsi accompagner le travail de la différenciation d’avec l’enfant (Golse & Moro, 2014). Le deuxième trimestre est une étape importante dans la prise de conscience de la présence à l’intérieur d’elle-même d’un enfant différencié, par la perception des premiers mouvements fœtaux (Golse & Moro, 2014). Enfin, D.W. Winnicott (1989) a décrit une période de sensibilité particulière de la femme qui se développe dans les quelques semaines précédant l’accouchement et se poursuit dans le post-partum immédiat, qu’il a qualifié de « préoccupation maternelle primaire ». La mère se montre tout spécialement « capable de s’adapter aux tous premiers besoins du nouveau-né, avec délicatesse et sensibilité » (Winnicott, 1989). B. Golse et M. Bydlowski (2001) ont décrit un processus d’objectalisation du point de vue de la mère avec un mouvement qui va de l’objet interne à l’objet externe, dans un désinvestissement progressif du premier au profit du second. L’évolution se fait en quatre étapes : objet purement interne, objet intérieur physique mais déjà psychiquement externalisé, objet externe physique mais psychiquement encore internalisé et objet véritablement externe. Cependant, l’expérience psychique de la grossesse peut être marquée par un vécu d’ambivalence de la maternité. Les modifications physiques inhérentes à la grossesse, les bouleversements de la vie sociale et familiale, et l’élaboration de nouvelles représentations mentales peuvent faire réémerger des sentiments de la pré-histoire ma

ternelle et faire naître l’ambivalence définie ainsi « la présence simultanée dans la relation à un même objet de tendances, d’attitudes et de sentiments opposés, par excellence l’amour et la haine » (Laplanche & Pontalis, 2007). J.M. Delassus (2010) évoque un vécu possible d’atteinte à la liberté du sujet par la grossesse, liberté écartée par la survenue d’un phénomène qui se met à enrichir et à habiter le corps. Ainsi, certaines manifestations somatiques comme les vomissements gravidiques pathologiques pourraient trouver leur origine psychique dans un conflit d’ambivalence entre la volonté de poursuite de la grossesse et des sentiments hostiles à l’encontre de l’être conçu, avec le désir inconscient de le rejeter (Missonnier, Blazy, Boige, Presme, Tagawa, 2012).

Dans l’anorexie mentale, les questions de la problématique identitaire, de séparation-individuation, de différenciation vis-à-vis des imagos parentales mais aussi des fantasmes autour de l’identité féminine et du maternel, viennent se réactualiser au moment de la grossesse. M. Corcos (2016) a précisé que pour ces futures mères, entravées dans leur problématique narcissique, « l’expérience de la grossesse, vécue dans l’angoisse d’une altérité naissante [pourrait] réactiver les vicissitudes des processus de séparation-individuation dans l’enfance avec l’objet maternel primaire ». L’expérience analytique chez les patientes souffrant d’anorexie montre que le désir œdipien de s’unir sexuellement au parent du sexe opposé pourrait laisser place au désir pré-œdipien de (re)fusionner avec le parent de même sexe. La grossesse pourrait renforcer à nouveau le lien mère-fille, il s’agirait d’un désir de grossesse « pour la grossesse » avec une problématique pré-œdipienne très marquée, recherchant la propre mère, renvoyant au fantasme d’être la femme enceinte mais également d’être le bébé porté dans le ventre de sa mère. Cependant, M.J. Mouras (2003) souligne que « un certain nombre de femmes expriment en fait le désir de grossesse pour l’impression de complétude qu’elle procure, pour prouver à soi, et quelques fois aux autres, qu’elles sont capables de procréer mais elles ne sont pas pour autant prêtes à accorder au bébé le statut de sujet désirant, prêtes à le concevoir dans son altérité ». Ainsi, la grossesse pourrait être pour ces femmes une affirmation d’une identité sexuée féminine, sans désir de maternité. La grossesse permettrait en effet d’accéder au statut de femme et de se séparer de sa mère dans un compromis : accéder au statut de femme mais refuser le statut de mère. De plus, l’objet amoureux, le tiers, pourrait jouer le rôle de substitut fantasmatique du père réactualisant la problématique œdipienne contournée dans l’enfance (Gandouly, 2013). Ainsi, la littérature met en évidence chez ces futures mères une difficulté à s’affranchir du modèle familial d’origine ainsi qu’un fantasme de réparation de soi pendant la grossesse. Des thèmes autour de la problématique narcissique sont retrouvés dans le discours des femmes enceintes ayant un trouble des conduites alimentaires : question de l’idéal, du double, du non-séparé, de la réparation. L’investissement narcissique, pourtant inhérent à tout projet de grossesse, pourrait occuper une place prépondérante pour ces futures mères tout au long de la grossesse, avec l’idée que la grossesse pourrait donner un sens à la vie de ces femmes, un comblement du vide, laissant peu de places pour un tiers au sein de la dyade et la grossesse pourrait également être associée à des fantasmes de la réparation de soi et du lien mère-fille à travers l’enfant à naître (Achim, Lafortune, Laurier, Jeammet, Corcos, 2012).

L’anorexie mentale face à la métamorphose corporelle de la grossesse

S’il était important de repréciser quels fantasmes et représentations traversent les femmes enceintes souffrant d’anorexie au cours de la grossesse, la question du corps et de ses transformations doit être détaillée. En effet, les femmes enceintes font l’expérience de changements rapides sur la forme et le poids de leur corps conduisant à une réévaluation voire une réappréciation notable de leur image corporelle (Coker & Abraham, 2015). La littérature qui s’intéresse à l’évaluation de l’image corporelle au cours de la grossesse pour les femmes enceintes dans un cadre physiologique montre des résultats contrastés. Certaines études mettent en évidence un pic de préoccupations corporelles au début de la grossesse, puis une relative satisfaction corporelle en milieu et fin de grossesse pour ensuite révéler une augmentation de ces troubles de l’image corporelle en postnatal (Clark, Skouteris, Wertheim, Paxton, Milgrom, 2009; Skouteris, Carr, Wertheim, Paxton, Duncombe, 2005). La présence de ces troubles

après l’accouchement met en évidence le véritable challenge émotionnel et physique que représente la période postnatale pour retrouver le corps d’avant la grossesse (Rallis, Skouteris, Wertheim, Paxton, 2007). D’autres études montrent plutôt une stabilité des préoccupations corporelles au cours de la grossesse, soulignant que celles qui débutent leur grossesse avec un haut niveau de préoccupations corporelles, le maintiennent tout au long de cette grossesse (Clark, Skouteris, Wertheim, Paxton, Milgrom, 2009; Skouteris, Carr, Wertheim, Paxton, Duncombe, 2005). Pour les femmes enceintes souffrant d’anorexie mentale, les études scientifiques montrent que les niveaux de troubles alimentaires et d’insatisfaction corporelle diminuent au cours de la grossesse pour ré-augmenter ensuite en postpartum et revenir à leur niveau pré-gestationnel dans les quatre mois qui suivent l’accouchement (Micali, Treasure, Simonoff, 2007; Rocco et al., 2005). R. Debray (1996) souligne qu’une femme qui aurait témoigné d’un mouvement de désorganisation somatique durant la période de l’adolescence aborderait la grossesse avec une fragilité somatique accrue. De plus, C. Bergeret-Amselek (1997) ajoute que la transformation corporelle de la maternité serait d’autant plus tolérée que la féminité aurait été acceptée à l’adolescence. Or, dans l’anorexie mentale, ce sont justement ces questions du féminin ou encore de la génitalité qui donne aussi accès à la découverte du féminin, qui prennent une place importante dans la problématique. En effet, chez ces futures mères, les modifications rapides et importantes de l’image corporelle, sont susceptibles de réactiver, dans un après-coup de l’adolescence, certaines problématiques autour de l’investissement du corps sexué, ayant accès à une sexualité génitale et d’une passivité angoissante et subie. Finalement, prendre du poids au cours de la grossesse, c’est certainement pour ces futures mères éprouver une perte de contrôle et de maîtrise redoutée. D’autres auteurs comme M. Peolidis (2004) soulignent que sachant que toute femme enceinte pourrait ressentir une ambivalence pour le bébé à naître, avec un refoulement de l’agressivité, ce bébé pourrait être vécu pour ces femmes comme un générateur d’angoisses, un élément intrusif à l’instar de l’alimentation, qui vient déformer le corps et le ventre. Pour finir, la transformation corporelle liée à la grossesse peut perturber l’image de féminité que les femmes ont d’elle-même et venir éprouver le narcissime de la femme. Or, l’anorexie mentale est une pathologie où le narcissisme est fortement fragilisé.

Conclusion

S’interroger sur le corps et ses liens avec la psyché est essentiel dans la compréhension de la psychopathologie des troubles des conduites alimentaires et notamment de l’anorexie mentale. Ce corps qui vient se transformer au moment de l’adolescence vient faire vivre l’angoisse et la peur pour ces jeunes patientes fragiles sur le plan narcissique. Le clivage soma-psyché viendrait alors dans un mécanisme défensif tenter de sauvegarder le narcissisme, à un prix cependant coûteux. Autre phase de transition et de période de modifications corporelles rapides et difficilement contrôlables pour une femme : la grossesse. Si les troubles alimentaires et l’insatisfaction corporelle semblent diminuer au cours de la grossesse, l’investissement de la grossesse se ferait sur un mode narcissique plus qu’objectal et notamment en fin de grossesse. La dimension de contrôle et de maîtrise reprendra place dans le post-partum. Cependant, peu d’études scientifiques abordent cette question du corps au cours de la grossesse pour ces patientes souffrant d’anorexie mentale. Or, nous ajouterons que l’étude des pathologies psychiatriques maternelles et de leur impact sur le fœtus fait l’objet de recherches grandissantes. En effet, comme le soulève J.M. Delassus (2010), « la première naissance véritable se produit pendant la période prénatale à l’intérieur d’un milieu originel ». Cela vient questionner les toutes premières interactions prénatales entre la mère souffrant d’anorexie et le bébé qui prend place au sein de son corps pour s’y lier et des possibles retentissements physiques et psychologiques sur l’enfant. ■

LIENS D’INTÉRÊT

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.

Références

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