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Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 1, janvier-mars 2019
Page(s) 28 - 34
Section À fleur de peau, sexualité et adolescence (I)
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2019581028
Publié en ligne 22 juillet 2019

© GEPPSS 2019

L’adolescence, c’est d’abord et avant tout un corps et âme nouveau.

Au midi de leur âge, sous le soleil de midi exactement, éclot un corps sexué et amoureux. Beau et maladroit… tendre et monstrueux… toujours limite.

De l’enfance… à la fleur de l’âge

La puberté comme déflagration hormonale et émotionnelle découd, voire dissocie la grâce de l’unité psychosomatique de l’enfance, et rebat les cartes jusqu’à une nouvelle donne après beaucoup de pioches afin que le sujet puisse se trouver un peu tel qu’en lui-même enfin, il devient, ce qu’il est. Qu’il tolère en particulier cet objet étranger qu’est devenu son corps, dans un nouveau jeu qu’il puisse maîtriser tandis qu’il devient plus acteur que spectateur de sa vie.

Sollicitation à être et à avoir, narcissique et érotique, dont il tente tant bien que mal de contenir les effets de débordement (le corps maladroit et la tête à l’envers) sous le regard plus ou moins bienveillant et la mainmise plus ou moins ferme des adultes, selon qu’ils se rappellent avec nostalgie, regrets, ou remords de leur propre adolescence.

Il va désormais être sommé de répondre, de « montrer ce qu’’il a dans le ventre » et « ce qu’il a dans la tête », ici et maintenant. De confirmer ses potentialités et tous les espoirs conscients et inconscients déposés en lui en lui, qui vont révéler lors de leurs réalisations ou inhibitions, ce qui s’est primitivement joué durant l’enfance. La sexualité infantile est bien le terreau de la sexualité génitale, et la sécurité de base et l’estime de soi acquises dans la prime enfance vont massivement être mises à l’épreuve de la pubescence.

C’est cette pulsionnalité, cet élan de vie, cette force vitale désormais apte à agresser et à procréer, sans encore être organisée en flux de désir, et a fortiori en émotions et sentiments stables (conglomérats d’affects et de pré-représentations) qui interroge et fait vaciller les équilibres antérieurs et les positions tant bien que mal établies lors de la latence (le fameux âge de raison entre 6 et 8 ans). Positions identitaires plus cohérentes dans l’enfance du fait de la moindre intensité pulsionnelle, mais qui vont avoir à subir le ressac des conflits œdipiens et les affres des remugles archaïques… avant que dans le meilleur des cas se transformer en identité désirante avec (plus ou moins) un choix d’objet amoureux stable. Positions de l’adolescent mais aussi de celles de son entourage adulte, cible toujours privilégiée de ses attaques du fait du poids de la dépendance à leur égard. Dépendance encombrante à la mesure même où elle est encore désirée et maîtrisée en définitive que par les ricochets d’attaques, qui font brutalement rajeunir les parents ou leur faire prendre un sacré coup de vieux, selon l’état de leur amourpropre. Les échos et résonances, synchronisés ou syncopés, des « humeurs » entre adolescents et adultes (tenir compte de la réactivation de l’adolescence plus ou moins inachevée des parents par celle de l’adolescence de leurs enfants) sont des reflets du difficile accordage des rythmes. S’en suivent des « prises de tête », parfois des « corps à corps », entre deux générations qui se cherchent, se testent, s’opposent, s’agrippent, se disputent (dans des exercices de rapidité… à défaut d’étreintes désormais délicates) les restes d’une peau psychique, d’une pensée autrefois commune. Et c’est ainsi qu’une famille traverse, et plus ou moins difficilement, sa propre adolescence. Ces affrontements disent que l’adolescent n’est pas mu par le même rythme que les adultes, et comme le soulignait Georges Bataille1 avec toute la dimension sexuelle et affective qu’il y sous-entendait avec raison : « le rythme de l’autre, c’est le mal ». Phrase beaucoup plus précise et profonde que « l’enfer c’est les autres » de Jean Paul Sartre hérité de la critique du Cogito du Discours de Descartes : « Ainsi l’Homme qui s’atteint directement par le Cogito découvre aussi tous les autres et les découvre comme la condition de son existence. (…). L’autre est indispensable à mon existence, aussi bien d’ailleurs qu’à la connaissance que j’ai de moi. » Chez ces deux derniers auteurs, il manquera toujours un peu de corps et d’affects.

Faute de possible accordage des rythmes endeçà de l’accordage des affects, des émotions, des sentiments et des pensées, toute intimité complice avec la génération précédente est rejetée car vécue, non comme une audace avec son parfum incestueux suffisamment léger, mais comme une compromission insupportable. Ce sentiment d’emprise due au télescopage temporel et donc au franchissement de la barrière générationnelle, renvoie à une emprise du corps et de l’espace qui se doit d’évoluer avec le passage de l’enfance au début de la vie adulte. Quand sa progéniture n’est plus ce loyal disciple et ce fervent admirateur qui nous ravissait tant, il y a forcément friction et combat avec ceux-là mêmes qui ont pu bercer plus ou moins harmonieusement leur enfance, ceux qui ont tenté, dans la relation affective et l’éducation, d’accorder un rythme de vie à celui naissant de l’enfant en maternant son innocence. Faute de distanciation, voire de séparation, il y a alors un risque pour l’adolescent d’un « éclatement de l’idéal du moi, sous le choc de la sexualité, de la culpabilité relative a la masturbation, de l’accroissement de la sévérité du surmoi dirigée contre le moi, et de la réaction masochique de ce dernier : le besoin de restaurer l’image de sa personnalité renforce chez l’adolescent, le narcissisme en tant que contre force luttant contre l’autodépréciation et les réactions masochistes devant le surmoi »2.

Du socius

Concernant le rôle de l’évolution socioculturelle dans les nouvelles modalités de transaction des mœurs, il y a aujourd’hui plus que jamais, alors que les appels à un retour d’un ordre moral se multiplient, débat incessant. La sexualité des adolescents d’aujourd’hui est évidemment très différente de celle des générations antérieures. Doit-on le craindre ? On sait depuis Michel Foucault qu’« aucun contact sexuel aussi simple soit-il n’est imaginable hors des cadres mentaux, des cadres interpersonnels, et des cadres historiques et culturels qui en construisent la possibilité. La transgression éventuelle n’implique pas l’ignorance des cadres, mais révèle seulement une manière particulière d’en user »3.

Donc pas de grande révolution depuis la petite dernière (1968), mais une autre façon, aussi précieuse qu’ambiguë, d’évoquer la fameuse marge entre le ça (la pulsionnalité vive, l’excitation libre) et le surmoi (les interdits hérités des générations précédentes).

Qu’en est-il donc pour la génération des adolescents d’aujourd’hui pour qui sexualité et fécondité sont (en partie) dissociées car ils disposent de la contraception pour les mineurs, quel que soit leur âge (anonyme, gratuite et sans nécessité d’autorisation parentale, dans les centres de planification), du droit à l’IVG quel que soit leur âge, de l’utilisation de la pilule du lendemain (IVG plus nombreuses et consommation explosive); du droit d’exercer une autorité parentale pleine et entière, alors que la difficulté à sortir de l’adolescence se conjoint étroitement à la difficulté à entrer dans la parentalité et alors qu’est légalisé à 15 ans l’âge des relations sexuelles librement consenties.

Une sexualité avec en arrière-fond, non plus les sombres puissances religieuses du mal ou les abîmes moraux, mais la pornographie et ce qu’elle charrie de sado-masochisme, le sida et la pédophilie. Nos adolescents, pour paraphraser Freud, ont l’air moins égarés sur le plan sexuel, parce que moins intimidés sur le plan religieux, mais risquent de s’abîmer dans la confrontation au réel (la pulsation du biologique) derrière lequel rôde la mort physique et/ou psychique. La nouvelle idéologie sexuelle à l’ère des sextapes entre amis est totalement inversée par rapport à la sexualité viennoise honteuse de l’époque. Ainsi la morale sexuelle actuelle serait moins responsable de névroses phobo-obsessionnelles et hystériques, mais la libération sexuelle, si elle devient moins une violence, semble aussi parfois devenir exagérément un devoir (générateur d’autres névroses plus narcissiques). Un devoir devenu qui plus est trouble quant à la différence des sexes dans un monde où l’hypostasie des différences homme-femme confine parfois avec l’émergence de l’identité de genre à la confusion des sexes, à tel point que cela devient pour certains adolescents un prodige que de rester du leur.

Enfin sans pouvoir le développer plus avant, signalons l’émergence d’une asexualité souvent revendiquée et assumée, où le passage à l’acte sexuel répond plus au besoin de se débarrasser du sexuel pour ne plus avoir à y penser (avec toute l’ambivalence que ça implique), pouvant confiner à « tomber enceinte » pour connaitre la grossesse sans pour autant désirer un enfant, ou attraper le sida pour n’avoir plus peur de l’attraper, victoire de la pensée calculatrice sur la réflexive et l’introspective.

Amour et sexe… Le bel âge

La sexualité est un sport pour jeune. À aucun autre âge elle n’est aussi magique, impérieuse et irrépressible, importante source d’estime de soi en même temps que véritable retournement de soi par la grâce d’une trêve d’avec soi accordée par un(e) autre, mais aussi gravement intime et nouée à la mort : les mystères du sexe et de la mort s’illuminent de quelques chaleurs et frissons mêlés. Une sursexualisation est souvent un contrepoison face à des angoisses de mort.

Concernant les liens plus ou moins étroits qu’entretiennent la sexualité et l’amour à cet âge, l’adolescence soulignait Julio Cortázar4, c’est « la concomitance des éruptions de boutons, de la sexualité, et de la poésie ». Aussi sera-t-il difficile de parler de sexualité sans parler d’amour et vice et versa. C’est de fait la période de la vie où les hormones brûlent, rendant extrêmes les sensations qui tardent d’autant plus à se stabiliser quelque peu et advenir émotions voire sentiments. L’adolescence est bien une « fièvre du temps dans la vie5 »; c’est l’âge où l’amour attaque au cœur et aux tripes… éventuellement à la moelle épinière mais en tout cas beaucoup plus qu’au cortex. La pression pulsionnelle constante risque souvent de faire basculer les sens et le sens tant le passage de l’excitation à la frustration, du rire aux larmes, du plaisir à la douleur, du goût au dégoût est fréquent et rapide. Le quantitatif, l’excitation trop forte, devient du qualitatif, la biologie de la culture : à un certain degré le corps bouillonne et avec lui la pensée et la fantaisie et si elles ne sont plus les mêmes, le sujet non plus… qui traverse une inquiétante étrangeté qu’il lui convient de s’approprier jusqu’à la faire advenir autrement familière.

L’adolescent est en proie à la réémergence pulsionnelle plus qu’à l’impact sur sa psyché d’un bombardement de signifiants : l’objet d’amour est essentiellement un objet de plaisir avant que de sécurité; la connaissance puis la conscience de l’amour, de sa pratique, de son émotion, et de sa valeur se font dans un mixte charnel et psychique, à la fois radicalement nouveau et étrangement familier.

C’est ainsi que c’est à cet âge dit tendre que peut paradoxalement se construire une autoreprésentation monstrueuse de soi plus que l’euphémique mauvaise estime personnelle. Les affects, les pensées, et les fantasmes que l’adolescent ressent et éprouve sont si vivaces et si vastes, l’ambivalence est si accentuée par les émois et les fantasmes de passivation que les transformations pubertaires suscitent en soi et pour l’autre, et l’intensité du désir de se faire sans se défaire est si problématique, que tout prend d’immenses proportions. C’est l’âge de la transposition dans l’idéalisme passionné de la puissance des affects, l’âge du défi de la pensée à toutes les formes de mutation-manipulation du corps. L’adolescent est au sortir de l’enfance un monstre candide qui essaye de trouver le rythme des sens et le sens du rythme. Sa « monstruosité » pulsionnelle, mentale et non morale, verse selon les circonstances dans l’imaginaire lyrique, les mathématiques, la métaphysique… mais aussi dans bon nombre de conduites toxicomaniaques : tout pour tenir à distance le corps en ébullition. Mais, et parce qu’il faut bien que le corps exulte, c’est alors ce « trop » qui, associé à l’ambivalence, l’ambigüité, ou la confusion des sentiments que le milieu familial distille, oriente les tentations plus ou moins incestueuses vers des conduites sexuées prétendument « choisies ». Choisies avant tout pour contenir et satisfaire les fantasmes plus ou moins crus générés par l’excès pulsionnel et le plus ou moins grand défaut de refoulement.

Fantasme et jouissance

La particularité des fantasmes sexuels à l’adolescence, c’est qu’en effet ils se vivent comme une attaque venue de l’intérieur dans une urgence à se voir réaliser, aujourd’hui, ici et maintenant, mais aussi à s’immémorialiser et à se perpétuer comme tel. Car à cet âge la moindre fantaisie est un fait réel, puisque vraie psychiquement et impactant directement le corps : de l’accélération des battements du cœur jusqu’à l’évanouissement.

Cette fantasmatique ne peut être que privée à cet âge et surtout ne doit pas être partagée avec l’environnement proche, en particulier parental, sous peine que le scénario s’obscurcisse et ne se verrouille, ne rougisse (au front et sur les joues comme en dedans) avant que de se noircir et ne se dramatise de par la dimension incestueuse (présente physiologiquement en arrière-plan) qui s’imposera au premier plan, obérant les possibilités de déplacement et de sublimation.

Les adolescents vulnérables sont ceux qui, subissant les métamorphoses pubertaires, sont « placés », dans des conditions mettant à nu leurs potentialités incestueuses, alors qu’elles ne sont pas encore accessibles pour eux à une représentation mesurée (jeu avec les autoérotismes nourris de l’objet) et sont ainsi renvoyés à leur dépendance, et plus profondément à leur avidité symbiotique. Pour eux, faute de possible élaboration des conflits œdipiens, qui plus est nourris d’une problématique plus archaïque et moins structurée, chaque représentation de la sexualité est plus ou moins inconsciemment perçue comme incestueuse. Et contre-investie via des défenses névrotiques perturbant la plaisir, voire réprimée du fait de la terreur qu’elle suscite.

Au-delà de la simple décharge ou même satisfaction, la jouissance ne peut être que transgressive et à la marge, c’est-à-dire un peu… suffisamment matinée d’une tendre « perversité », c’est-à-dire encore curieuse et un peu manipulatrice (séductrice et joueuse) mais jamais chosifiante ou destructrice de l’objet. D’un objet qui à cet âge de fantasmes complexes est à l’origine d’une fascination et de craintes mêlées, elles-mêmes sources de passions plus ou moins débridées dans ses deux valences amoureuses et haineuses. Ce sera selon… que la sexualité de l’autre rencontre le mixte fantasme-désir que le sujet avait engrammé à la pré-adolescence, créant les conditions d’une rencontre-événement comblante (la clé adaptée à la serrure et réciproquement), ou qu’au contraire la première fois s’avère traumatique tant dans la réalité externe que (et/ou) dans la réalité interne. La jouissance dans l’amour charnel, comme mort et résurrection assenties ou consenties dans et par l’objet – « Tu me tues, tu me fais du bien »6 – où les deux protagonistes jouissent chacun du bonheur d’être (à, pour) l’autre, jusqu’à ce que dans les regards extatiques qui les lient et les attachent l’un à l’autre, ils ne se voient plus, mais s’hallucinent.

La jouissance est ainsi le fruit d’une « perversité » tolérée et tolérable (et non d’une perversion) dans l’écart entre le ça et le surmoi, entre pulsion sexuelle et lois familiales, culturelles et sociales, avec un indispensable jeu ou flirt avec les limites.

Pour René Roussillon7 l’accès à la jouissance, la potentialité orgasmique nouvelle, contraint à une nouvelle organisation de pensée. La levée de l’énigme sur le secret du plaisir orgasmique va de pair avec l’intérêt nouveau pour l’inconnu du monde environnant et le développement de la pensée abstraite (processus de symbolisation). On ne saurait mieux souligner l’importance que le corps exulte.

Construction de l’identité sexuée

Classiquement et au mieux, l’adolescence s’achève par la constitution de l’identité personnelle et par le choix définitif de l’objet libidinal; ce qui permet d’éviter les angoisses de séparation tout en accédant à l’autonomie ? c’est-à-dire à la séparation corps et âme d’avec ses premiers objets d’investissement. Classiquement c’est l’âge où s’amuser tout seul ne suffit plus (avec les fantasmes œdipiens ou d’autres, plus crus, activés dans la masturbation qui sont source d’angoisse, de culpabilité et de honte, aggravées par les tentatives de répression et d’arrêt) et où il faut se séparer, rencontrer l’autre, l’étranger, l’altérité radicale, le non incestueux. Mais quel autre, quand, et comment ? Et encore faut-il que la jouissance soit plus pure et plus violente quand elle s’éprouve avec l’autre, qu’avec soimême dans une activité masturbatoire. L’adolescent perçoit le monde dans lequel il lui a été donné de vivre comme un magma sensoriel de bruits, couleurs, odeurs. Il n’en a pas de représentation ordonnancée. Il perçoit avant tout un rythme plus ou moins syntone à sa violence pulsionnelle. Vite, haut et fort et que ça pulse ! Que ça palpite ! Se débarrasser de… ou partager avec… toute l’excitation désorganisante. Et la projeter, (elle, et soi avec, parfois, pour mieux chavirer), sur l’autre, répond le plus souvent non à un choix mais a un besoin économique psychique. Pour certains le besoin est si impérieux qu’il importe peu que ce soit un homme ou une femme qui accueille cette excitation, un autre être humain suffit et à défaut un toxique lui-même excitant pouvant contenir cette excitation. Pour d’autres, en l’expulsant, l’alternative est la suivante : est-ce aux autres de la vivre à leur place ou est-ce la communication d’une autorisation à la vivre ensemble ? Tout dépendra de la réponse de l’objet. Là les rencontres séductrices et initiatrices hétéro ou homosexuelles sont prépondérantes, surtout si elles sont précoces. L’enjeu est ici « narcissique identitaire » avant que sexué, homo plus que sexuel, équilibre des investissements narcissiques et érotiques, jeu harmonieux des pulsions de vie (Éros) et de mort (Thanatos), jusqu’à constitution d’un équilibre narcissicoobjectal et non d’une opposition ou d’un antagonisme.

La construction de l’identité sexuée se réalise dès la naissance (sans méconnaître les facteurs génétiques, hormonaux, et ceux, essentiels, qui se mettent en place au cours de la vie prénatale) et se joue tout au long de la vie. L’intégration du corps sexué par l’enfant commence dès les interrelations précoces, le corps à corps avec l’objet primaire. Cette intégration bonne ou mauvaise participe ou s’oppose au processus maturatif global. Néanmoins, l’adolescence est bien le moment crucial où se définit et s’affirme l’identité sexuelle. Cette dernière renvoie évidemment à des notions telles que celles d’image corporelle, de narcissisme, d’identifications croisées aux parents dans ce qu’ils ont donné à voir à l’enfant, consciemment et inconsciemment. Et dans la marge de manœuvre de celui-ci, à l’intérieur de ses repères identificatoires parentaux plus ou moins perturbés, en tant qu’alors il peut être incarcéré dans ce lac inconnu qu’est l’inconscient parental, pour créer et maintenir l’espace du fantasme. René Girard avance que tout désir est mimétique, c’est-à-dire, et surtout dans l’enfance avant qu’à l’adolescence, qu’il se modèle sur ce qui est donné à voir et à éprouver (ou non) par les modèles identificatoires et en premier lieu les parents et, en leur absence, par les images réelles c’est-à-dire sociales.

Mais on ne dira jamais assez à quel point, il est difficile pour certains adolescents de ne pas se rétracter lorsqu’ils vivent toute séparation amoureuse à l’adolescence comme une perte narcissique (dénuement de soi plus que dénouement d’une histoire) parce qu’aliénés dans et dès l’enfance à certaines imagos parentales, par excès de liens ou paradoxalement carence de présence vivante. D’où la tentation homo au sens du même comme reniement de cette aliénation. D’où parfois l’évolution classique : orientation homo, passage a l’acte homo, autorenforcement, autoengendrement, et consécration de la rupture par l’adoption de mœurs radicalement opposées à celles de son milieu et évitement du conflit œdipien; défense comportementale érotique pour contenir une identité même partielle (clivage, déni…). Jean Guillauminrappelle que « l’adolescence est, de tous les moments de la vie, celui auquel la bisexualité psychique, sommée de choisir une identité propre dominante, est le plus fortement sollicitée de se cacher dans ses renversements » 8. Toute la question des homosexualités ou plutôt des positions homosexuelles ne peut se penser en dehors de ce nouveau contexte, tant il est vrai, comme on le voit dans la clinique, que l’adoption d’une posture – la position homosexuelle – renvoie parfois moins à un trouble de l’identité sexuée qu’à une souffrance identitaire tout court. C’est ce que proclamait Kurt Cobain dans sa dernière interview :

« Au lycée je suis devenu le meilleur ami d’un gay notoire. Le fréquenter m’a fait passer pour gay moi-même et j’étais fier de ça, fier d’être gay même si je ne l’étais pas ! J’avais presque trouvé une identité : j’étais enfin un marginal, mais pas un marginal moyen (average geek), j’étais un marginal pas comme les autres9… »

Il n’est évidemment pas ici question de prôner pour un modèle de société plutôt qu’un autre. Le point de vue se veut essentiellement économique, et surtout les choses sont plus intriquées qu’il n’y paraît à un moment où la querelle sur les acquis de mai 1968 semble annoncer un retour en force de l’ordre moral et de l’interdit sous la forme masquée de l’autorité, tandis que les militants de l’identité de genre sont de plus en plus prosaïques.

Le désir sexuel n’est pas éducable, il demeure, et c’est là son infini originalité, un mixte des percepts externes et des représentations internes. Vouloir l’éduquer c’est-à-dire étymologiquement vouloir l’attirer à l’extérieur c’est toujours vouloir le corriger, le contraindre, l’assujettir. Vouloir le séduire c’est-à-dire étymologiquement l’attirer à soi, c’est prendre le risque de l’entraîner dans la fusion indifférenciatrice. Dans les deux cas, c’est le règne soit de la contrainte voire de la coercition, soit de l’indéfini et donc du désordre. L’éducation à la sexualité doit se situer dans des limites. Des limites trop cadrantes, contraignante, interdictrices, risquent de faire passer le sujet d’une activité fantasmatique privée, personnelle, singulière, originale à une activité de simulacre le privant voire l’amputant, d’une possible ouverture aux sens aussi laborieuse et douloureuse que source de surprise et d’enchantement.

Ce que les pédopsychiatres redoutent, tout autant que les crises d’adolescence trop bruyantes, trop durables ou qui n’en finissent pas de se complaire dans certaines régressions, ce sont les adolescences faussement « achevées », donnant des petits adultes défendus qui ont trop vite intégrés les normes et les codes, et qui n’auront peut-être une seconde chance que lors de la fameuse crise du milieu de vie, d’éprouver, à cet âge des revers et des ressentiments dans la vie, dans un retour d’adolescence-démon de midi, tout ce qu’ils avaient été obligés de réprimer. Et qu’y aurait-il eu à réprimer si ce n’est l’aventure sexuelle à quoi la puberté les soumettait ! Ce qui est alors refoulé voire dénié c’est d’avoir été violenté par la puberté. La sexualité occupant à cet âge la quasi-totalité de l’espace psychique, ne pas l’évoquer en consultation, la laisser à l’extérieur comme à la maison, et dans une moindre mesure comme à l’école… et ne la récupérer qu’à la sortie, est dès lors ne pas prendre en compte un facteur essentiel dans le développement. Mallarmé disait de Rimbaud qu’il s’était « opéré vivant de la poésie », à la fin de son adolescence. Autant dire qu’après l’avoir affronté et fait éclater la création, qu’il s’était opéré vivant du sexuel homo et hétéro, trop excitant jusqu’à la déflagration, et trop séparateur des objets infantiles. Il l’a fait par nécessité, après avoir été, bateau ivre, pour éviter de n’être qu’une barque immobile accrochée aux yeux des pontons, après avoir « cuvé sa puberté »10, et donné la pensée vivante (Les Illuminations) de ce qui fût sa métamorphose pubertaire.

S’opérer du sexuel et de l’émotionnel – les couleurs chaudes de l’identité sexuelle et affective – c’est s’opérer des sources vives de la pensée. L’adolescent, geek, asexuel, alexithymique (adolescent « retardé ») comme l’adolescent limite pulsatile (l’adolescent « inachevé » et « prolongé ») nous obligent sans cesse à nous interroger sur notre pulsionnalité, son intégration psychique bisexuelle, notre vitalité et notre vivance émotionnelle et sur nos refus de prise de risque. Se sentir exister dans l’acte sexuel pour certains va impérieusement jusqu’à la boursoufflure, l’obscénité et la destructivité.

Attention donc aux enfants-images, enfants-so-leils qui ont trop collé à leurs parents en un modèle familial grand-parental, et qui collent au modèle social. Enfants à la « conflictualité blanche », qui avortent leur adolescence, dont la construction identitaire narcissique et sexuée ne s’est pas faite un minimum agressivement en opposition à leur milieu, mais par imitation. Identités de compensation ou d’emprunt qui les obligent (ils y consentent aussi) à ce que leur environnement leur dise… ce qu’ils seraient et ce qu’ils auraient à faire. Certains en viendront à littéralement « incarner » une problématique familiale transgénérationnelle, n’existant pas en eux-mêmes, et pour eux-mêmes. Les adolescents limite eux refusent d’accéder au monde « sévère » et croient-ils définitif des adultes, car pour eux la filiation ne s’est pas fait sans heurts, et s’est imposée en eux une construction identitaire plus qu’agressive, destructrice, par refus d’une sclérose prématurée de leur caractère en regard du caractère de leur environnement. Ils ont des comptes à régler avec celui-ci et à se réconcilier avec euxmêmes, avant que d’être. C’est chez eux que les « troubles de l’identité sexuée » sont les plus fréquents Il faut dire qu’ils ont été élevés à certains accidents émotionnels et sexuels, qu’ils ont été souvent troublés, séduits, abusés… avant que d’être floués, lâchés, livrés à leur pulsionnalité débridée.

Conclusion

La sexualité est à la fois instinctuelle et sociale. Avant que de devenir potentiellement perverse, c’est un jeu naturel, une curiosité, une passion épistémophilique, vitale pour l’exploration de soi et de l’autre… aussi la question de l’innocence, du bien et du mal, est-elle secondaire. La sexualité est essentielle, tant pour l’intégrité physique que psychique et donc pour l’équilibre psychosomatique. Elle est lien/connexion entre corps biologique, charnel et esthésique, et esprit.

La sexualité est relationnelle : dans la sexualité comme en toute chose, difficile de se passer de l’autre, l’autre qui en son altérité profonde est le paradis et l’enfer, le bien qui nous fait mal et le mal qui nous fait du bien, la différence qu’il porte comme un blason nous insupporte autant qu’elle nous fait envie.

La sexualité est affective, par sublimation singulière du pulsionnel, c’est le filon secret où l’adolescent puise l’essentiel de son inspiration et, avec Freud encore : « c’est sous l’influence du plaisir sensuel qu’on attribue à l’objet d’amour des qualités spirituelles »11.

LIENS D’INTÉRÊT

Les auteurs déclarent n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


1

Bataille G. (1957). La littérature et le mal. Paris : Gallimard.

2

Deutsch H. (1967). Problèmes de l’Adolescence. Paris : Payot.

3

Bozon M. (2001). Les cadres sociaux de la sexualité. Sociétés contemporaines, 1 (41), p. 5.

4

Cortazar J. (1972). Marelle (L. Guille, trad.). Paris : Gallimard (original publié 1967).

5

Musil R. (1964), L’Homme sans qualité (P. Jaccottet, trad.). Paris : Point Seuil (original publié 1930).

6

Duras M. (1969). Hiroshima mon amour. Paris : Gallimard.

7

Roussillon R. (1999). Les enjeux de la symbolisation à l’adolescence. Conférence au Ve Congrès de la Société Internationale de Psychiatrie de l’Adolescent (ISAP), Aix en Provence, Juillet 1999.

8

Guillaumin J. (2001). Adolescence et désenchantement. Bordeaux : L’esprit du Temps.

9

Schnack A. J. (2008). About a son. Paris : E.D. Distribution.

10

Michon P. (2002). Rimbaud le fils. Paris : Gallimard.

11

Freud S. (1921). Psychologie des masses et analyse du moi. Paris : PUF.

Références

  1. Bataille, G. (1957). La littérature et le mal. Paris : Gallimard. [Google Scholar]
  2. Bozon, M. (2001). Les cadres sociaux de la sexualité. Sociétés contemporaines, 1 (41), 5–12. [CrossRef] [Google Scholar]
  3. Cortazar, J. (1972). Marelle. (L.Guille, trad.)Paris : Gallimard. (Original publié 1967). [Google Scholar]
  4. Deutsch, H. (1967). Problèmes de l’Adolescence. Paris : Payot. [Google Scholar]
  5. Duras M. (1969). Hiroshima mon amour. Paris : Gallimard. [Google Scholar]
  6. Freud, S. (1921). Psychologie des masses et analyse du moi. Paris : PUF. [Google Scholar]
  7. Guillaumin, J. (2001). Adolescence et désenchantement. Bordeaux : L’esprit du Temps. [Google Scholar]
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  9. Musil, R. (1964). L’Homme sans qualité (P.Jaccottet, trad.), Paris : Point Seuil (Original publié 1930) [Google Scholar]
  10. Roussillon, R. (1999). Les enjeux de la symbolisation à l’adolescence. Conférence au Ve Congrès de la Société Internationale de Psychiatrie de l’Adolescent (ISAP), Aix en Provence, Juillet 1999. [Google Scholar]
  11. Schnack, A. J. (2008). About a son. Paris : E.D. Distribution. [Google Scholar]

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