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Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 1, janvier-mars 2019
Page(s) 71 - 74
Section Analyse de livre
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2019581071
Publié en ligne 22 juillet 2019

Un bébé pour soi ? Assistances à la procréation et mutations familiales

Dirigé par Claire Squires et Sarah Bydlowski

Paris : Éditions Campagne Première, 2019 : 228 pages

Dirigé par Claire Squires et Sarah Bydlowski, cet ouvrage collectif est issu d’une journée de colloque de l’Association internationale pour la santé mentale du bébé (WAIMH France) en 2017 organisée à l’université Paris-Diderot avec le Centre de recherches Psychanalyse, médecine et société (CRPMS), à laquelle se sont associées d’autres contributions.

Il apporte un tableau représentatif, à partir du témoignage des spécialistes de disciplines différentes, psychiatres, psychanalystes, généticiens, biologistes, psychologues, gynécologues, sur l’avancé et la diversification très rapide des techniques de procréation médicalement assistée PMA et des nouvelles formes d’organisation familiale et de vie de couple.

Le livre comporte quatre parties.

I. Infertiles : devenir parent avec la PMA

Christine Anzieu-Premmereur – psychiatre d’enfants et d’adultes, psychanalyste membre de la Société psychanalytique de Paris (SPP) et de New York Psychanalytic Society, assistante professeur en psychiatrie à l’Université de Columbia Elle aborde les problématiques psychiques dans la relation parents-nourrisson autour des grossesses après don d’ovocytes. Elle observe, à travers deux vignettes cliniques comment les technologies de la reproduction interfèrent avec la sphère de l’intime et la pratique de la sexualité, mettant le couple en conflit avec ses théories sexuelles infantiles. La réactivation des angoisses œdipiennes et préœdipiennes chez la femme, ouvre la voie à des fantasmes de « vol d’organes reproducteurs » avec le risque de se déconnecter de sa grossesse ou développer une anxiété de persécution.

Après la naissance, la rencontre avec l’enfant réel et son investissement comme source d’amour et de fierté est en jeu. L’auteure signale quelques problèmes spécifiques rencontrés au cours de son expérience clinique concernant les grossesses survenues après don d’ovocytes :

  • Doutes sur la capacité d’aimer et de s’identifier avec le nouveau bébé;

  • Régression vers la sexualité infantile, avec de fortes défenses qui peuvent conduire à l’incapacité de toucher le nourrisson ou à des troubles de l’allaitement;

  • Intensification du masochisme maternel associé au fantasme d’omnipotence et d’éternité;

  • Investissement narcissique de l’enfant, dans le but de faire un bébé précieux, précoce et surpuissant;

  • Observation de réactions négatives intenses chez les bébés, avec risque de développer de la destructivité à la place d’un investissement libidinal.

Elle soutient que les interventions psychanalytiques permettent de travailler avec les parents leurs représentations des origines de l’enfant, représentations qui interférent avec les besoins de l’enfant.

Sarah Bydlowski – pédopsychiatre, psychanalyste (Institut de psychanalyse de la Société psychanalytique de Paris [SPP]), enseignant-chercheur HDR au laboratoire de psychologie clinique, psychopathologie, psychanalyse (PCPP) de l’université Paris-Descartes et chef de service du département de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent de l’Association de santé mentale du 13e arrondissement (Paris)

Elle observe les effets des techniques procréatives sur le devenir parent. À la douleur de la confrontation avec la stérilité viennent s’ajouter les souffrances liées aux techniques de la PMA. La PMA est réparatrice lorsqu’elle n’est pas vécue comme une aide « orthopédique ». Cependant, les évolutions de la médecine procréative conduisent de nombreux professionnels à engager des couples et certaines femmes célibataires dans des protocoles « thérapeutiques » rapides, bien avant les deux ans requis pour toute action médicale, ce qui devient potentiellement traumatique.

Souvent plus les difficultés s’accumulent, plus l’enfant que l’on « doit avoir » devient indispensable, la demande d’accession à la parentalité peut alors se transformer en revendication. Des mouvements psychiques comme le déni, l’idéalisation de l’enfant vécu plutôt comme un médicament contre la souffrance, et la blessure narcissique liée à l’infertilité, viennent troubler la possibilité de se penser par rapport à son arbre de vie et opérer vers l’enfant une transmission psychique salutaire.

La construction psychique de l’enfant né à partir d’un don d’ovocytes, engage le passage de linter-personnel à l’intrapsychique par le lien primaire qui se construit entre la mère et le bébé. Or, la présence du psychanalyste d’enfant en amont de la décision, introduit l’idée d’une continuité entre désir, grossesse, naissance et réalité du bébé. S. B. signale que l’analyste introduit par sa présence, la place symbolique du bébé, facilitant ainsi un double mouvement, celui de la rencontre avec la vie psychique parentale et celui du bébé en interrelation avec la constellation familiale, puis la vie pulsionnelle et libidinale qui est liée à ce double mouvement.

Sylvain Missonnier – psychanalyste à la Société psychanalytique de Paris SPP, professeur de psychologie clinique de la périnatalité et directeur du Laboratoire Psychologie clinique, pathologie, psychanalyse (PCPP) de l’université Paris Descartes, coprésident de l’Institut du virtuel Seine Ouest (IVSO)

Il évoque, la réémergence de fantômes tragiques et leur impact lors de la procréation médicalement assistée. À partir d’un bel exemple de consultation thérapeutique, il montre la prééminence d’éléments liés aux aléas de la transmission transgénérationnelle et les effets psychiques du mandat transgénérationnel lors d’un cas d’« infertilité inexpliquée ». Nous rencontrons dans l’empathie qui se dégage de son exposé l’héritage de notre maître commun le Professeur Serge Lebovici.

Ophélie Ségade, Bérengère Beauquier-Maccotta et Véronique Drouineaud – O. S. psychologue clinicienne, hôpital Necker-Enfants malades (Paris), doctorante dans le laboratoire Psychologie clinique, pathologique, psychanalyse (PCPP) de l’Université Descartes. B. B.-M. Pédopsychiatre, hôpital Necker Enfants-malades (Paris), laboratoire PCPP de l’université Paris-Descartes. V. D. médecin biologiste de la reproduction, CECOS de l’hôpital Cochin (Paris)

Elles abordent la conception par don de gamètes et la mise en tension conjugale. Ces chercheurs soulignent la dimension d’exclusion du tiers et la confrontation à la question de l’information à l’enfant. L’accent est mis sur le juste équilibre entre la réalité du don et la part du fantasme et de rêverie nécessaire à la mise en place de toute parentalité; ceci serait un axe essentiel à l’issue positive de la construction familiale et du bien-être identitaire de l’enfant, de l’adolescent et du jeune adulte en devenir.

Claire Squires et Hélène Ferrary – C. S. Psychanalyste, psychiatre, maître de conférences à l’université Paris-Diderot (département Études psychanalytiques, IHSS, CRPMS), hôpital de Melun, Centre de médecine de la reproduction à l’hôpital Cochin (Paris) H. F. psychologue clinicienne

Ces auteures signalent d’un premier abord que la plupart des études concernant les parents et les enfants issus de la fécondation in vitro ou d’insémination avec donneurs sont rassurantes. Les premiers montrent un grand dévouement dans leur rôle parental. Les enfants ne montrent pas de troubles du comportement particulier, mais ces études n’informent pas sur le vécu subjectif des couples infertiles dans la période de l’attente, ni du ressenti de leurs enfants ainsi nés. Elles se penchent sur les significations multiples de l’infertilité, mais aussi sur les significations du désir d’enfant qui auraient différentes lectures : sociales, économiques, identitaires et culturelles. Or, lorsque l’enfant tarde à venir et que le couple ou la femme confrontée au sentiment douloureux d’infertilité ont recours à la PMA, on constate que le manque d’enfant est loin d’être superposable au vécu subjectif de l’infertilité. Ce symptôme s’enracine dans la transmission entre les générations et dans un vécu narcissique délétère. L’infertilité devient alors un point de fixation vers lequel convergent toutes les angoisses. Alors que les techniques médicales apportent l’illusion prométhéenne de pouvoir tout guérir, elles mettent en évidence paradoxalement, la nécessité de travailler les dimensions imaginaires et symboliques comme dans toute procréation.

II. Parents gays, lesbiens, transgenres

Alain Ducousso-Lacaze – professeur de psychopathologie clinique à l’université de Poitiers (laboratoire CAPS, Clinique de l’acte et psycho sexualité

La question des imagos paternelle et maternelle ainsi que les enjeux de la coparentalité sont abordés par l’auteur à travers le cas de deux couples gays, dont l’un des couples a souhaité faire des enfants avec un couple de femmes lesbiennes. Le lien de ce couple gay à la mère porteuse dans le cadre de la GPA est sur le plan fantasmatique d’une grande complexité. En effet, on constate sur le plan fantasmatique de l’ambiguïté et de la paradoxalité, avec toujours en toile fond le souhait de se construire en référence à un modèle familial classique. Il n’en demeure pas moins que malgré ces nouvelles configurations familiales, la temporalité psychique ne suit pas le rythme imposé par les changements.

Ouriel Rosemblum – psychiatre d’enfants et d’adolescents, psychanalyste, professeur à l’université Paris-Diderot (département Études psychanalytiques, IHSS, CRPMS), service de biologie de la reproduction l’hôpital Cochin (Paris), service de psychiatrie de l’enfant à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris)

Il interroge la pertinence de nos outils conceptuels psycho dynamiques et anthropologiques pour penser les nouvelles formes de procréation à partir de la clinique de l’infertilité. Devant la pénurie conceptuelle pour penser certaines nouvelles formes de fabrication des enfants, dont celle de faire un enfant par un couple transsexuel, il se pose la question de quelle fiction sera transmise à l’enfant. Peut-on parler d’auto engendrement ? Il observe que devant la difficulté à penser leur filiation, les parents préfèrent s’en remettre à l’énoncé d’une fable médicale dans laquelle une erreur de la nature aurait été corrigée par la médecine par deux fois : la première en le pourvoyant d’attributs mâles, la deuxième en proposant des graines que le futur papa n’avait pas. Il souligne ainsi le rôle obturateur de l’auto-questionnement que ces couples font jouer à la médecine. O. R. pose la question d’un autre scénario qui serait les droits d’un enfant à ne pas vouloir venir au monde de cette manière.

III. La société en mutation

René Frydman – gynécologue-obstétricien, spécialiste de la reproduction et du développement de l’assistance médicale à la procréation, professeur des universités Il énonce la situation actuelle des différentes techniques de PMA et sur la recherche de l’embryon en rapport avec la juridiction. Il soutient que pour lui, ce n’est pas le comment faire qui doit diriger le monde, mais le pour quoi faire.

Jean-Philippe Wolf -médecin, directeur du Centre d’étude et d’observation des œufs et du sperme (CECOS) de l’hôpital Cochin (Paris), professeur des universités Il souligne l’importance de la préservation de la fertilité chez les femmes. Ce champ concerne le problème épineux de la restriction de la fertilité chez la femme et la souffrance de l’infertilité. Il soutient que la préservation de la fertilité est une technique d’avenir et une opportunité certaine pour les femmes. C’est aux femmes de décider de leurs grossesses, entre les contraintes sociales et le déclin naturel et rapide de leur fertilité, tout en évitant les promesses fallacieuses de ceux qui, contre des honoraires, sont prêts à congeler n’importe quel ovocyte à n’importe quel âge sans se préoccuper véritablement des possibilités d’une grossesse future.

Monique Bydlowski – psychiatre et psychanalyste, directeur de recherche honoraire à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM)

Elle aborde le sujet de la gestation pour autrui (GPA). Pourquoi tant de bruit ? Interroge l’auteure, alors que la GPA en tant que technique non médicale s’avère très ancienne dans l’histoire de l’humanité; cela consistait grosso modo à introduire dans le corps d’une femme jeune, le sperme d’un homme dans le but de faire un enfant, lequel à la naissance devait être récupéré par une autre femme, souvent stérile, que l’on appelle de nos jours « mère d’intention ». De nombreux cas sont cités dans la Bible et dans l’Histoire des peuples de l’Antiquité en Occident. Ce phénomène était souvent associé autrefois aux relations d’esclavage.

M. B. a mené une recherche avant la loi d’interdiction de la GPA en France; ce furent des entretiens à 19 femmes candidates à la GPA. L’auteure a abordé avec elles leur parcours de vie, et leurs motivations pour cette démarche. Il était prévu de les rencontrer après l’accouchement mais cette phase ne s’est jamais produite car ces jeunes femmes ont toutes changé d’avis, refusant de porter un enfant qui devrait être ensuite donné. Pour expliquer ce changement d’attitude elle dit que la femme enceinte se sent habitée par l’enfant qu’elle porte dans son ventre et rappelle l’intersubjectivité qui s’établit entre le fœtus et le corps maternel. Néanmoins un argument économique s’impose. La GPA suppose une transaction dans un cadre juridique libéral, qui se passe généralement dans les pays anglo-saxons. La mère porteuse, à la naissance du bébé, s’engage, en contrepartie d’une somme financière payée par ses clients, les parents d’accueil, à la remise de l’enfant en tant que « produit finit ». Dans ce contexte, le vieil adage « mater semper certa est » devrait être interrogé. Quid du statut et du devenir de l’enfant dans le cadre de la PMA ? L’enfant est généralement le grand absent des débats et l’oublié dans un monde cruel où règne la loi du désir individuel de l’adulte.

M.B. rappelle les multiples facteurs dans « répigenèse » et le devenir de l’enfant : l’intersubjectivité dès avant la naissance (fœtus-corps maternel), puis après la naissance (bébé donneur des soins maternels). Aussi, dans les cas de PMA il faut considérer le patrimoine historique que les parents d’accueil vont transmettre à travers leurs silences et leurs allusions concernant l’origine de l’enfant. Nous savons que l’enfant capte très tôt de nombreux signaux à l’insu de son entourage. Les parents stériles ont généralement un long parcours de douleurs et de traumatismes auxquels s’ajoute leur difficulté face au regard du social et du familial. Or, si les cas de GPA sont assez peu nombreux dans la réalité, pourquoi tant de bruit ? M. B. propose l’hypothèse que l’excitation du public et des médias, obéit à la fascination transgressive par la « contractualisation » des relations humaines que permets un système libéral; fascination par un monde « hors la loi » soumis au seul principe de plaisir d’un narcissisme sans limites, d’un désir individuel sans frein; enfin selon Walter Benjamin « il s’agirait de la montée en puissance de l’innovation et de la consommation d’avant-garde connectée au champ de l’économie » (WB, Écrits français, Paris Gallimard, 1991).

IV. Conclusion

Ce panorama dense, inquiétant, voire préoccupant, amène Claire Squires et Sarah Bydlowski à constater que les progrès des techniques des PMA, facilitent que la part de hasard et le souhait d’inscrire son enfant dans la société où il nait, est remplacé par le désir individuel de faire un enfant pour soi. Elles prônent l’importance d’une intervention psychanalytique en amont de tout projet de PMA. Je ne peux qu’adhérer ici à leur positionnement et je voudrais terminer cette analyse en rappelant le droit essentiel de tout humain : avoir une histoire de sa naissance et de s’inscrire dans un arbre de vie; en somme avoir droit à la double transmission et de la vie psychique et de la culture.


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