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Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 1, janvier-mars 2019
Page(s) 62 - 68
Section Quelles théories pour penser l’individuel et le collectif ? Intrapsychique et intersubjectivité (I)
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2019581062
Publié en ligne 22 juillet 2019

© GEPPSS 2019

Introduction

≪Jusqu’à un certain point, toutes les écoles analytiques sont aujourd’hui d’accord pour souligner l’importance de la relation intersubjective dans la cure analytique1.≫ Jusqu’à un certain point car ces courants intersubjectifs et leurs évolutions contemporaines, à l’intérieur ou à l’extérieur du champ de la psychanalyse, suscitent polémiques et controverses. En effet, ils récusent ou relativisent pour de multiples raisons la métapsychologie freudienne « au profit d’une théorie clinique centrée sur l’empathie, la narrativité identitaire, la mutualité, le dialogue, la co-pensée, les narrations successives à deux (R. Schaefer, 1983), voire simplement la conversation humaine (C. Spezzano, 1996), et finalement l’absence de toute théorisation dans l’improvisation empirique » écrit Bernard Brusset2.

Dans l’argument proposé pour ce dossier, il est mentionné que ce sont les cliniques nouvelles et les observatoires nouveaux qui ont suscité ce changement de perspective, de braquet, et donc de méthodologie, pour aboutir à des tentatives de modification de la théorie. Certes, c’est bien la rencontre clinique avec des patients nécessitant des aménagements dans le dispositif de la cure qui a occasionné ces remaniements techniques et donc théoriques. Cependant, ce décentrement s’est opéré bien avant les années 1950/1960 et en particulier en lien avec l’ouverture des premiers psychanalystes à des cliniques autres que névrotiques, des patients psychotiques et/ou ayant vécu des traumatismes précoces, la clinique avec des enfants et adolescents, mais aussi l’extension géographique de la psychanalyse, via l’immigration des pionniers depuis Vienne jusqu’à Londres et les Etats-Unis d’Amérique. Il me paraît important d’évoquer ces grands mouvements de la psychanalyse à un niveau international, car les enjeux actuels concernant la place donnée ou prise par l’intersubjectivité s’enracinent dans cette dimension historique et culturelle.

Si l’intrapsychique est le terrain d’action privilégié de la psychanalyse naissante, Freud lui-même sortira du solipsisme inhérent à la première topique à la fin de son œuvre. La seconde topique par de nombreux points ouvre à cette prise en compte de l’extra-psychique, notamment avec le surmoi culturel, mais aussi via la relation d’objet. L’hilflosigkeit ou état de détresse du bébé ne peut se concevoir sans la présence à ses côtés d’un nebenmensh, être secourable, susceptible d’apporter l’aide extérieur. De plus, dès 1910, avant la seconde topique donc, il introduit l’idée d’un contre transfert défini comme l’influence du malade sur les sentiments inconscients du médecin. Pourtant le terme d’intersubjectivité n’est pas présent dans l’œuvre de Freud.

Ferenczi fut probablement le premier à soupçonner l’importance de la relation d’objet dans ses derniers écrits, notamment en montrant comment « certains aspects du dispositif pouvaient actualiser fâcheusement chez le patient des traces mnésiques de traumatisme de son histoire infantile » défendant « l’idée que le traumatisme pouvait être dû à l’absence de réponse de l’objet face à une situation de détresse »3. Dès les années 30, la référence aux premières relations mère-enfant le conduit à tenter d’introduire « des techniques à visée réparatrice » et « surtout l’implication personnelle de l’analyste allant jusqu’à l’analyse mutuelle »4. Cette pratique discutable et discutée déjà par Freud, peut conduire à le considérer comme le premier psychanalyste qualifié d’« intersubjectif ». À sa suite, Michel Balint et Mélanie Klein, tous deux émigrés à Londres et qui furent ses analysants à Budapest, ont importé avec eux l’influence de son œuvre.

S’appuyant sur la seconde théorie des pulsions et l’intérêt porté aux stades précoces du développement, aux racines préœdipiennes des instances psychiques, M. Klein postule l’existence de l’objet dès les débuts du fonctionnement psychique. La relation d’objet intériorisée est comprise dans une dimension intra psychique, il s’agit d’une relation à l’objet interne et la notion de conflit intra psychique est toujours prise en compte. Si M. Klein semblait faire peu de cas des parents dans leur réalité, la relecture du cas de Dick5 montre pourtant comment elle tient compte de l’état psychique de la mère de l’enfant mais aussi et surtout des possibilités de récupération de ce même enfant lorsqu’il peut recevoir les soins maternels plus adéquats de la nourrice engagée pour pallier les défaillances maternelles. Ainsi le rôle de l’objet dans la réalité des premières interactions était-il présent en filigrane dans ses travaux, pourtant centrés sur le vécu intra psychique des enfants.

Du côté d’Anna Freud, c’est précisément la supposée trop grande place accordée au interactions parents-enfants dans la réalité et aux activités concrètes des enfants, qui a valu que dans la psychanalyse, notamment française, ses écrits soient considérés comme pas assez psychanalytiques. L’apport de ses travaux était cependant reconnu dans le champ de la pédopsychiatrie française, du fait même que les cliniciens devaient nécessairement tenir compte des interactions parents enfants dans la prise en charge des troubles. Mais la centration sur son ouvrage Le moi et les mécanismes de défense6, et l’appui recherché par elle auprès des tenants de l’Ego psychology aux USA, ont aussi contribué à la dévalorisation de ses travaux en France, œuvre qui pourtant ouvrait précisément à cette question de l’inter-psychique, et des incidences des liens interindividuels sur le fonctionnement intrapsychique des enfants.

Pour Balint et le groupe dit des indépendants, constitué de psychanalystes refusant de prendre parti dans la controverse entre les deux grandes dames de la psychanalyse d’enfant agitant la Société psychanalytique britannique dans les années 1940, la relation deviendra « relation à l’objet réel » sous l’influence de William R. D. Fairbairn. Pour ce dernier, l’objet est le but de la libido (object-seeking) et non la quête du plaisir. L’essentiel de la distinction ne serait-elle pas là ? Les travaux de René Roussillon sur la valeur messagère de la pulsion reprennent ces distinctions en les intriquant : « la pulsion est à la fois chercheuse de plaisir et chercheuse d’objet. Elle est chercheuse de plaisir en rapport avec l’objet, dans l’objet et le rapport à celui-ci »7.

Toujours en Angleterre, D. W. Winnicott élargira la relation d’objet à l’environnement, reprenant des idées déjà présentes chez Ferenczi de « défaillance parentale » et de « carence précoce ». Le groupe des indépendants insistera sur l’importance dans la cure de la « régression à la dépendance » (Winnicott, Balint), la régression étant comprise comme l’expression de la quête de « l’amour primaire ». Le lien à l’objet devient central, le problème étant le statut de l’objet et la confusion possible entre objet réel et objet fantasmatique, entre interne et externe. Impossible de développer ici l’importance qu’accorde Winnicott à la dimension intersubjective, aux liens conscients et inconscients entre l’enfant et la « mère-environnement», tant ces travaux sont désormais connus, parfois même trop vite simplifiés et affadis. Reste à souligner cependant que sa théorisation de l’espace transitionnel, l’aire d’illusion créée entre la mère et son bébé, fait peu de place à la dimension sexuelle et à l’énergie pulsionnelle en jeu, ouvrant actuellement un débat entre sublimation et créativité8. La source énergétique de la créativité serait-elle non sexuelle, basée sur l’illusion en dehors de toute sexualisation ? Ne pourrait-on plutôt comme le propose Jean Louis Baldacci concevoir une sublimation dès le début9 ? L’immersion des parents et donc des bébés dans la culture, dans un bain de langage au sens large, la place des surmoi parentaux dans la transmission inconsciente, implique d’emblée la mise en œuvre d’une sublimation « dès le début ». Winnicott pourtant ne s’écarte pas tant des sous-bassement métapsychologiques lorsqu’il reconnaît l’importance de la haine dans le contre transfert maternel, évitant du même coup certaines impasses des techniques de réparation, partiellement cependant lorsque l’on relit la cure de Margaret Little.

A. Freud, M. Klein, M. Balint, D. W. Winnicott et à leur suite, W. Bion, D. Meltzer, M. Malher, tout un courant de la psychanalyse anglaise s’est déployé autour de la relation mère-enfant, plus ou moins élargie à l’environnement, de façon plus ou moins explicite. On peut y ajouter les travaux de René Spitz sur l’hospitalisme, et ceux de John Bowlby et sa théorie de l’attachement qu’il développe à la suite des travaux de Winnicott et des théories de Konrad Lorenz et de Harry Harlow. Mais les développements de Bowlby vont se détacher, c’est le cas de le dire, de la théorie freudienne des pulsions et quitter le champ de la psychanalyse.

D’autres psychanalystes, dont Heinz Hartmann, Ernst Kris et Rudolph Lœwenstein, (qui fut l’analyste de Jacques Lacan), fuyant eux aussi le nazisme, émigrent aux USA, emportant avec eux leurs travaux et notamment autour de l’instance psychique du moi. Heinz Hartmann introduit le concept d’Ego Psychology en 1937 à Vienne dans son livre La psychologie du Moi et le problème d’adaptation, publié en 1939, année de la mort de Freud, dont la thèse principale est qu’une partie de la libido du moi est « neutre », sans conflit, partant pour cela de l’hypothèse freudienne d’une « énergie déplaçable qui, en soi indifférente, peut s’adjoindre à une motion qualitativement différenciée, érotique ou destructive »10. Il introduit un point de vue génétique montrant que : « Selon le stade de développement au moment du conflit, il y a une relation directe entre la solution choisie et le développement ultérieur11 », ce qu’Anna Freud avait elle-même repris des travaux de son père. Un autre changement fondamental concerne la dimension pulsionnelle. Pour Hartmann : « Le moi autonome ne dépend pas des sources pulsionnelles, donc ni de sa relation avec le ça, ni de sa relation avec le surmoi; ce qui est en jeu est sa relation avec la réalité externe. La notion du soi, moins “animiste” (moins pulsionnelle) remplace le Moi12 » ouvrant vers la Self-psychologie. Chez Hartmann, l’énergie déplaçable devient une énergie neutre. C’est toute la question de la désexualisation de la libido qui est posée ici, conjointement avec l’idée d’une a-conflictualisation possible, d’un déracinement des sources pulsionnelles du moi, la « théorie des pulsions étant considérée insuffisante comme explication du rapport entre le soi et l’objet, malgré le fait que le surmoi soit l’héritier de la structuration du complexe d’Œdipe »13.

L’essor de l’Ego Psychology a été notable aux USA et ailleurs. Elle a considérablement infléchi certaines théorisations actuelles, dans et en dehors du champ de la psychanalyse, vers un éloignement des fondements freudiens. « Les conséquences théoriques aussi bien que techniques seront immenses » écrit Ellen Sparer14.

Aux USA cependant, certains courants s’éloignaient de la perspective dominante de l’Ego Psychology. Influencé par les travaux de Jacques Lacan et de Paul Ricœur, S. Leavy considère l’intersubjectivité comme la base des opérations entre patient et analyste. A. H. Modell, inspiré par les travaux de Winnicott et d’André Green, situe les sources du « self » dans la réciprocité enfant-mère et cherche à faire des ponts avec des modèles de neuroscience cognitive. Les travaux de ces deux auteurs ont trouvé leur place dans la démarche de Heinz Kohut dans les années 1970/1980 vers une psychologie du Soi. Pour Kohut, dont les travaux sur le narcissisme sont connus, l’Ego Psychology contient un aspect mécanique méprisant l’expérience vécue. Le Soi devient selon cet auteur la « structure dominante de la psyché », conduisant à l’abandon de la métapsychologie classique. « La psychanalyse devenait dès lors une affaire de “soi à soi” où l’analyste chercherait à s’accorder autant que possible avec l’expérience subjective de l’autre. Dans cette optique, l’inconscient et les pulsions cédaient leurs places aux représentations du Soi et de l’autre qui organisaient la vie psychique, et la méthodologie de la cure s’est vue à son tour transformée entre une relation entre deux sujets »1516. Les conceptions de Kohut ont été largement assimilées par la psychanalyse américaine, avec l’importance accordée à la « position empathique, l’écoute attentive aux blessures narcissiques et les problèmes d’un soi faible et vulnérable »17, et de surcroit la primauté faite à l’expérience vécue.

Psychologie du Moi, puis du Soi, ce détachement de la métapsychologie s’est poursuivi avec, en parallèle et en interaction mutuelle, l’essor de la recherche sur les bébés, qui « reste la référence primordiale pour presque tous les théoriciens de l’intersubjectivité »18, par les psychologues du développement et la psychologie expérimentale.

Les recherches sur les échanges précoces entre mère et nourrisson ont montré l’importance des capacités propres du bébé. Celui-ci n’est plus considéré comme simple réceptionnaire des messages émis par l’environnement, et tout particulièrement la mère, mais comme un partenaire actif. Capable d’intentionnalité et d’initiative, il serait en mesure de solliciter, voire de diriger la relation. Le bébé est ainsi considéré par ces chercheurs comme une entité subjective avec qui les échanges s’établissent dans la réciprocité. « De là, il n’y a qu’un pas à faire pour reconceptualiser la psychanalyse de manière à ce que la Talking cure (la cure de parole) cède la place à la dynamique “relationnelle” et non verbale. D. Stern et son groupe (2004) appellent ce processus un savoir implicite de la relation (implicit relational knowing)19. » C’est à cette réciprocité présymbolique et implicite que renvoie précisément le terme d’intersubjectivité dans le champ des recherches sur la petite enfance, « alors que les analystes d’adultes l’utilisent pour décrire une relation symbolique et explicite », écrit Krishner. Selon lui, l’éventail des interprétations du terme intersubjectif ressemble « à une sauce pour tous les plats, d’une confirmation de la métaphysique du “Soi” jusqu’à une explication des expériences dans les laboratoires du développement »20. Les notions d’accordage (D. Stern) et d’attachement (Bowlby) ont ainsi envahi le terrain de la psychologie du bébé de par la dimension d’évidence perceptive du lien mère-enfant, une évidence qui n’est que peu questionnée notamment sur le plan de la subjectivité de l’observateur et son implication inconsciente. L’impact de ces travaux, par ailleurs passionnants, est considérable sur la technique thérapeutique, en particulier la transposition de la relation enfant-mère en relation patient-analyste. « Malgré les nombreuses critiques envers cette analogie trop facile, la métaphore d’accordage préverbal comme sous bassement du traitement verbal a infléchi la pratique de la psychanalyse et son enseignement aux États-Unis et ailleurs aussi. Évidemment, le problème ici concerne la question : “accordage avec qui ?”, le sujet de l’inconscient étant souvent occulté dans cette optique » écrit Kirshner21.

À travers ces différents courants, c’est bien l’éviction de la dimension inconsciente, de part et d’autre de la relation, et avec elle la dimension sexuelle, qui est à l’œuvre. L’apport des théories de Piera Aulagnier, La violence de l’interprétation, ou de Jean Laplanche, avec ses Nouveaux fondements pour la psychanalyse et les signifiants énigmatiques transmis via l’inconscient maternel (parental) et constitutifs de l’inconscient de l’enfant, sans parler de Bion et de l’appareil à penser les pensées, ne sont jamais pris en considération. De plus, la conception même de la pathologie est référée aux carences de l’environnement, aux défaillances, sous tendue par l’idée d’une réparation possible et non plus aux conflits intra et inter psychiques, puisant leur source dans les tensions inter-systémiques ou topiques.

Ainsi, l’influence de ces différents courants intersubjectifs, interne et externe à la psychanalyse, a progressivement déplacé la pratique analytique vers le vaste champ des thérapies relationnelles. Derrière ces débats théoriques, des enjeux de pouvoir sont sous-jacents, au sein des écoles analytiques certes mais aussi en dehors. Pour certains, il est question de faire disparaître la psychanalyse au profit de thérapeutiques plus adaptatives et à l’efficacité visible et scientifiquement validée. Pour d’autres, et l’action est plus insinueuse et s’exerce à l’intérieur des courants analytiques, il s’agit d’expurger de la psychanalyse, via la technique, ce qui dans la théorie pose depuis le début problème, à savoir le scandale du pulsionnel et notamment la sexualité infantile, et avec lui l’inconscient de la première topique, et à sa suite la seconde topique, via l’autonomie du moi permettant de s’affranchir du surmoi, avec la remise en question de l’asymétrie relationnelle.

Ainsi, la question même d’une éventuelle troisième topique devient-elle lourde de conséquences, dans les remaniements souhaités et peut être partiellement nécessaires de la théorie. L’adaptation des dispositifs et donc du cadre analytique, est certes liée à la rencontre avec des patients ne pouvant pleinement bénéficier du dispositif divan fauteuil, du fait d’une régression source de réactivation de traumatismes par exemple, ou bien en mal de représentations, n’ayant pas accès à la symbolisation secondaire, patients psychosomatiques au fonctionnement opératoire selon Pierre Marty, clinique de l’agir, jeunes enfants, adolescents, autisme... Cela conduit certains à vouloir adapter les règles, ce qui peut prendre la forme d’un affranchissement du surmoi. Il serait trop long de développer ici tous les tenants et aboutissements de cet affranchissement qui porte sur de nombreux points et notamment concernant la participation active de l’analyste en contre point de la règle de l’« indifferenz », mal traduite par neutralité selon Laurence Kahn22.

L’un des reproches fait à la technique analytique porte sur la soi-disant non implication de l’analyste du fait de son positionnement asymétrique et du respect de la règle de neutralité. Le silence de l’analyste est remis en question et il y a probablement du bien à cela. La prise en compte des effets du contre transfert et leur utilisation dans ce qui est renvoyé par l’analyste est encouragé, du fait même de la dite relation intersubjective qui s’instaure nécessairement. L’analyste devrait prendre une part plus active, ou visible en contre point de l’invisibilité des processus intra psychiques. La nécessité de prendre en compte la relation intersubjective, via l’analyse du transfert et du contre transfert, et même sans en tenir compte chez certains, conduit à considérer que toute situation relationnelle est de ce fait symétrique. Cette symétrie, on l’a vu, aurait trouvé sa validation dans le rapport de réciprocité dégagé de la relation mère-enfant et transposé à la relation patient-analyste.

C’est le rapport à l’autorité, au surmoi analytique, qui est remis en question par de très nombreux auteurs, à partir de l’idée que la neutralité analytique est une illusion qui ne servirait qu’à asseoir le pouvoir de l’analyste sur son patient, au même titre que son silence. La notion même d’asymétrie relationnelle serait à bannir, alors que cette asymétrie se devrait d’être entendue comme la matérialisation des écarts irréductibles, entre conscient et inconscient, mais aussi entre générations et entre les sexes, entre deux subjectivités. Une partie du courant intersubjectif a ainsi banni la notion de neutralité au profit d’une « subjectivité irréductible » chez l’analyste comme le propose Owen Renik et de la « participation compatissante et empathique d’un psychologue stable, authentique et instruit »23 (sic).

Au sein des courants analytiques, le clivage s’est ainsi opéré entre ceux qui restaient plus ou moins fidèles à la métapsychologie freudienne, nonobstant certains infléchissements possibles et ceux qui s’en détachaient, tout en récupérant à leur compte certains concepts psychanalytiques comme ceux de transfert et de contre transfert, mais dans une conception assez dévoyée, souligne L. Kahn. Le déplacement du transfert « vers le hic et nunc de l’action réciproque », en référence à l’analyse mutuelle de Ferenczi, contribue à considérer que « la prétention à la neutralité de l’analyste ou sa non implication du transfert apparaît comme une violence. Mais s’il intervient en révélant ses pensées à l’analysant (“montrer ses cartes”24), qu’est ce qui garantit qu’il ne lui fait pas violence ? » écrit Kirshner25.

Face à l’analyse relationnelle, issue de courants intersubjectifs, des auteurs comme Jessica Benjamin et Lewis Aron en viennent à introduire la notion de tiers permettant « d’ouvrir la complémentarité duelle sur un espace “triangulaire”. Sans doute, cette méthode représente une tentative d’échapper au piège de la relation spéculaire, le problème énorme qui pèse sur le traitement relationnel ancré dans le hic et nunc »26. Le rabattement sur une situation duelle est en effet et paradoxalement un autre des risques liés au concept d’intersubjectivité. Pour conclure, je citerai un article de L. Kahn qui montre La lutte à mort27 qui opposa entre 1928 et 1939 des analystes allemands et autrichiens confrontés à la montée et au triomphe du nazisme, lutte pour la défense des idées, contre leur détournement au profit d’une « purification de la psychanalyse », une récupération de la psychanalyse et de ses théories pulsionnelles par les partisans du nazisme, une lutte entre Mein Kamf et la « dictature de la raison ». L’expression est de Freud (1933), qui en appelle à cette dictature de la raison pour soumettre la vie pulsionnelle et sa puissance destructrice, via le travail du moi et le travail de culture, sous-tendu par l’intériorisation d’un surmoi interdicteur et protecteur. Pour L. Kahn, cette lutte à mort, pour la défense d’une certaine idée de la psychanalyse face aux risques de récupération, est passée par des travaux précisément sur l’instance moïque, « contribuant à l’émergence des prémices de l’Ego Psychology, [...] qui cherche à donner la préséance au moi et à ses facultés de juger le réel, contre le “délire de masse” »28. Cette contextualisation de l’émergence de l’Ego Psychology me paraissait nécessaire pour en comprendre les enjeux passés, les développements et les dérives. Mais aussi pour défendre, avec d’autres, la nécessité parfois vitale de ne pas céder sur les mots, les idées, de ne pas favoriser les glissements parfois imperceptibles, qui d’un renoncement partiel conduit à un renoncement global, ni céder du côté du ça et de l’inconscient, ni du moi et du surmoi, ni de fait sur l’enracinement pulsionnel de ces instances et donc sur la sexualité infantile et l’Œdipe, considérés par certains comme le prototype de la « constellation intersubjective »29.

En se justifiant parfois de rendre la psychanalyse « consommable »30, l’expression est de Laurence Kahn, certains courants théoriques actuels prônant l’intersubjectivité, l’empathie, la narrativité et la centration quasi exclusive sur le traumatisme, courants issus pour certains des débats autour du développement de l’enfant, ont pour objectif, plus ou moins consciemment, d’arracher à la psychanalyse « ses crochets à venin et (..) la rendre agréable (aux malades) »31, ce qu’écrivait Freud dès 1926 dans La question de l’analyse profane32. Faut-il pour rendre la psychanalyse agréable, et à qui, créer une troisième topique, en prenant le risque qu’elle ne renie les deux précédentes ? Freud n’a jamais renoncé à la première topique tout en introduisant la seconde, maintenant une tension toujours féconde.

LIENS D’INTÉRÊT

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


2

B. Brusset, Les psychothérapies psychanalytiques et le face à face, in https://www.spp.asso.fr/textes/la-psy-chanalyse/les-psychotherapies, Société Psychanalytique de Paris, actualisation 2015.

3

B. Brusset, (2005), Les psychotherapies, Que saisje ?, Paris, PUF.

4

B. Brusset, ibid., 2015.

5

M. Klein, 1930, « L’importance de la formation du symbole dans le développement du moi », in Essais de psychanalyse.

6

A. Freud, 1936, Le moi et les mécanismes de défense, Paris, PUF.

7

R. Roussillon, 2004, « La pulsion et l’intersubjectivité », Adolescence, 2004/4 (no 50), p. 735-753, p. 739.

8

J.L. Baldacci, « Entre orthodoxie et transgression, la transition sublimatoire », in Revue française de psychanalyse, vol. 81, no3, 2017, p. 42-53.

9

J.L. Baldacci, « Dès le début » ... la sublimation ?, in Revue française de psychanalyse, vol. 69, no 5, 2005, Paris, PUF, p. 1405-1474.

10

E. Sparer, Introduction à l’intersubjectivisme, https:// www.spp.asso.fr/textes/textes-et-conferences/discussions-et-debats/l-intersubjectivisme-aux-etats-unis/introduction-a-lintersubjectivisme/

Hartmann part pour cela d’une réflexion de Freud dans le moi et le ça : « ... nous avons fait tacitement une autre hypothèse qui mérite de devenir explicite. Nous avons procédé comme s’il y avait dans la vie d’âme – dans le moi ou dans le ça, ce n’est pas tranché – une énergie déplaçable qui, en soi indifférente, peut s’adjoindre à une motion qualitativement différenciée, érotique ou destructive, et élever son niveau d’investissement global. Sans l’hypothèse d’une telle énergie déplaçable, nous n’en sortons absolument pas. La seule question est de savoir d’où elle est issue, à quoi elle appartient et ce qu’elle signifie » (OCP.F t. XVI chap. 4, p. 287). Selon Hartmann, « le Moi (l’Ego) est doté d’un dispositif inné “autonome” ; la perception, le langage, la mémoire, la pensée, le développement moteur, etc., en font partie. La maturation de ces dispositifs est biologiquement déterminée ».

11

E. Sparer, ibid.

12

E. Sparer, ibid.

13

E. Sparer, ibid.

14

E. Sparer, Freud en Amérique, ibid. : « En somme, il y a un ça qui ne cherche qu’une décharge de l’excitation relâchée à l’intérieur de l’organisme et un Mois’étaye également sur un Moi autonome. Il doit rester neutre, un écran blanc, et toute réaction subjectivement perçue est une erreur du contre transfert. » Seul un auteur comme Sullivan accepte l’idée que le psychiatre est un observateur participant, mais la participation est dépulsionnalisée.

15

L.A. Kirshner, Le concept d’intersubjectivité dans la psychanalyse américaine : histoire et tendances actuelles, Revue française de psychanalyse, 2009, vol. 73, no 2, Paris, PUF, pp. 519-534.

16

Un pas supplémentaire fut fait par Robert Stolorow, élève de Kohut, avec l’intrication des thèmes d’empathie et d’intersubjectivité dans la psychanalyse américaine, puis la publication d’ouvrages définissant la psychanalyse comme « la science de l’intersubjectif » avec l’introspection et l’empathie comme méthodes privilégiées. (Stolorow, Atwood, Brandchft, 1987, Le traitement psychanalytique : la méthode intersubjective). Stolorow cherchait à extraire de la théorie de Kohut toute trace de la métapsychologie freudienne. « Selon Stolorow (1986), Kohut a su libérer la psychanalyse du lit de Pro- custe, c’est-à-dire du matérialisme, du déterminisme et de la démarche “mécanique” que Freud aurait léguée à la psychanalyse à cause de son immersion dans la biologie du XIXe siècle, en bref, la psychologie à une seule personne, intéressée par un seul “appareil psychique” » (Kirshner).

17

L.A. Kirshner, ibid. Mais la psychologie du Self a trouvé ses limites, notamment du fait « d’avoir évolué sans référence à Winnicott, Klein, Fairbairn, Green, Modell et bien d’autres qui avaient déjà exploré le territoire du narcissisme et de la subjectivité » (Kirshner).

18

L.A. Kirshner, ibid.

19

L.A. Kirshner, ibid.

20

L.A. Kirshner, ibid.

21

L.A. Kirshner, ibid.

22

L. Kahn, Le psychanalyste apathique et le patient post moderne, Édition de l’Olivier, 2014.

23

L.A. Kirshner, ibid.

24

Selon O. Renik.

25

L.A. Kirshner, ibid.

26

L.A. Krishner, ibid.

27

L.Kahn, La lutte à mort, in Pourquoi la guerre ?, Revue française de psychanalyse, 2016, t. 80, no 1, Paris, PUF.

28

L. Kahn, ibid.

29

R. Roussillon, ibid.

30

F. Neau, « Entretien avec Laurence Kahn », Le Carnet psy, no 187, p. 3.

31

OCP, XVIII, PUF, 2002, cité par L. Kahn, in Neau F., « Entretien avec Laurence Kahn », Le Carnet psy, no 187.

32

A. Cohen de Lara, Quelques considérations actuelles sur « Les petites choses. Enfants du Coteau, temps de guerre », Colloque Cerisy la Salle, La psychanalyse : anatomie de sa modernité (à partir des travaux de Laurence Kahn), à paraître en 2019, Éd. Belles Lettres.

Références

  1. Baldacci J.L., « Dès le début »… la sublimation ?In Revue française de psychanalyse, vol. 69, no 5, 2005, PUF, Paris, 1405–1474. [CrossRef] [Google Scholar]
  2. Baldacci J.L., « Entre orthodoxie et transgression, la transition sublimatoire », in Revue française de psychanalyse, vol. 81, no 3, 2017, p. 42–53. [CrossRef] [Google Scholar]
  3. Brusset B., Au-delà de la névrose – Vers une troisième topique. Paris, Dunod, 2013. [Google Scholar]
  4. Brusset B., Les psychothérapies psychanalytiques et le face à face, in https://www.spp.asso.fr/textes/la-psy-chanalyse/les-psychotherapies, actualisation 2015. [Google Scholar]
  5. Brusset B. (2005), Les psychothérapies, Que sais ?. Paris, PUF. [Google Scholar]
  6. Cohen de Lara A., Quelques considérations actuelles sur « Les petites choses. Enfants du Coteau, temps de guerre », Colloque Cerisy la Salle, La psychanalyse : anatomie de sa modernité (à partir des travaux de Laurence Kahn), à paraître en 2019, Éd. Belles Lettres. [Google Scholar]
  7. Freud S., 1922/1923b, Le Moi et le ça, in OCP, XVI, Paris, PUF. [Google Scholar]
  8. Freud S., 1926, La question de l’analyse profane, in OCP, XVIII, Paris, PUF, 2002. [Google Scholar]
  9. Kahn L. , Le psychanalyste apathique et le patient post moderne, Édition de l’Olivier. 2014 [Google Scholar]
  10. Kahn L., La lutte à mort, in Pourquoi la guerre?, Revue française de psychanalyse, 2016, t. 80, no 1, PUF, Paris. [Google Scholar]
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