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Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 1, janvier-mars 2019
Page(s) 75 - 76
Section Analyse de livre
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2019581075
Publié en ligne 22 juillet 2019

Du contre-transfert corporel : Une clinique psychothérapeutique du corps

Catherine Potel

Collection L’Ailleurs du corps

Toulouse : Érès, 2015 : 222 pages

En quoi un transfert peut-il être corporel ? De quelle manière le corps est-il engagé dans le contre transfert ?

À ces questions ouvertes par la lecture du titre de Catherine Potel, notre collègue psychomotricienne, psychothérapeute à médiation corporelle et en relaxation analytique, la préface de Bernard Golse nous offre déjà des éléments de réponse. « Le corps se trouve en position centrale quant à l’avènement des processus de subjectivation, de symbolisation, de sémiotisation et de sémantisation », avance Bernard Golse : « la subjectivation permet à l’enfant de se ressentir comme sujet, de devenir une personne à part entière en intégrant, de manière stable, que l’autre et soi, cela fait deux; la symbolisation lui permet d’entrer dans le monde des symboles; la sémiotisation lui permet d’entrer dans le monde des signes; et la sémantisation, enfin, lui permet d’entrer dans celui des significations ».

Sur ces bases, pour Catherine Potel, « devenir un sujet “humanisé” est l’enjeu profond de tout travail psychothérapeutique ». Elle ajoute que « ce travail de mise en pensée du primitif permet au patient de trouver ou de retrouver sa capacité de transformation des sensations en émotions, en sentiments, en pensées, en langage. Le propre de l’humain ». C’est une réelle chance pour le lecteur d’approcher de très près un travail si clairement exposé de psychothérapie psychomotrice. La plume vive et délicate de l’auteur nous place au cœur de nombreux suivis psychothérapeutiques où se jouent tant de problématiques auxquelles répondent toutes les palettes d’une pratique à lire comme participant d’autant de dispositifs d’humanisation.

Puisqu’« il est toujours très difficile de parler de l’autre sans parler de soi » et qu’« il est toujours très difficile de parler du corps de l’autre sans parler de son propre corps… » alors chaque suivi psychothérapeutique évoqué dans cet ouvrage se trouve éclairé par un dialogue entre ce qui se passe en séance et ce qui en est élaboré par Catherine Potel en termes de résonnances, d’hypothétisations et d’interprétations.

L’auteur insiste sur « ce biais : s’appuyer sur ce que nous ressentons, ce que nous éprouvons, en sa présence (celle du patient), pour entendre quelque chose de lui qui ne se parle pas. Faire l’hypothèse que ce phénomène d’écho corporel et sensoriel qui se développe en nous constitue l’une des clés de compréhension du travail clinique, est l’objet même de cet ouvrage… ».

Parmi les suivis psychothérapeutiques présentés dans leur détail et leur dynamique, retenons celui d’Élise qui, à 11 ans commence à ne plus savoir dormir. À cette « enfant du chaos », dont les parents viennent consulter quand elle a 14 ans, une orientation vers une psychothérapie psychomotrice est formulée par la consultante initiale et cela dans les termes suivants : « laisser parler son corps, permettre que les tensions et les torsions se disent puis se taisent, pour enfin laisser le place aux rêves ». C’est sur la base de cette orientation – qui a également une valeur d’interprétation d’ouverture – que Catherine Potel reçoit Élise. Comme pour toutes les études de suivi thérapeutique présentées dans cet ouvrage si fermement et si subtilement clinique, l’auteure nous livre le matériau de ses notes initiales enveloppées, dans un second temps, par les réflexions suscitées par la dynamique de la cure. Dans ces histoires cliniques commentées pas à pas, le style de l’auteure restitue autant que faire se peut le travail d’analyse du thérapeute à partir de ces données minimalistes sensorielles, de ces moments féconds, de ces « séances clés » qui prennent toute leur importance et leur sens dans le travail de relecture et de mise en pensée à travers un style qui saisit le lecteur par sa clarté et sa force.

Voici quelques notes reprises de ce « travail de funambule » : « Face à Élise, je suis touchée par son histoire. J’ai envie de l’aider. Cette envie, même quand on fait ce métier, n’est pas toujours au rendez-vous des rencontres. Même quand on est là pour ça, parfois, c’est le fardeau qu’on ressent en premier. Avec Élise, la question ne se pose pas. L’urgence se voit dans ses yeux. Il faut qu’elle dorme. » Et l’auteure d’ajouter aussitôt : « Faire taire en moi l’impatience. Être là, choisir les mots, toucher le corps. Attendre. »

Évoquant la première séance : « Élise, ce jour-là, a réussi à me ligoter dans cette inquiétude coupable que je ressentirai longtemps, celle de la laisser partir chaque fin de séance, chaque veille de vacances, celle de ne pas pouvoir veiller sur elle. »

Et l’auteure de commenter : « Certains patients s’arrangent pour s’infiltrer dans nos valises. Passagers clandestins dans nos rêves, ils savent nous empêcher de les oublier. Élise fera partie de ceux-là. »

Le jaillissement d’insights (« Seul le manque de sommeil donne du poids à son corps ») vient jalonner ce travail dont l’impact sur la thérapeute se lit clairement : « Avec Élise, je vis la dissociation, émue par la jeune fille, fascinée par l’intelligence de ses propos, mais sans inspiration quand je dois m’occuper de son corps. »

L’objectif de la cure est énoncé à sa propre destination : « Traiter ce qui se vit dans la peur de dormir, la peur de se laisser aller et de perdre le contrôle de soi et de disparaître, est l’une des premières choses à faire. » Avec sa méthode pour point de repère : « Nous allons commencer à pouvoir parler d’autre chose que de son sommeil, qui restera un symptôme indicateur des états de tension d’Élise. Mais les périodes d’insomnie deviendront épiso- diques et transitoires… Parler d’autre chose, c’est parler de son corps. Le grand changement tient surtout au fait qu’Élise commence à “avoir un corps”, un corps qu’elle sent, un corps habité. Un corps qui devient sensible et douloureux. » L’évolution de la cure se donne à lire progressivement : « En relaxation, son attitude posturale se modifie grandement En même temps qu’elle devient plus proche de ce qu’elle éprouve, en même temps qu’elle est moins dans sa tête, la petite Élise en souffrance et abandonnée à ses angoisse d’enfant laisse peu à peu la place à une Élise adolescente qui s’intéresse à la vie, aux copains, aux copines, aux “fringues” »…

À s’exposer ainsi dans ses doutes, dans ses interrogations, dans ses manières d’avancer aussi, Catherine Potel nous prouve, à sa façon, si prenante, que la vulnérabilité est une force quand elle se met ainsi en partage avec le lecteur. Une telle sincérité clinique et scientifique nous aura beaucoup fait penser à celle de S. Freud dans son écriture des Études sur l’hystérie.

« Toucher, porter, ressentir, éprouver, soutenir, ne sont pas des mots creux. Ils contiennent une simplicité essentielle, la présence à l’autre. Rien de sensationnel dans ces contacts humains, rien de nouveau. Sauf dans une société qui perd parfois le sens de son humanité. » L’auteure conclut en évoquant la prise de risque au travers de ses chemins singuliers : « des chemins qui se fraient à coup de doutes et de rencontres ». Mais aussi de vulnérabilité inspirée et de compétence incarnée, ajouterons-nous pour rendre hommage à ce travail et à ce livre.


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