Accès gratuit
Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 1, janvier-mars 2019
Page(s) 69 - 70
Section Analyse de livre
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2019581069
Publié en ligne 22 juillet 2019

Cerveau, psyché & développement

Sous la direction de Colette Chiland et Jean Philippe Raynaud

Paris : Odile Jacob, 2014 : 250 pages

Un ouvrage collectif sur un thème toujours d’actualité (choisi pour le congrès IACAPAP 2012 à Paris) pour poursuivre et développer le dialogue instauré à cette occasion.

Dès le préambule, le cadre est posé par les deux coordonnateurs de ce livre, les professeurs Colette Chiland et Jean Philippe Raynaud. Le fil rouge de cet ouvrage « est une interrogation sur les conditions de la scientificité en psychiatrie ». La suite des chapitres articulera des réponses multiples à cette question, mais avec un point commun celui de montrer comment tout se joue dans le développement : « Le bébé humain dans sa néoténie ne nait pas avec un cerveau achevé […] Dès lors le maître mot n’est plus hérédité liant linéairement un gène et ses conséquences mais “épigenèse interactionnelle” […] Pour l’ensemble du développement les interactions avec le milieu sont décisives, en particulier les interactions précoces. »

Ce livre, construit de façon dynamique et qui, comme le souhaitent les coordonnateurs, se dévore facilement tant il nous est proche, nous invite à un voyage international à travers divers pays et cultures. Il nous invite à suivre des pensées variées qui ont comme objectif de mieux appréhender le psychisme humain, ses potentialités et ses dysfonctionnements. Des grands noms français et internationaux de la psychiatrie et des neurosciences ont été conviés à développer leurs conceptions et leurs théorisations. Ils sont différents à la fois du fait de leurs références théoriques, mais aussi de leur appartenance à des cultures qui abordent la santé mentale différemment même quand elles se réfèrent à la même psychiatrie.

Loin d’un syncrétisme de façade ou d’une accumulation de point de vue divers, cet ouvrage en prise directe avec les réalités de terrain enrichit notre réflexion et permet d’échapper aux dangers de la pensée unique. Très vite nous sommes invités à saisir la complexité développementale : tout passe par le cerveau, mais on ne saurait réduire la pensée au neuronal. Comment passe-t-on du processus neuronal à l’intentionnalité, au sens, au symbolique et à la syntaxe du langage ?

Colette Chiland, dans le premier chapitre, à partir d’une interrogation sur les termes utilisés en français et en anglais, conduit une réflexion épistémologique qui l’amène à développer une métathéorie de la psychothérapie et une réflexion sociétale sur la place de la culture. Elle s’interroge sur la difficulté de l’être humain pour reconnaître en lui, les même processus psychiques quen l’autre : « la différence entre le normal et le pathologique est, pour Freud, quantitative et non qualitative ».

Le chapitre suivant nous convie à la découverte de la psychiatrie au Nigéria, présentée par Olayinka Omigbodum, présidente de la IACAPAP. Même si les conditions d’exercice dans ce pays sont assez éloignées des nôtres, les questions qu’elle pose nous semblent croiser un certain nombre de nos interrogations : comment rendre plus humaine des institutions qui se sont bureaucratisée ? Les facteurs de santé mentale sont-ils mesurables ou sontils non quantifiables ? Sa réponse est plutôt optimiste : « Bien des questions restent sans réponses… Cependant nous avons plusieurs réponses qui peuvent servir à construire des programmes pouvant garantir à chaque enfant la chance d’un développement optimal. »

De la même façon le chapitre de Daniel Fung sur la psychiatrie à Singapour nous introduit dans un monde peu connu en France, celui des technologies modernes, comme aide à l’évaluation et au traitement en psychiatrie de l’enfant. Face aux ressources limitées en psychiatrie, en passant par le jeu et spécialement le jeu vidéo très prisé des enfants, il défend l’idée que l’on peut apporter une aide limitée mais réelle. Si cette approche questionne, elle a le mérite de proposer une réponse originale et réaliste à un problème que nous vivons tous : comment répondre à des demandes qui se multiplient alors que les ressources diminuent ? En même temps, il aborde une question centrale : selon lui, si l’EBM reste la référence, les traitements validés par les preuves ne peuvent ni s’appliquer à tous, ni permettre des mises en place de soin rapides et de prévention en raison des personnels spécialisés qu’ils nécessitent.

Bruno Falissard nous entraîne lui aussi dans le monde de l’Evidence BasedMedicine. Avec des explications claires, il montre que, si la méthodologie de référence est l’essai contrôlé randomisé en double aveugle et si la randomisation est l’approche méthodologique la plus efficiente pour apporter une réponse claire à une question simple, elle ne permet pas pour autant d’apporter des réponses généralisables en pédopsychiatrie. Ceci étant « si on accepte l’idée que l’EBM n’est pas un totem », elle vient questionner les certitudes que les cliniciens se construisent et qui peuvent les empêcher de progresser. « En psychiatrie infanto-juvénile, du fait de l’importance de la complexité de l’environnement, il y a fort à penser que l’ouverture à des méthodologies différentes soit une nécessité » (moins de protocoles randomisés et davantage d’études exploratoires, avec des méthodologies qualitatives).

Pierre Magistretti et François Ansermet mette en avant une autre forme de complexité. Si les traces primaires de l’expérience s’inscrivent directement dans le cerveau, les nouvelles traces ne sont pas forcément en relation directe avec l’expérience, car elles relèvent de réassociations et de reconsolidation. Ceci renvoie à une discontinuité, mais surtout à un processus de plasticité cérébrale sans déterminisme. Pour ces auteurs, c’est là que pourrait se situer le fonctionnement de l’inconscient, et surtout cela ouvre à la singularité du sujet. De la même façon, la question de la plasticité les amène à considérer à la fois la continuité de la trace et sa discontinuité, « ce qui nous oblige à considérer simultanément le déterminisme et l’imprédictibilité ». Ces éléments ouvrent une porte importante sur les possibilités thérapeutiques et éducatives et diminuent le déterminisme biologique.

Daniel Marcelli nous introduit dans la dimension de la subjectivité et de son articulation avec le partage de regard et le langage. « Un être humain réduit au seul fonctionnement neuro cérébral, dénué de psychisme risquerait […] d’être aliéné à un besoin protecteur de figement, d’immobilisme […] le psychisme est cet organe bizarre qui n’existe pas dans le corps mais qui assure à chacun un sentiment de continuité existentielle […] cette illusion dépend du regard d’un autre. »

Manuela Piazza se situe elle du côté de la culture pour nous montrer comment lecture et calcul façonnent notre cerveau. Là aussi les mécanismes neuronaux sont fondamentaux et doivent préexister, mais l’apprentissage va nous amener à recycler un système neuronal préexistant pour générer un nouveau code et lui attribuer une signification. Là aussi nos acquisitions s’articulent entre architecture neuronale préexistante et capacité de plasticité qui ouvrira à d’autres possibilités.

Suivent plusieurs articles concernant des conditions développementales particulières perçues à travers des questions cliniques :

  • le trouble de l’identité de genre par Kenneth J. Zucker, psychologue, qui dirige à Toronto la plus grande unité clinique sur cette question;

  • le stress chez les prématurés par Carol Newnham qui s’appuyant sur des études expérimentales chez l’animal, mais aussi des études randomisées chez les bébés, nous montre le rôle actif en positif ou en négatif de l’environnement dans le développement cérébral.

Les deux chapitres suivants abordent des questions qui concernent le développement d’enfants qui sont rendus vulnérables et en même temps enrichis par leurs différences. Sylvie Tordjman et son équipe abordent la question des enfants à haut potentiel, Marie Rose Moro, celle des enfants de migrants, « mais aussi ceux qui traversent des structurations familiales différentes, des langues ou des mondes différents ». Toutes les deux nous montrent les risques et les chances de ces différences, si ces enfants rencontrent des possibilités d’ouverture à une créativité qui fera d’eux des enfants « en avance ». L’ouvrage s’achève par une réflexion sur l’évolution de la psychiatrie infanto-juvénile depuis son émergence. Ce chapitre écrit par Myron L. Belfer, ancien président de la IACAPAP, insiste sur les questions qu’il voit se poser actuellement : faut-il une psychiatrie sans psychiatre ? « Notre nomenclature diagnostique demeure lamentablement inadéquate avec trop de diagnostics fallacieux et une surabondance de comorbidités. » Sommes-nous de vrais docteurs ? « Nous sommes les médecins pour les fous et la profession qui identifia les parents comme la cause fondamentale de l’autisme, il y a soixante-dix ans ! Peut-on nous pardonner nos péchés du passé ?» Si son analyse est très liée au contexte américain, elle rejoint nos questions d’aujourd’hui et ses remarques finales paraissent d’actualité : « Les systèmes de santé dans le monde entier évoluent vers des voies nouvelles. La psychiatrie de l’enfant doit adapter ses approches et sa participation… » et un peu plus loin « le défi est de conserver au psychiatre le rôle important et satisfaisant de clinicien et diagnosticien complet ». Un ouvrage éclectique avec des points de vue très complémentaires qui nourrit de façon dialectique les nécessités d’articuler neurosciences et psychanalyse et surtout qui renvoie aux expériences des différents auteurs autour de leur sens de l’humain. Un ouvrage facile à lire et plein de découvertes stimulantes pour réfléchir sur nos pratiques loin des conflits de préséance.


© GEPPSS 2019

Les statistiques affichées correspondent au cumul d'une part des vues des résumés de l'article et d'autre part des vues et téléchargements de l'article plein-texte (PDF, Full-HTML, ePub... selon les formats disponibles) sur la platefome Vision4Press.

Les statistiques sont disponibles avec un délai de 48 à 96 heures et sont mises à jour quotidiennement en semaine.

Le chargement des statistiques peut être long.