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Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 1, janvier-mars 2019
Page(s) 50 - 55
Section Quelles théories pour penser l’individuel et le collectif ? Intrapsychique et intersubjectivité (I)
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2019581050
Publié en ligne 22 juillet 2019

© GEPPSS 2019

La théorie phylogénétique s’appuie sur le mythe des origines de l’humanité créé par S. Freud (1913; 1915); dans cette histoire, une tribu est rassemblée autour de la figure d’un père tyrannique qui possède sexuellement toutes les femmes et bannit ses fils au moment où ils deviennent une menace, une fois devenus de jeunes hommes. Sans la protection du père, nombre de générations de frères sont sacrifiées jusqu’au jour où un groupe de frères bannis revient pour tuer le père, le manger dans un repas totémique et instaurer les premières lois civilisatrices : l’interdit de l’inceste et du meurtre.

On reste songeur face à cette énigme : Freud a construit la théorie psychanalytique sur deux mythes fondateurs, ceux d’Œdipe et de la horde primitive, soit deux histoires de jeunes hommes animés de désirs meurtriers envers leur père, sans compter le caractère adolescent du mythe de Narcisse. Ce constat est conforté par Freud (1913) lorsqu’il souligne que ce sont les divinités juvéniles qui commettent l’inceste ou le parricide; ou encore lorsqu’il confirme l’idée du complexe de castration par l’existence de rituels initiatiques adolescents dans certaines tribus primitives, passant par l’arrachage d’une dent.

Nous avons interprété le mythe de la horde primitive comme une histoire meurtrière entre père et fils adolescents (Houssier, 2013), avant de découvrir plus récemment que les jeunes hommes revenant tuer leur père sont nommés par Freud (1932) lui-même comme des adolescents. K. Abraham (1922, p. 155) avait quant à lui analysé le mythe d’Œdipe comme « un heurt entre père et fils à l’adolescence ». Alors que, tant sur le plan clinique que théorique, l’adolescence lui fait signe, Freud cesse toute tentative de théorisation approfondie de l’adolescence après 1905 (Houssier, 2018a, 2019). Le fil directeur de cet article suggère l’idée d’un double dépôt, biographique et théorique, dans le mythe de la horde primitive, ouvrant sur les liens entre l’adolescence de Freud et ses translations dans certains mouvements théoriques tel que celui de la phylogenèse. Tentons donc de soutenir cette articulation en repartant de l’hypothèse que nous avons déjà explorée (Houssier, Truffaut, Azincourt, 2012) selon laquelle le mythe de la horde primitive représente une théorie freudienne des liens familiaux venant soutenir la représentation transgénérationnelle des enjeux œdipiens.

Sur un plan plus personnel, la référence aux figures préhistoriques, à l’histoire de l’Égypte ou de la Rome antique notamment renvoie à sa passion pour l’Histoire; il en construira une théorie constamment articulée à cette référence culturo-historique tout au long de son œuvre.

Ces éléments rassemblés suggèrent une hypothèse : en dehors du « Troisième essai sur la théorie de la sexualité », Freud (1905a) passe par des métaphores culturelles et/ou historiques pour parler d’adolescence (Houssier, 2019); implicitement, une esquisse théorique apparaît, reliant l’adolescence à des événements historiques décisifs dans l’Histoire, ce qu’on peut relier cliniquement à l’idée que l’adolescent est un acteur historien, de sa société comme de sa famille : il fait des histoires avec ses symptômes ou ses positions imprévisibles; ceux-ci sont porteurs d’éléments inélaborés de l’histoire familiale qu’il va tenter de penser pour créer un sentiment d’identité propre (Houssier, 2018b).

Au risque de la fantaisie

J. Laplanche (1987) a emboîté le pas de ceux qui ne donnent aucune validité psychanalytique à cette théorie culturaliste hors les murs, tout en reconnaissant qu’il s’agit d’un des monuments théoriques de l’œuvre freudienne. Pourtant, cette approche anthropo-historique ne peut qu’être riche de perspectives en vue d’une pratique psychanalytique qui s’appuie sur les fondements de l’histoire individuelle. Relire la théorie phylogénétique de Freud aujourd’hui pour en proposer une autre lecture est possible à condition de considérer cet objet théorique comme une fantaisie à visée clinique, comparable à un mythe des origines visant à ancrer la psychanalyse dans le champ des sciences humaines. Ce mythe personnel, cette théorie dans la théorie reprise et défendue jusqu’au bout par son auteur ne peut être réactualisée qu’en se dégageant d’une potentielle véracité anthropologique.

Les critiques sur la « véridicité » de la théorie phylogénétique trouvent un écho dans les propres doutes de Freud. Lorsqu’il écrit « Totem et tabou », il est exalté; il a l’impression que ce sera son plus important, son meilleur et peut-être son dernier bon travail. Pourtant, au fil du temps, la dimension phylogénétique de sa théorie fait l’objet d’un conflit interne : après ce premier moment d’euphorie créative, il n’a pas souhaité publier « Vues d’ensemble sur les névroses de transfert» (Freud, 1915), de crainte que la psychanalyse soit jugée comme une fantaisie. Il refuse de prendre ce risque, ce qui signifie sur le plan latent qu’il sait qu’il s’agit d’une fantaisie. Il écrira par conséquent à Ferenczi de conserver ce manuscrit, qui sera retrouvé au début des années 1980 dans une malle de la maison où vécut S. Ferenczi.

Pourtant, cette construction phylogénétique occupera Freud (1939) jusqu’à la fin de ses jours.

Ce dont Freud tente de se dégager concerne une fantaisie d’orientation clinique, comme le soulignent les constantes comparaisons établies avec la psychopathologie, notamment la névrose obsessionnelle (Freud, 1913). En articulant les mémoires collective et individuelle, le scénario phylogénétique prend, davantage que dans une hypothétique théorie biologico-héréditaire critiquée par Laplanche, une dimension de ce qui reste de l’histoire des générations : les fantasmes originaires organisateurs de la psyché.

Or, chaque mythe est enrichi par la diversité des interprétations qu’il reçoit; ces interprétations sont autant d’éléments à même de se rapprocher de la vérité polyphonique (Kaës, 2002) du mythe et de ce qu’il nous transmet. Par analogie, avec certains patients, il est parfois indispensable de reprendre sous des formes différentes le même contenu pour que le sujet puisse s’en approprier un des sens latents. En tant que concentré de figurations symboliques, le mythe organise une représentation en récit de l’irreprésentable, ou du refoulé originaire. Les fantasmes originaires y trouvent de nouvelles liaisons qui permettent une symbolisation de second degré par la figurabilité (Tasca, Seabrea, 2002). Nous considérons ici la phylogenèse comme une hypothèse toujours vivante dans ce qu’elle témoigne d’une théorie de la construction du sujet chez Freud, à partir de la relation père-fils adolescents.

Sur un plan plus personnel, nous avons relevé le conflit d’adolescence de Freud autour du reproche qu’il s’adressait lorsqu’il se laissait aller à ses fantaisies (Houssier, 2019). Cette tension quant à la phylogenèse rappelle donc un conflit émergeant pendant son adolescence, suggérant comment ce conflit l’a agi dans l’après-coup; son positionnement scientifique s’en trouvera modifié dans le sens d’une censure : l’ouvrage qui complète « Totem et tabou » ne sera pas publié de son vivant.

Le mythe comme transmetteur

La tension parricide-infanticide est au cœur de la théorie freudienne, comme en témoigne son premier élan théorique, la théorie de la Neurotica puis le renversement de priorité quant à l’origine des désirs hostiles opéré avec l’émergence du complexe d’Œdipe. Après le père séducteur-abuseur (Freud, 1895), la figure du père violent fait retour dans un mythe clinique créé par Freud. Cette figure du père symptôme glisse du père séducteur au père violent, augurant l’émergence ultérieure de la seconde topique, infléchie par l’introduction des pulsions de mort et d’agression.

Le meurtre du père de la horde résulte de l’action du groupe fraternel exclu; R. Kaës (1984) indique que le groupe mobilise les régressions hallucinatoires et les fantasmes archaïques entraînant une perte des limites du moi. Alors que S. Freud et ceux qui ont commenté la phylogenèse ont insisté sur le meurtre et ses effets, la partie constructrice de l’œdipianisation sociale, on s’est moins intéressé à la signification de ce qui vient avant le meurtre, c’est-à-dire aux relations primaires entre le père et ses fils (Houssier, 2009), dans le contexte familial d’une horde qualifiée de primitive. La focalisation sur la dimension œdipienne de ce récit laisse de côté l’imaginaire de la relation archaïque père-fils, fondé sur un acte meurtrier et sa face cachée, le lien d’emprise paranoïaque. L’enjeu de ce mythe touche donc la secondarisation de l’image du père : le complexe d’Œdipe ne peut s’établir que si la relation avec le père de la prime enfance s’est révélée constructrice. Cette scène d’ensemble s’organise à partir du moment où on ne considère pas le père de la horde comme sans profondeur ni consistance historique (Laplanche, 1987). A contrario, comme le précise S. Freud, il a fallu attendre longtemps pour que les frères aînés, en groupe, attentent à sa vie; le défilé de générations de frères sacrifiés intervient donc comme un accumulateur de tensions qui éclatent en groupe : la contagiosité des affects favorise l’identification entre frères, jusqu’au contrat narcissique de survie aboutissant au meurtre. Si l’interdit œdipien concernant le meurtre du père et l’inceste ne s’élaborent qu’après l’acte parricide, un premier interdit, primaire, est énoncé avantl’acte par l’interdiction de tuer le père et de lui disputer l’accès à toutes les femmes de la horde. Le passage à l’acte meurtrier participe, par ses effets sur les frères, à la transformation de l’interdit primaire édicté par le père en interdits fraternels secondarisés et conteneurs de symboles. Après l’acte, ce n’est plus le père réel qui préoccupe les fils, mais l’intériorisation de son image. Les co-éprouvés fraternels sont infiltrés par une angoisse partagée, sur fond de représentations de générations sacrifiées mises en dépôt dans l’histoire de la horde. Dans l’acte meurtrier envers un père aux fantasmes primaires déterminés, le sentiment persécutif du père envers les fils aînés en fait un père luimême craintif par rapport à l’image du père qu’il porte en lui et qu’il reproduit à son insu. Ce père est donc bien doté d’un inconscient qui le pousse à l’acte : dans les histoires d’Œdipe comme de la horde primitive, les pères sont les premiers à agir leur désir meurtrier (pédophile et infanticide pour Laïos, rejet paranoïaque et abandon infanticide pour le père de la horde).

L’adolescent et son travail de subjectivation

Les psychanalystes postfreudiens ont dans l’ensemble négligé l’analyse de la phylogenèse sous l’angle du processus d’adolescence et de ses enjeux élaboratifs infanto-adolescents; le meurtre en constitue pourtant une pièce essentielle, et l’agissement des pulsions sauvages incarne une figure du primitif qui continue de vivre en chacun. L’adolescence, notamment via les groupes d’adolescents, propose une temporalité où s’actualisent et s’agissent les aspects les plus sauvages du sujet. Cette conception préalable permet de mieux appréhender celle de l’adolescent primitif de la horde. De façon comparable au complexe œdipien, il est question d’un acte meurtrier fondateur qui a une valeur de révélation dans son après-coup, modèle particulièrement fécond pour penser la clinique des actes adolescents, y compris au sein de la famille. Sur le plan objectal, on peut lire la théorie phylogénétique comme une illustration d’un des accès à la subjectivation : les enjeux du lien père-fils s’y trouvent au premier plan, enjeux dont l’adolescent est à la fois le messager et l’acteur.

Par les mouvements psychiques qu’il convoque, l’acte peut être considéré comme vecteur d’un appel à la représentation; conséquence d’une situation de souffrance dont il garantit une issue élaborative, il est le point d’articulation autour duquel se situe la possibilité d’évolution psychique des adolescents de la horde; à condition de faire l’objet d’un travail d’élaboration, il précède ce qui va le remplacer : l’action psychique. Il est question de passer de la menace d’acte à l’acte puis à la représentation d’action, à savoir le fantasme. Cette proposition s’articule avec l’enjeu central qui traverse le récit de la horde : passer de l’image du père primitif au père œdipien, ouvrant sur la névrotisation du processus d’adolescence à partir de l’élaboration des désirs parricides.

Dans une perspective kleinienne, l’axe persécutif du lien père-fils dans le récit de la horde, dont l’acte parricide est le rejeton, joue un rôle décisif : il ouvre sur une dimension dépressive; pour être introjectée, la figure paternelle doit être endeuillée, processus incluant la réparation de l’objet mis à mort. Dans le récit de la horde, l’intériorisation du père passe par une identification orale dévoratrice qui prend la forme de l’identification à l’agresseur-interdicteur. Ce travail d’introjection paternelle, anticipant la tiercéité séparatrice, peut se poursuivre jusqu’à la fin de la post-adolescence (Guillaumin, 2000).

Le meurtre du père et le mouvement de culpabilité qu’il implique s’intègrent dans un mouvement de désensualisation de la figure paternelle, imbibée de la confusion entre tendresse et sensualité propre à l’amour maternel. L’érotisation du lien père-fils est tempérée par la tendresse, dans le prolongement de la relation à la mère. Le meurtre est une tentative de séparation des imagos : une fois tué, le père de la horde s’inscrit comme trace indélébile fixatrice de l’interdit incestueux et meurtrier. C’est dans une logique de dégagement du fantasme des parents combinés, sans identification sexuée, que s’instaure la nécessité d’un meurtre du père réel au profit de sa mise en image, jusqu’à l’icône; on trouve un équivalent de cette idéalisation massive du père dans l’idée d’un père de la préhistoire personnelle, soit une nouvelle jonction entre mythe phylogénétique, destin individuel et fait religieux. En appelant la figure du père à faire retour, le père est identifié à part entière, c’est-à-dire sorti de l’indifférenciation potentielle avec la figure maternelle; or, ce danger régressif menace les adolescents de la horde : une figure persécutive où l’homosexualité entre frères et dans le lien au père opère au détriment de la différence des sexes, notamment au regard de la représentation de la scène primitive. Appeler une figure paternelle sexuellement différenciée permet d’ouvrir sur l’identification au père, constituante de l’identité sexuée de l’adolescent et par conséquent indispensable pour tout travail de différenciation subjectivant. S’identifier au parent de même sexe signe à la fois l’abandon de l’acte comme moyen par l’intériorisation des interdits fondamentaux et la mise à distance de la mère phallique active menaçant le sentiment d’identité de l’adolescent.

À la différence de la position homosexuelle paranoïaque initiale, manger le père est un acte de possession, l’avoir en soi étant associé à pouvoir l’être un jour; ce repas cannibalique collectif ouvre sur un potentiel de réalisation de la promesse œdipienne, articulant la passivité primaire à une activité secondarisée. A contrario, dans les générations fraternelles précédentes, les fils bannis sont passivés et sacrifiés.

Une énigme freudienne

Sans le préciser, Freud fait de l’adolescent sauvage une figure mythique de l’originaire du lien père-fils. S. Freud relie l’adolescence et la paternalité en évoquant par une expression similaire les moments les plus douloureux pour un homme : au moment de la mort de son père (Freud, 1895) ainsi qu’au moment où l’adolescent doit se dégager de la tutelle parentale (Freud, 1905), soit deux enjeux de perte mobilisant une souffrance psychique extrême.

Lorsque Vermorel (2018) évoque Freud comme animé par le fantasme du héros solitaire, seul contre tous, il ne renvoie pas cette représentation à un des fantasmes typiques de l’adolescence, le fantasme du héros œdipien séducteur, seul contre son père, à tuer encore et encore. Ce mouvement témoigne d’un trajet identificatoire bisexué fragilisé par la contiguïté entre l’idéalisation du père et son meurtre, dualité déplacée sur les frères ou fils de la horde que furent les élèves de Freud. Comme le suggère Vermorel, Freud peut trouver dans certaines relations, comme avec R. Rolland, une symbiose transférentielle en tant que fils préféré de sa mère. Ce point de départ deviendra au fur et à mesure l’autocréation d’une image narcissique du héros audessus des autres ayant pour projet grandiose de créer une œuvre immortelle. La créativité, nourrie par un fantasme d’auto-engendrement adolescent, favorise l’exploration des sousbassements de la vie psychique inconsciente; pour lutter contre ce type de régression, quoi de mieux que d’inventer un détournement en s’accrochant à la figure paternelle, dans sa vie comme dans son œuvre ? D’où la perspective suivante tracée par Vermorel : Freud est un héros incestuel qui est le fils préféré de sa mère; elle l’a protégé de la violence du père de la horde primitive qu’il va tuer en toute complicité avec sa mère. Ajoutons que la fascination de Freud pour le mythe de la horde primitive, pour une histoire des origines, s’articule avec son fantasme d’auto-engendrement : le mythe de la horde relève d’un mouvement d’auto-historisation d’un groupe recelant un fond caché, l’autocréation meurtrière de soi à l’adolescence (Gutton, 2008; Houssier, 2019). Ce mythe se situe au croisement entre l’adolescence de Freud (Houssier, 2018a) dont les aspects inélaborés se retrouvent projetés dans l’histoire de la horde primitive; si Freud (1905) a tenté de théoriser les dimensions sexuelles du processus adolescent, il est resté peu disert sur la haine à l’adolescence, tandis qu’il emprunte l’articulation inverse à propos de sa propre adolescence. Cette représentation d’un père primitif dangereux mais qui constitue également un rempart contre l’attraction régressive envers la mère est soutenue par ceux qui se sont interrogés sur les liens entre la théorie de Freud et sa trajectoire affective. Ainsi, l’aspect intrusif de l’imago maternelle aurait été projeté sur le père de Sigmund, Jacob Freud, au moment de son adolescence. Cette hypothèse fait de la mère une source de dangerosité. Constituer comme dans la horde un père grandiose – mais à tuer et intérioriser pour éviter la séduction maternelle, passivante et affolante – est une façon d’élaborer ses conflits : par projection sur le père, âgé et inactif, des aspects intrusifs et persécutants de l’imago maternelle (Abraham R., 1982).

Conclusion

De la phylogenèse à l’ontogenèse, d’hier à aujourd’hui, il n’y aurait qu’un pas, tissant dans notre vie psychique une trame centrale sous la forme d’une interrogation : comment faire coulisser, en le tuant symboliquement, le père archaïque pour le faire vivre en tant que père œdipien ? Une des fonctions essentielles du père œdipien consiste à représenter la vivacité de la rue, rappelle Winnicott; par cette métaphore, l’auteur incarne le père dans le sens d’une ouverture vers le social indispensable à l’élaboration du processus adolescent. L’adolescence révèle le caractère commun des fantasmes meurtriers partagés entre père et fils. M. Torok (1968) a montré comment, à l’adolescence, le parent introjecté joue un rôle médiateur; elle insiste sur l’importance de ce médiateur – la figure paternelle – s’il vient à manquer à la place où il est appelé. Le processus d’adolescence se constitue d’un constant appel aux figures parentales et à leurs substituts, en tant que régulateurs de l’évolution interne de la conflictualité adolescente; tel est l’enjeu de fond de la relation d’objet à l’adolescence. Par son auto-analyse ou par l’observation de ses proches, la théorie psychanalytique peut être envisagée comme un rejeton de l’histoire familiale de Freud; en investiguant son adolescence, nous avons souligné que sa théorie pouvait être pensée comme biographico-créée et non, comme le suggère la biographie de Jones (1958; 1961), auto-engendrée.

Les mythes, y compris ceux visités ou créés par la psychanalyse, mettent régulièrement l’accent sur les meurtres familiaux et leurs effets, mêlant le couple d’opposés originaire parricide-infanticide au fratricide. La famille n’est pas seulement organisée par ses liens d’alliance et de filiation; elle est animée de l’intérieur par l’histoire qu’elle se raconte, par les mythes qu’elle crée, entretient et fait circuler à son insu. L’adolescent, récepteur et porteur de ces mythes, en devient un interprète en quête de sens dans le double mouvement de différenciation et de personnalisation qui caractérise la traversée du processus adolescent (Houssier, 2018b).

LIENS D’INTÉRÊT

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.

Références

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