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Numéro
Perspectives Psy
Volume 58, Numéro 1, janvier-mars 2019
Page(s) 13 - 20
Section À fleur de peau, sexualité et adolescence (I)
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2019581013
Publié en ligne 22 juillet 2019

© GEPPSS 2019

L’hypothèse du complexe traumatique désigne comment le développement psychosexuel du patient limite a été précocement entravé, bien avant la puberté qui, le plus souvent, révèle l’instabilité comportementale (sémiologie borderline) ou l’obligation de devoir continuer de se construire alors que l’altérité est vécue comme une altération (sémiologie anorexique par exemple)1. Cette formalisation du fonctionnement limite fournit aussi un cadre de compréhension à l’apparente traumatophilie du patient en expliquant combien la mauvaise rencontre et le risque psychotraumatique sont conséquence à la fois d’une mauvaise intégration des signaux de danger protecteurs de l’individu et d’une recherche de contenance de celui-ci sur son excitation polymorphe et par trop énigmatique.

Fonctionnement limite et psychotraumatisme

La sémiologie limite est une sémiologie post-traumatique

Quelles que soient les directions théoriques retenues concernant la modélisation du fonctionnement limite, les facteurs environnementaux s’avèrent d’une importance prévalente et, parmi ceux-ci, le rôle du stress et l’impact de facteurs traumatiques sont le plus souvent mis en exergue.

Diverses études ont précisé la comorbidité de ce trouble avec le syndrome de stress posttraumatique (de l’ordre de 30% au minimum, les auteurs suggérant un mécanisme étiopathogénique commun « qui reste à démontrer »2). Dans une unité de jour pour adolescents, la nôtre, nous trouvons pour ce qui concerne les patients limites 40% d’antécédents traumatiques avec une surreprésentation d’agressions sexuelles dans l’année précédant le début des soins, cette proportion étant la plus élevée dans la population des troubles de personnalité borderline (70% des patients avec 50% d’abus sexuels).

La recherche a pu déterminer aussi une surreprésentation d’événements traumatiques dans l’enfance des personnalités borderline (plus de 75% des sujets révèlent avoir subi au moins une forme de mauvais traitement3). Les études s’en sont orientées vers la description d’un « traumatisme complexe » : non pas un fait délétère ponctuel et/ou inattendu, plutôt l’effet d’une situation répétée et/ou prolongée (diverses situations de maltraitance par exemple) 4. Les signes cliniques issus de ce traumatisme complexe, le DESNOS ou Disorders of Extreme Stress Not Otherwise Specified – la dérégulation des affects, la dissociation et la somatisation – pointent sans consensus général une étiologie d’abus survenus avant ou au cours de l’adolescence, également les carences affectives précoces conduisant à un trouble de l’attachement et les auteurs notent le chevauchement entre ces causes, cette sémiologie et le trouble limite de personnalité5.

La question de la mise en place de la relation à l’enfant en termes d’ajustements à ses besoins paraît au cœur de la pathologie limite. Les facteurs environnementaux parentaux souvent retrouvés, l’instabilité et la discontinuité des liens, ressemblent à la pathologie limite elle-même. Cette continuité de discontinuité a pu être mise en rapport avec la fréquence de pathologies psychiatriques chez les parents des patients borderline (avec une prévalence parentale du fonctionnement limite)6, ainsi que la fréquence des troubles d’attachement. On note aussi que, dans la mise en évidence de ceux-ci, ce serait moins l’intrusion dans les interactions précoces que le retrait de communication de l’adulte, l’absence de réponses face aux relances d’attachement de l’enfant qui représenterait le facteur prédictif le plus puissant d’apparition du trouble limite7.

Cette apparente sidération renvoie la question du traumatique à l’étage parental mais les données de la littérature scientifique sur ce point, des antécédents traumatiques chez les parents eux-mêmes, sont encore peu étayées, butant sur la difficulté à caractériser suffisamment (et subjectivement et objectivement) ce qui apparaîtrait comme traumatique dans l’anamnèse intergénérationnelle. La clinique habituelle, cependant, confirme facilement qu’il se trouve une association entre des manifestations limites et/ou borderline chez un enfant et la fréquence d’événements de vie douloureux chez ses ascendants. C’est bien sûr en prévenant de l’illusion d’une causalité par trop directe que la théorisation du complexe traumatique considère, de ce lien, la sensibilité en envisageant la structuration psychodynamique d’un trauma comme toujours déjà là.

Un complexe traumatique plus qu’un traumatisme complexe

Le complexe traumatique se conçoit comme un courant, profond, ayant à voir avec les contenants de pensée, l’accordage affectif au sein des interactions précoces et l’entretien du tendre. De ce courant, les symptômes de traumatisme psychique trouvés itérativement chez le patient limite (syndrome de stress post-traumatique, voire DESNOS) sont les violemment possibles remous de surface.

Ce terme de complexe est choisi par référence à la proposition de « traumatisme complexe ». Il nous apparaît que considérer l’adjectif en substantif suspend la position d’observateur comptable d’une factualité événementielle pour davantage confirmer une position de « psychiste », c’est-à-dire étudiant le développement de l’appareil à penser les pensées, l’impact des faits sur celui-ci, certes, mais dans une perspective évolutive. Ce changement de perspective ramène aussi volontairement vers le bien connu du complexe substantif tel qu’il fut utilisé par Freud : soit, à l’image du « complexe d’Œdipe », un formant pour la pensée, quelque chose non pas qui se trame mais qui vient constituer la trame elle-même.

C’est par là, notamment, pouvoir considérer autrement que dans une direction culpabilisatrice la dynamique des interactions parentsenfant que de se représenter que celles-ci sont prises dans des interactions déjà liées au traumatique, sans qu’on puisse y circonscrire une origine précise, un événement incontestable et c’est, naturellement, l’opportunité de « travailler » différemment la culpabilité parentale, parfois l’apathie de celle-ci, en accueillant et en facilitant l’évocation de l’histoire familiale autour de cette absence d’origine précisée qui n’en laisse pas moins, pour tous, le ressenti de quelque chose de mystérieux et pesant (souvent l’impression, grandiose en même temps toxique, d’une malédiction). Sous-jacentes aux avatars les plus limites du processus adolescent, se tiennent surtout des organisations infantiles dont les qualités de souplesse, c’est-à-dire de malléabilité autant que de résistance, sont insuffisantes aux nouvelles négociations narcissico-objectales, sousjacentes à ces défauts de transitionnel qui engagent aussi une vulnérabilité psycho-somatique se tiennent des aménagements singuliers des relations infantiles triangulaires, avec un régulier défaut dans l’ordre de la tiercéité, de l’appel et de la consistance du tiers et, derrière ces organisations précoces, c’est bien souvent, en effet, la continuité de charges traumatiques transmises aux parents qui se perpétue.

Perspective développementale du complexe traumatique et effet sur la maturation psychosexuelle

Ne pouvant, dans le cadre d’un article, décrire précisément toutes les lignes de force de cette édification du complexe, nous en pointons surtout les renforcements réciproques amenant le sujet, précocement, au bord d’un collapsus psychique dont il se défend en l’entretenant. C’est le défaut dans l’aire transitionnelle qui paraît relevable en premier, il est en lien structurel et structurant avec une organisation singulière de la subjectivation induisant et renforçant une intranquillité de base notable souvent dès l’enfance.

Échec de la transitionnalité et des formations originaires, organisation infantile du fonctionnement limite et borderline

« Ce trauma (une agression par exemple), l’as-tu créé ou l’as-tu trouvé ? » Il est régulier, pour le soignant, d’éprouver l’effet d’une ambiguïté liée aux rencontres traumatiques du patient limite mais, comme pour ce qu’il en est du transitionnel, la question n’a évidemment pas à être posée. Cette indétermination, néanmoins, doit faire signe : elle reflète la substitution du transitionnel par ce qui en mime le fonctionnement, c’est précisément l’empreinte du complexe traumatique.

Dans la sémiologie limite, les qualités transitionnelles sont substituées par leur opposé : dureté en place de souplesse et fragilité en place de résistance. La relation d’objet est une relation investie massivement à la mesure où elle est évaluée comme manquante et fragile, cassante aussi, ce qui ne tarde jamais à s’exprimer sur le mode du dépit; la potentialité transitionnelle (comme le doudou par exemple, qu’il faut savoir transformer et abandonner) est remplacée par l’accrochement fétichique à certains objets, c’est-à-dire certaines personnes autant que certains comportements. Le sujet limite attend de ces objets « durdurs » qu’ils comblent les failles de ses assisses narcissiques et, si la velléité fétichique pose toujours la question d’une organisation perverse, celle-ci doit être comprise comme la défense du sujet confronté à un ressenti de béance interne. Celle-ci, qui suscite le ressenti récurrent de vide, est située dans l’aire transitionnelle intériorisée, ce qui ici en tient lieu, au cœur des fantasmes originaires destinés à structurer les terreurs et les excitations (ces ensembles représentatifs qui « prétendent apporter une représentation et une solution à ce qui, pour l’enfant, s’offre comme énigmes majeures »8). Il faut, à propos de cette béance qui provoque deux sortes de réactions contrastées en pileface, l’accrochage idéalisé à l’objet et/ou l’intolérance bruyante vis-à-vis de celui-ci, préciser que le fonctionnement limite n’est pas résumable par le seul trouble de personnalité borderline, lequel se caractérise manifestement par le « bruit » suscité dans la relation objectale. Il est tout un spectre de troubles, devant être compris comme relevant aussi du fonctionnement limite, qui est beaucoup plus silencieux de trouver un aménagement dans le colmatage de la faille narcissique par l’adhésion à un objet qui paraîtra effectivement idéalisé, agrippé en raison d’une valeur narcissique en règle partagée par l’environnement. Le consensuel est ici un dérivatif au sensuel et, généralement, cet aménagement rompt lors de l’adolescence de l’individu laquelle semblera « cataclysmique » pour son entourage. C’est le champ des personnalités développant un « faux-self » tel que D. Winnicott le théorise (« maladie clinique organisée dans un but positif : la préservation de l’individu en dépit des conditions anormales de l’environnement »9, concept qui renvoie directement au traumatique). L’organisation infantile du complexe traumatique se fixe le plus régulièrement de ce côté-là, d’un silence comportemental de l’enfant d’autant plus qu’il y trouve la satisfaction de rassurer, voire réparer, ses objets parentaux.

Ici le régulier et paradoxal « blanc » des antécédents recueillis lors d’un entretien psychiatrique initial, l’enfance parfaite, sans histoire, qui donnait toute satisfaction, également le fréquent laconisme parental sur leur propre histoire, ce « vide » signe avant tout la présence des failles dans la structuration narcissique des contenants, il ne tarde en général pas à se recouvrir, en détaillant l’anamnèse, du plein trop plein d’altérations intergénérationnelles dans la sécurité des liens. C’est que l’infiltration transgénérationnelle du complexe traumatique organise une modalité de clivage, en général du type faux-self, avec même une dynamique de clivages sur clivages pesant directement sur l’aménagement de la transitionnalité.

Rappelons que les fantasmes originaires, d’opérer un lien entre l’individuel et le collectif, entre le trouvé et le créé, ou plutôt entre le recréé et le retrouvé, sont en lien direct avec la transitionnalité. Freud en a décrit un certain nombre (scène originaire ou primitive de l’observation du rapport sexuel des parents, fantasme de séduction, fantasme de castration, fantasme œdipien, fantasme de retour au sein maternel) pour rassembler des formations psychiques qu’il qualifie aussi de « typiques », touchant à l’universel de provenir d’une situation anthropologique fondamentale10. En accolant le fantasme de castration au scénario œdipien, avec lequel il entretient immédiatement une relation structurelle/structurante, nous pouvons garder à l’esprit la prééminence de quatre « grands » fantasmes originaires : Œdipe-castration, séduction, retour au sein maternel et scène primitive. Envisager ces fantasmes comme cadre du monde interne permet de concevoir que, comme un cadre à quatre côtés, l’insuffisante solidité de l’un d’entre eux suscitera naturellement une insuffisante contenance des autres mais aussi, et précisément à cet endroit là du manque, une fuite même de ce qui devrait y être autrement tenu. Ainsi, par exemple, la clinique amène souvent à vérifier que l’insuffisante édification du fantasme de séduction peut puissamment participer de conduites de mises en danger entraînant des abus sexuels.

Dans la sémiologie de ce complexe, il se remarque avec la plus grande régularité une organisation du contenant parental qui ne contient pas de triangularisation différentiatrice et heureuse (manque de la prime de plaisir à être à trois plutôt qu’à deux). Et, parmi les fantasmes originaires, outre l’aménagement de la scène œdipienne que ce contenant parental promeut, c’est en effet surtout celui du fantasme de séduction qui paraît le plus impacté, nous voulons dire le plus primairement, avec des conséquences rémanentes sur les autres fantasmes organisateurs et sur la ligne d’une forte susceptibilité traumatique. Celle-ci, à travers la question de cette séduction qui renvoie à la conception psychodynamique de la maturation sexuelle, nous apparaît directement liée à la difficulté des interactions précoces pour installer une limite sécure entre tendre et sensuel.

La différenciation contenante du tendre et du sensuel est en défaut

Il faut, à cet endroit, reprendre la base de la description psychanalytique du développement psychosexuel, cette opposition entre courant tendre et courant sensuel, ceci d’autant plus que le complexe traumatique indique une voie thérapeutique, la médiation corporelle, qui est posée sur cette discrimination. Freud décrit la pulsion sexuelle constituée de deux courants devant confluer à l’adolescence pour parvenir à réunir l’objet de la satisfaction sexuelle à l’objet aimé. Le courant tendre trouve son origine dans le choix d’objet primaire, il comporte des composantes érotiques (c’est-à-dire de plaisir) qui ne sont pas séparables de la satisfaction trouvée dans les soins corporaux. Le courant sensuel est, lui, celui du plaisir érotique détourné de la voie de l’objet indiqué par les besoins vitaux; puissant à la puberté, il va s’unir au courant tendre à la condition de pouvoir déplacer l’investissement libidinal vers un objet non incestueux. Fondamentalement, le courant tendre se constitue d’un mélange de pulsions sexuelles inhibées quant au but et de pulsions d’autoconservation : il n’est donc pas vide de sexuel, il fonde l’autoérotisme et réalise un mode de satisfaction dans lequel les pulsions sexuelles sont acceptables par la conscience morale. Ce courant tendre se décrit comme une structure encadrante qui rejoint la définition du pare-excitant11.

Dans l’édification, la reprise intergénérationnelle du complexe traumatique, le défaut de tendre autant que le défaut de transmission de ce tendre iraient en amplifiant la sclérose de ce contenant, base continue de la subjectivation et du jeu de l’individu. Par là serait en carence ce qui doit contenir l’excitation laquelle sera par trop vite éprouvée dans la direction du sensuel en faisant vivre au sujet les risques d’une excitation sans tranquille canalisation, les risques d’un débordement qui ne saura atteindre de but. Le destin de cette excitation est d’être renvoyé au plus profond par le bouchon du faux-self, ce consensuel qui, pour un temps le plus souvent, jusqu’à l’exacerbation des charges d’excitation à la puberté, dévie effectivement le sensuel audessous de la ratification narcissique d’idéaux familiaux (du moins ce que l’enfant s’en représente). Le risque reste celui de la confusion de langue, en entendant par là le débordement toujours aux aguets du sens familier par une excitation ressentie énigmatique qui ne cesse d’imposer la nécessité de défenses en couvercle : faux-self donc, collage à des idéaux fétichisés, recherche toujours d’une contenance dont l’attente est moins celle d’une structuration subjectivée de la pulsion que celle d’une mutilation renouvelée de cette part de soi. La clinique du Rien pourra s’imposer à l’adolescence, ainsi l’ascétisme et l’anorexie, l’adhésion à de nouveaux idéaux prenant en charge la part destructive du sujet (idéologies, terrorisme, sectes…), également l’apparente traumatophilie qui, bien souvent, exprime une sorte d’erreur sur le contenant et, toujours, cette dynamique de mise au négatif de plus en plus négative de l’individu.

La carence du fantasme de séduction, la violence du sexuel et la disqualification paradoxale de l’originaire

Dans la transmission du complexe traumatique, l’attente représentative de l’enfant, via une contenance qui arrime suffisamment l’assurance de sa propre séduction et le principe de plaisir pour lui permettre d’envisager le principe de réalité, cette attente rencontre les défenses mutilantes de l’adulte que celui-ci aura dû, en son temps, mettre en place.

Tout ceci impacte directement la construction d’un suffisamment bon fantasme de séduction dont la carence va peser sur l’organisation des autres fantasmes originaires et d’autant plus que, dans la sémiologie du complexe traumatique, l’élaboration de ces représentations trouve aussi des confirmations disqualifiantes dans la réalité des interactions familiales. Généralement, le manque de tendre est remarquable en effet dans l’intimité parentale, cette base du tendre étant régulièrement remplacée par un climat de disqualification mutuelle. Le plus souvent c’est comme si les parents étaient d’accord pour être en désaccord, environnant l’enfant d’un climat d’ambigüité qui, encore une fois, brouille sa capacité à ordonner les représentations. Il en déduit obscurément qu’il ne séduit pas assez ses parents, que ceux-ci ne se séduisent pas et que, surtout, il est insuffisant à les faire se séduire l’un l’autre. Cette insuffisance engrammée dans le fantasme de séduction accole ainsi l’édification d’une scène primitive comme représentation inexorablement violente et disqualifiante du rapport entre les parents, ce qui rejaillit sur l’ensemble de la capacité habituelle de l’enfant à se construire des théories sexuelles. Cette part de lui, motrice de la croissance psycho-affective, en succombe précocement à une dynamique puissante de clivage rendant possiblement caduque l’ensemble de sa maturation sexuelle fantasmatique. La sexualité, dans son expression génitalisée, pourra par là se trouver dans un impensable, plus encore que dans une représentation d’hyperviolence et les incitations à la prudence, à savoir se protéger… seront prises (comprises) également dans cette sphère impensable. Comme ce qu’il en est du matériel recouvert par le faux-self, le sujet du complexe traumatique ne pense pas, par définition, l’impensable mais il en ressent quelque chose, au plus près du corps, une excitation qui ne cesse de courir en lui, qui menace ses assises et qui réclame contenance. C’est un étranger interne qui « tire » vers lui les expériences d’étrangeté, ce flou de la limite entre Soi et non-Soi nécessaire pourtant à la dialectique du jeu et du transitionnel, autant que les expériences d’étrangeté raniment l’impensable : elles en sont plus terrorisantes ici, voire sidérantes, que « banalement » inquiétantes.

Puberté, traumatisme et sexuel : le traumatisme est le sexuel

Effet de la puberté

Les enjeux de l’adolescence à l’intérieur de ce complexe traumatique sont particulièrement périlleux, leur paradoxalité d’habitude transitionnelle se faisant au risque renouvelé et renforcé du sidérant lequel est à considérer comme activité-passivité défensive réflexe. Ceci, irrésistiblement, sur la base du fonctionnement corporel qui ranime à la puberté une sommation d’étrangeté.

Nous pouvons évoquer à cet endroit une particularité épidémiologique bien connue du fonctionnement limite : le complexe traumatique dénote un trouble dans le genre. Ceci est lié au fait que l’équilibre de la dialectique subjectivante pour le sujet féminin lui impose un rapport plus au risque du paradoxe avec la thématique de l’étranger et de l’étrangeté (l’autre, la pulsion, le corps). La sexualité féminine nécessite en effet un mouvement spécifique d’intégration de l’étrangeté qui n’existe pas pour la garçon : devoir « refaire » de la mère une étrangeté, c’est à dire un familier intériorisé autant que séparé du sujet dans l’appréhension de ses propres limites et faire de l’objet hétérosexuel masculin, étranger, un familier acceptable en soi – ce mouvement d’acceptation nous paraissant secondaire, c’est-à-dire posé sur la base de l’intégration précédente de l’étrangeté corps à corps du féminin. Il est également plus évident et simple pour le garçon de jouer des caractères sexuels secondaires qui le renvoient davantage à l’activité (ça fait pousser la moustache…) alors que la fille, par l’expérience des règles, se conçoit passivement effractée par le maternel.

Si l’on peut décrire une « angoisse de féminin », un « refus de féminité » fréquent chez nos patients, avec pour les adolescentes une prévalence élevée d’homosexualité très revendiquée, il convient d’y voir régulièrement la réaction du sujet tant à l’étranger effracteur masculin qu’à l’étrangeté de l’effraction maternelle. Il n’est pas rare que nous puissions en constater une forme d’alliance intergénérationnelle : une mère ancienne enfant battue et/ou abusée, ayant quelque peine à accepter sa féminité (réaction plus en contre l’effracteur masculin), qui soutient l’homosexualité virile de sa fille (celle-ci en réaction plus en contre d’une mère tour à tour intrusive et abandonnique à la manière du complexe traumatique installé chez elle). C’est d’ailleurs là, très souvent, la destinée renforçatrice du complexe traumatique : celle d’une alliance, dure comme le fétiche, autant qu’un quiproquo dans l’alliance, la rendant cassante comme le fétiche.

Mais, sur le sujet de ce qui pourrait apparaître et se comprendre comme mutation sociétale, par exemple le choix évoqué très tôt et sans conflit de sa sexualité, on pense à la manière dont certains en viennent à caractériser l’adolescent actuel comme un « mutant »12. Nous serions séparés d’eux, eux dans un autre monde comme s’ils avaient muté sur les mutations technologiques qui toutes engagent de nouvelles modalités de liens. C’est, pour nous, penser un peu vite que l’esprit humain serait capable de se développer, harmonieusement, à la vitesse des micro-processeurs. C’est peutêtre, surtout, ériger une mutation en en oubliant l’esprit profond, et en détournant ses risques conflictuels. Car ce qui reste certain, c’est la mutation dans sa définition la plus génétique, soit l’acquisition d’un caractère nouveau par une structure formée préexistante. On y revient invariablement à l’adolescence : la mutation c’est le corps, le sexuel et, également, une force physique accrue dont la destinée, fantasmatique, est bien de s’hybrider aux nouvelles capacités sexuelles. Ça remonte… même si dans une logique marchande complice du mouvement adolescent, des objets changeants prothèsent ou s’accordent à cette éternelle apparition de la mutation. C’est l’apparition, toujours subie, des caractères sexuels secondaires qui engage le travail d’adolescence : il y a cet autre sexuel, qui pénètre l’enfant et qui est porté par son corps, c’est le traumatisme qui s’impose à l’enfant, également à ses parents.

Le coup du trauma

Ainsi, dans le nécessaire réaménagement de la distance aux objets, surtout dans la nécessaire réappropriation de son corps propre engageant par la puberté un étrangement nonfamilier, se rejoue, se déjoue ou n’arrive pas à se déjouer l’écho de l’histoire ancienne des mises en représentations du sujet. C’est là que, en général, l’histoire du complexe traumatique franchi le rideau des coulisses transgénérationnelles, reprend le sujet comme la reprise d’une pièce déjà montée pour en dramatiser violemment, souvent caricaturalement, l’expressivité.

La dite compulsion de répétition, l’apparente traumatophilie même, ce que nous ne pouvons pas détailler ici, semblent engager le coup d’un trauma qui, le plus régulièrement, bouleverse l’équilibre précédemment institué dans une organisation de personnalité du type faux-self et/ou s’inscrit dans un fonctionnement limite déjà plus extériorisé qui, généralement, aura rompu tout autant avec une conformation antérieure. Ce coup, souvent suivi d’autres habituellement rangés dans les manifestations du désordre relationnel du patient borderline (son imprudence), suscite la réflexion quant au mécanisme qui sous-tendrait une telle réitération pour l’adolescent lui-même.

C’est la confusion primaire des registres du vide et du plein, sur le fond le vide du tendre et le plein du « bien vite » sensuel avec sa terreur adjacente, qui suscite deux réflexes ordonnateurs, anti-traumatiques pouvant orienter vers le trauma : d’abord le plein est recherché pour contrecarrer le vide (l’esprit en a, plus que tout, horreur), ensuite ce plein, ne tardant pas à être vécu comme une excitation à potentialité sidérante, sollicite non pas toujours le vide, à nouveau, mais plutôt la quête d’un contenant renouvelé. Ce qui se répète donc dans la sémiologie du complexe traumatique est certes le traumatisme semblant de plus en plus actualisé mais, derrière celui-ci, régulièrement, comme une « erreur » sur le contenant, une méprise posée sur la difficulté du sujet à pouvoir rencontrer, reconnaître, le courant tendre qu’il ne connaît pas ou que trop peu.

La thérapeutique, que nous envisageons au chapitre suivant, de reconnaître ce besoin de tendre, de ne se laisser égarer par les masques de la sémiologie, un niveau d’hypersexualisation par exemple qui serait une nouvelle forme de conformisme, ou bien la poursuite du faux-self infantile comme si la sexualité, dans son expression tendre même, n’avait pas lieu d’être, de ne se laisser abuser par l’expressivité sociétale de la sensualité tirant vers l’aconflictualisation, ni par la nosographie médicale évacuatrice des difficultés de l’intime maturation psychosexuelle, cette thérapeutique doit s’adresser aux besoins représentatifs les plus primaires, les premiers ponts entre excitation et pensée, elle engage par là le corps et, naturellement, la sexualité selon sa nécessaire perspective développementale.

LIENS D’INTÉRÊT

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


1

La description complète avec, notamment, une perspective sur les médiations sociétales accusant (renforçant et dénonçant en même temps) la prématurité de l’individu et, par là, sensibilisant à ce complexe traumatique en est faite dans : Loisel Y. (2018). Le complexe traumatique – fonctionnement limite et trauma : la réalité rejoint l’affliction. Paris : MJW Fédition. Dans cet ouvrage, les axes thérapeutiques sont développés en insistant sur l’intérêt d’un cadre institutionnel, cet article privilégiera celui de la médiation corporelle.

2

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3

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4

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5

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6

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9

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10

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11

Voizot B. (2006). Le courant tendre dans la situation analytique. Bulletin de la Société Psychanalytique de Paris, 81, 173-191.

12

Par exemple Gaillard J.-P. (2014). Enfants et adolescents en mutation. Paris : ESF Éditeur.

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