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Numéro
Perspectives Psy
Volume 57, Numéro 3, juillet-septembre 2018
Page(s) 194 - 205
Section Article original
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2018573194
Publié en ligne 22 mars 2019

© GEPPSS 2018

Nos sociétés évoluent vers toujours plus de respect de l’individu quels que soient son âge, sa condition socioéconomique, son origine, son histoire, ses référents culturels et spirituels. Mais à entendre certains médias, on aurait tendance à croire que le monde lointain comme proche n’est traversée que de conflits et de violences sous toutes ses formes. Certes, l’humain est doté d’un imaginaire sans limites que ce soit dans la réalisation de gestes altruistes ou, à l’inverse, d’actes destructeurs à l’encontre de l’autre. Quand on se centre sur l’enfant, en étudiant l’évolution des mentalités sociétales à travers les champs de la santé, et les domaines juridiques, on constate que son statut est aujourd’hui pris en considération aussi bien sur le plan théorique qu’au niveau des diverses pratiques professionnelles (Ansermet F., 1999). Globalement, on observe une préoccupation de son développement, de son épanouissement et de sa protection. Dans le cercle familial par exemple, on constate le déploiement de la parentalité marquée, entre autres, par l’investissement des adultes attentifs à la qualité de l’attachement et des interactions avec l’enfant (Souffron K., 2000).

Si on envisage les maltraitances vis à vis de l’enfant1, on se rend compte que l’inadéquation à son égard est un phénomène très ancien. Les premiers textes juridiques traitant du concept de maltraitance n’apparaissent qu’à la fin du XIXe siècle. Il faudra attendre 1950 pour voir émerger la notion d’« enfant battu » qui ouvre sur la réalité de l’enfant, le constat du corps objectivement bafoué, la prise de conscience de son vécu. En 1989, la Convention internationale des Droits de l’Enfant reconnait le mineur d’âge comme objet du droit et sujet du droit. À la fin du XXe siècle, les allégations de maltraitance sont prises en considération… parfois de manière peu nuancée, àl’emporte-pièce, avec concomitamment la désignation d’un nouveau bouc-émissaire en la personne du pédophile (de Becker, Hayez, 2018). On définit de façon schématique plusieurs catégories de maltraitance selon la nature physique, sexuelle ou psychologique de celle-ci, en précisant que la transgression peut se dérouler dans le cercle familial ou en dehors. Soulignons que les réalités cliniques par essence complexes imbriquent habituellement plusieurs types de maltraitance. À côté de ces tableaux, les professionnels de l’enfance et de l’adolescence rencontrent les situations particulières dans lesquelles le jeune est exposé aux violences conjugales. Sans être nécessairement l’objet direct du mouvement transgressif de l’adulte violent, il n’en sort pas pour autant indemne. Atteint certainement psychiquement, l’enfant témoin de ces actes violents est en situation de maltraitance. Ces situations d’inadéquation envers l’enfant interpellent les volets de la protection, de l’aide, des soins et de la sanction et leurs interactions. Elles nécessitent donc une approche diversifiée à partir des compétences sociologique, juridique, éducative, psychologique, médicale, spirituelle. Précisons toutefois que nous sommes souvent amenés non à une « certitude » mais bien à des « inquiétudes », des doutes, des suspicions de maltraitance envers un enfant précis (de Becker, Maertens, 2015). L’article aborde la problématique de l’enfant confronté à la violence conjugale en mettant l’accent sur les modalités d’accompagnement thérapeutique. À partir d’une vignette clinique, nous développerons les divers aspects de l’aide et du soin à l’enfant et à son entourage. Et nous soulignerons l’importance d’intervenir le plus tôt possible afin de réduire les portées traumatiques tant sur l’enfant que sur les adultes concernés.

Considérations générales

  • Comme le développe Lequeux, nous constatons que nos sociétés subissent de plein fouet de profondes mutations sur les aspects fondateurs du couple (Lequeux, 2017). Il n’est en effet guère évident aujourd’hui de vivre en couple stable et durable alors que, paradoxalement, il s’agit du désir d’un grand nombre d’hommes et de femmes. L’auteur ne pense pas pour autant que l’on assiste depuis quelques décennies à une épidémie d’états psychopathologiques qui rendent nos contemporains incapables de vivre ensemble et de fonder une famille dans la durée. Probablement, des éclairages entre autres d’ordre économique, anthropologique, sociologique permettront de donner du sens à ce qui nous arrive et d’explorer de nouvelles stratégies d’adaptation. Ceci étant, au-delà des enjeux subtils, conscients et inconscients, qui participent à l’alchimie d’une relation privilégiée à deux, on doit considérer l’existence de dynamiques maltraitantes à l’intérieure du couple. Celles-ci existent depuis la nuit des temps. La violence conjugale revêtant diverses tonalités et expressions se décline sur de multiples présentations. Elle se manifeste de façon directe ou indirecte prenant l’enfant à partie ou à témoin. La violence conjugale fait régulièrement le titre de publications scientifiques ou destinées au large public (Badinter, 2010). Une prise de conscience des drames se déroulant dans le cercle intime de la famille se réalise progressivement, les chiffres concernant cette forme de transgression ne pouvant être passés sous silence, amenant à des actions concrètes dans le champ social et judiciaire.

    Statistiquement, on estime que le décès de la femme a fréquemment pour origine la violence conjugale agie par son partenaire; en l’occurrence l’homme. Dallaire et Regina soulignent cependant que la violence des femmes existe bel et bien même s’il est peu dénoncée socialement (Dallaire, 2003; Régina, 2011). Rappelons que la violence au sein du couple touche l’ensemble des couches de la population, que l’on soit riche ou pauvre, que l’on ait fait des études ou non; se produisant dans les couples mariés ou non, hétérosexuels ou homosexuels. Elle peut se manifester au début de la relation ou après des années de vie commune. Éclatant de façon aiguë ou évoluant sur une longue période, elle avance par vagues, connaissant des acmés puis quelques apaisements relatifs pour réapparaître sous forme d’éventuelles crises. Quoi qu’il en soit, la tension est là, permanente, générant son cortège de multiples retentissements. L’expression et l’extériorisation de la violence ne sont pas toujours évidentes et demandent une évaluation rigoureuse de la part des professionnels (Monnoye, 2005). Notons que la notion de « femme battue » ne fait pas état de l’ensemble des violences entre partenaires car elle met en exergue l’atteinte physique alors que la maltraitance psychologique est plus fréquente. Concrètement, les violences dans les relations de couple rassemblent les comportements de l’un des partenaires voire ex-partenaires qui visent à maitriser l’autre. Elles comprennent toutes les menaces, contraintes verbales, physiques, sexuelles, économiques et agressions qui sont répétées à l’encontre de la victime. Habituellement, la violence conjugale s’exerce à travers un cycle stratégique conduit par l’agresseur, celui-ci veillant à mettre continuellement en échec toutes les réactions de l’autre dans l’objectif de le garder sous son emprise. Précisons que les deux protagonistes principaux de la dynamique relationnelle ne sont point à tour de rôle agresseur et victime. Processus évolutif, le cycle de violence se compose habituellement de quatre phases se succédant dans le temps; prennent d’abord place les menaces, puis l’agression proprement dite, ensuite les justifications et enfin la réconciliation. Il arrive que la victime tente de se défendre pour reprendre le contrôle davantage sur la situation que sur le partenaire. En évoquant les violences conjugales, on se réfère essentiellement à celles qui sont agies au sein du cercle familial quand les parents se déchirent en présence ou non des enfants. Elles peuvent se perpétuer au-delà d’une séparation effective. Si cette dernière met un terme à certaines scènes, elle n’empêche pas le phénomène destructeur de se poursuivre en prenant souvent les mineurs d’âge pour cibles directes.

  • Ces considérations ouvrent la réflexion sur les notions de violence, de haine et d’agressivité en lien avec les transgressions. Étymologiquement, la violence faisant référence à la force en action dynamique renvoie au concept de puissance, d’énergie et d’ascendant. Le terme désigne à la fois une manière d’être, une action et la valeur qui s’y rattache; l’intensité et l’usage de la force que l’on met en action doivent aussi être mis en lien avec le dommage éventuellement causé. En soi, la violence se caractérise plus qu’elle ne se définit. Par ailleurs, si on l’associe habituellement à un délit, rappelons que dans des conditions clairement définies, la loi autorise certains actes violents. Pensons à l’acte chirurgical, certains sports ou encore au maintien de l’ordre par les forces de assurant la sécurité. On doit donc toujours qualifier la violence en fonction de cadres institutionnel, juridique, culturel et personnel. Arendt met l’accent sur la menace du dérèglement et du chaos en soulignant cet élément d’imprévisibilité total que nous rencontrons à l’instant où nous approchons du domaine de la violence (Arendt, 1972). Golse considère que la violence étant préobjectale préexiste à l’instauration de la problématique œdipienne. Elle est également pré-ambivalente car précédant la naissance même de l’objet dans le psychisme de l’individu (Golse, 2010). L’ambivalence se conçoit comme la capacité de reconnaître la coexistence du bon et du mauvais en soi et dans l’autre. Pour l’auteur, la violence est fondamentale et fondatrice étant donné qu’elle opte véritablement pour la vie (problématique de survie individuelle et collective). Il s’agit d’une force pulsionnelle au service du vivant nécessaire au développement de l’individu, de son psychisme ainsi que de ses potentialités. La civilisation et la culture la socialisent lui permettant de s’exprimer dans des modalités constructives, apportant des satisfactions par une activité mentale élaborée sous la forme de sublimations. Dans le même ordre d’idées, nous relions la violence au narcissisme primaire en soulignant que la violence ne vise pas un objet particulier en soi. Elle répond d’une affirmation de soi, de sa propre existence, sans intrication pulsionnelle réelle avec les mouvements sexuels d’amour et de haine. Dans la suite des travaux de Bergeret, on peut donc comprendre la violence dans sa dimension fondamentale comme l’expression du besoin primitif de toute-puissance sous peine d’angoisse de mort. Dans ce sens, elle serait naturelle et innée. D’autres auteurs ont une conception différente : pour eux, l’agressivité est la pulsion primaire fondamentale, et la violence un mode d’expression inacceptable de celle-ci, celui de l’acte antisocial et destructeur. Quant à la haine, elle est davantage à comprendre tel un mouvement objectal plus que narcissique étant donné qu’elle vise un objet relativement différencié. L’on peut distinguer une haine primitive intégrant une portée narcissique importante (comme « haïr une partie de soi ») d’une autre essentiellement relationnelle. L’agressivité est à comprendre comme le mode le plus agi de la haine dans une adresse à un objet identifié (Golse, 2013). Étymologiquement, elle fait état d’un élan et d’une tendance à attaquer, à « marcher à rencontre » d’un objet identifié. L’acte agressif est à la base sexualisé et relationnel susceptible de susciter de la culpabilité étant donné l’ambivalence présente. Ainsi, on parlera d’individus agressifs visant consciemment, et en partie inconsciemment, la destruction d’un autre, alimentés par exemple par la jalousie ou la rivalité. À la lumière de ces quelques réflexions, nous pourrions dès lors parler d’actes agressifs conjugaux voire destructeurs. Ceci étant, par souci d’harmonisation et de cohérence par rapport aux écrits sur la thématique, nous garderons la notion de violence conjugale dans la suite du texte.

Vignette clinique

Nous rencontrons dans le cadre de consultations pédopsychiatriques au sein d’un hôpital général, un enfant unique de quatre ans et demi, Mehdi, accompagné par son père. Ce dernier a été invité tant par la pédiatre du garçon que par l’enseignante à consulter rapidement un professionnel de la santé mentale. En effet, Mehdi manifeste une grande agitation, une dispersion et une agressivité aussi bien à l’égard des autres enfants que des adultes. Monsieur nous apprend que la mère a présenté, dans les suites de l’accouchement, une symptomatologie ayant nécessité une hospitalisation en urgence dans une structure psychiatrique fermée. Madame est sortie après neuf mois n’ayant vu son enfant qu’à de rares occasions. Le père confie une relation de couple compliquée, lui-même se réfugiant avec l’enfant chez ses propres parents habitant à deux cents mètres du domicile. La mère continuerait à tenir des propos inquiétants, à vociférer des injures quand elle ne serait pas allongée sur son lit. Le couple serait ainsi en réelle difficulté, Monsieur ne pouvant envisager une séparation par conviction culturelle et religieuse. Dans le bureau de consultation, Mehdi semble peu attentif aux propos des adultes et montre une agitation psychomotrice, explorant le local de manière désorganisée, prenant et jetant aussitôt l’un ou l’autre jeu, lançant régulièrement des regards vers son père. Très angoissé, le garçon ne parvient pas à se concentrer sur nos paroles, fuyant le contact et se réfugiant dans les bras familiers du père. Prolixe, celui-ci demande à la fois une aide pour l’enfant et un soutien personnel étant donné qu’il a arrêté son activité professionnelle afin de se consacrer entièrement à son fils. Âgé de trente-cinq ans, il est aidé essentiellement par sa mère et par sa sœur. Il confie être à la fois démuni et épuisé ne parvenant pas à trouver l’énergie nécessaire pour éduquer son enfant. Nous proposons un canevas thérapeutique centré et sur l’enfant et sur les liens de celui-ci aux parents. À côté d’entretiens père-enfant, nous estimons essentiel de rencontrer la mère. Quoique très réticent à cette perspective, Monsieur finit par nous donner les coordonnées de Madame. Lors d’un premier contact, elle confie son appréhension étant donné qu’elle pensait que nous étions engagés par le père pour la « faire enfermer ». Elle nous apprend qu’à l’insu du père elle a entamé des procédures judiciaires pour s’échapper avec l’enfant… Madame tient alors à nous donner sa version et à évoquer l’histoire de la relation de couple. Confrontée à une union décidée par les familles d’origine, elle a rapidement constaté la violence psychologique de Monsieur, faite d’humiliations et disqualifications quotidiennes. La relation s’est aggravée avec l’annonce de la grossesse, Monsieur décidant de ne plus travailler pour se préparer à l’arrivée de l’enfant. L’accouchement fut éprouvant, Mehdi étant confié en néonatologie suite à une grande prématurité. Épuisée, Madame ne s’est pas sentie épaulée par son mari, celui-ci devenant de plus en plus violent psychologiquement, vivant la nuit et ne respectant nullement les besoins de récupération de Madame. C’est à ce moment, quatre semaines la naissance de Mehdi, que Madame a dû être hospitalisée. Elle s’inscrit en faux par rapport aux propos tenus par Monsieur à son égard. Elle aime son fils mais ne peut envisager de vivre avec le père de celuici. Elle s’est sentie et se sent encore aujourd’hui manipulée par Monsieur, non respectée et maltraitée essentiellement sur le plan psychologique. La violence physique n’est intervenue qu’à de rares occasions. Isolée, Madame s’est retrouvée face au bloc familial paternel, Medhi étant confié d’autorité à la mère et à la sœur de Monsieur. Aujourd’hui, la mère aspire à réaliser une nouvelle vie avec l’enfant sans Monsieur tout en redoutant les réactions agressives de celui-ci. Par ailleurs, elle attribue au climat familial délétère les troubles comportementaux de Mehdi, estimant que l’enfant s’apaisera sitôt la situation clarifiée. Elle accepte aussi que nous prenions contact avec le psychiatre qui l’accompagne de façon hebdomadaire. À l’issue de ces premiers entretiens, nous comprenons toute la complexité des relations de couple et de famille. Nous optons pour une évaluation pluridisciplinaire de l’enfant qui présente, outre de l’angoisse massive, un retard développemental. En parallèle, nous établissons un setting thérapeutique alterné impliquant des rencontres individuelles, des entretiens en alternance avec la mère et l’enfant d’une part, le père et l’enfant d’autre part dans la perspective, si possible, de réunions de couple. Quand nous revoyons Monsieur avec Mehdi, il est méfiant étant donné qu’il perçoit notre neutralité et notre préoccupation centrée sur l’enfant et ses liens aux deux parents. Chargé de documents en sa faveur, il ne comprend pas notre cadre de travail intégrant la mère dans la prise en charge de Mehdi. Il estime qu’il est le seul parent référent même si sur le plan théorique il admet que l’enfant doit avoir des liens avec ses deux parents… pour autant qu’ils soient équilibrés. Vif et intelligent, il tient à nous persuader que l’enfant est agité et agressif suite aux comportements maternels, n’hésitant pas à souligner la fragilité psychique de Madame. Il quitte le bureau, refusant le canevas d’aide et de soins, estimant que ce n’est pas le rôle qu’il nous a attribué. Nous obtenons toutefois de pouvoir rediscuter de l’état de Medhi à tête reposée. In fine, le père, ré-interpellé par l’enseignante et la pédiatre de l’enfant, acceptera le plan thérapeutique. Une orientation de Medhi en hôpital pédopsychiatrique de jour autorisera un amendement progressif de la symptomatologie tandis que des entretiens alternés parentenfant permettront des ajustements relationnels. Après trois mois de suivi et appréhendant la violence conjugale de Monsieur, celui-ci envisagera d’une part d’évoquer ses attitudes agressives envers Madame et d’autre part de la rencontrer, non sans crainte, pour tenter d’ouvrir un espace de reconstruction d’une « fonction parentale partagée ». La perspective est moins de réinterroger l’histoire du couple, du moins à ce stade, que d’aborder concrètement les besoins élémentaires et primaires de l’enfant. Il s’agit d’établir des corrélations entre les symptômes manifestés par Mehdi et l’enchevêtrement relationnel dans lequel il est plongé. Nous accompagnerons alors Monsieur et Madame dans un processus de séparation le plus serein possible, dont les lignes de force thérapeutiques sont décrites ci-après.

Quelques éléments cliniques et psychopathologiques

L’enfant confronté à la violence conjugale est tout à la fois témoin et victime et parfois acteur conscient et/ou inconscient des patterns interactionnels dysfonctionnels (Fabre, 1999). Les conséquences cliniques variées et multiples peuvent être présentes même lorsque le contexte violent a cessé, s’installant pendant des mois voire des années (Acheson, 1995; Berger, 2014). Elles s’expriment tant directement chez l’enfant dont on peut observer la métamorphose à travers divers symptômes qu’indirectement par le biais de changements dans les attitudes et liens avec chacun de ses parents. Les incidences varient en fonction de l’âge de l’enfant, de son développement, de ses relations à l’autre et au monde ainsi que de son tempérament et de sa personnalité de base. La gravité des actes et le temps d’exposition à la violence conjugale sont deux éléments les plus influents quant aux conséquences sur l’enfant (Feldhaus et al., 1997). On distingue également les répercussions à court terme qui sont généralement temporaires et circonstancielles de celles à long terme ayant un impact sur la manière d’être en relation avec soi et les autres. Elles se traduisent de diverses manières, par exemple par de l’anxiété, de la tristesse, des troubles du sommeil ou de l’appétit ou encore de l’irritabilité. Au-delà des sphères affective, cognitive, relationnelle, le corps de l’enfant connaît des bouleversements internes suite à la violence conjugale. Les atteintes se répercutent sur l’ensemble des constituants bio-psychosociaux du sujet. À titre d’illustration, relevons le risque très élevé de voir se développer ultérieurement des maladies comme par exemple de l’appareil cardio-vasculaire. Tout traumatisme intervenant déjà durant la vie intra-utérine provoque des bouleversements corporels et doit être considéré non pas tant par ses causes que par ses effets (Muller-Nix, 2009). L’impact du stress chronique touche de nombreux systèmes. Si on se centre sur les zones cérébrales, le stress toxique précoce génère des retentissements objectivables (diminution de la taille du cerveau) et d’autres observables (hyperactivité de l’individu aux stimuli stressants). L’atteinte, entre autres, du système limbique se traduira par des perturbations dans les apprentissages, les émotions et les mécanismes d’attachement. L’enfant soumis au stress chronique manifestera des difficultés pour réguler ses affects, éprouver de l’empathie, nouer des liens réciproques (Raoult, 1999). On remarquera également une faiblesse dans la tolérance à la frustration et dans la contenance de l’agressivité (Delvenne, 2009).

Face aux tumultes familiaux liés à la violence et aux incohérences inhérentes à ceux-ci, l’enfant présente une facilité à s’auto-dévaloriser et à alimenter une culpabilité. Il risque de se retourner sur lui-même, soit en se repliant, en se coupant du monde, soit en agressant sa propre pulsion de vie (Ancelin Schutzenberger, Devroede, 2003). D’autres mécanismes psychiques sous-tendent les expressions cliniques, comme le déni et le clivage permettant à l’enfant de préserver vaille que vaille un lien avec l’image du bon parent et en corollaire une part de narcissisme. Par le clivage, il occulte le versant agressif du parent en conservant les quelques moments d’accalmie qu’il vit de loin en loin. La menace de privilégier ce mode de fonctionnement, de l’adopter d’une manière générale est réelle.

Dans la suite, on observe un ensemble symptomatique apparenté à une névrose post-traumatique, marquée par une reviviscence répétitive de scènes transgressives pouvant être accommodées par un processus dissociatif. Tentant d’annuler le caractère extérieur de la réalité, celui-ci se traduit cliniquement par de l’inattention, de la rêverie diurne, un gel des affects. En évoquant la notion de stress, il y a lieu d’aborder celle de trauma. Le stress provoque une souffrance psychique se traduisant par de l’angoisse, de la peur, signes cliniques pouvant s’amender lorsque la menace disparaît, le souvenir perdant alors sa charge anxieuse. Un refoulement se met alors en place avec plus ou moins d’efficacité. Dans le cas d’un trauma, l’image traumatique, franchissant le pare-excitation et traversant la zone des représentations, se fixe sur la ligne du refoulement originaire. L’événement violent s’incruste à l’intérieur du psychisme de l’individu. S’installant après une période de latence, une névrose traumatique se traduit par de multiples symptômes dont le syndrome de répétition. Celui-ci est marqué par le retour répétitif de la scène traumatique. La nuit, l’enfant manifeste des réveils, en sursaut, en sueurs, en angoisse extrême tandis que, la journée, il y a intrication entre le réel de l’événement marquant et la réalité dans laquelle le sujet se trouve. Sur le plan psychopathologique, la violence conjugale fait trauma via plusieurs mécanismes possibles. Comme le souligne Lévy-Soussan, elle provoque d’abord une irruption dans l’intime affectif de l’enfant, de scènes et de paroles qui dépassent ses capacités d’élaboration et ce d’autant qu’il est très jeune (Levy-Soussan, 2013). Apparaît un débordement émotionnel étant donné l’émergence de scènes irreprésentables quand ce n’est pas une absence-même de possibilités de représentations. Le trauma est d’autant plus préjudiciable que l’enfant se sent impuissant à le contenir, à l’arrêter. La violence conjugale réalise également une atteinte de la relation symbolique à chacun des parents. Cette altération des figures parentales empiète les fonctions élaboratives et protectrices du parent qui devient indisponible à l’enfant. Avec le temps, ce dernier est menacé de carence affective, envahi par un sentiment de perte, tentant de mobiliser son énergie psychique pour y faire face. Dans le cas de la mère, le manque de disponibilité bouleverse la succession et le rythme des soins chez le jeune enfant ainsi que la permanence de la fonction de rêverie maternelle. Enfin, la violence entraine chez le jeune sujet des phénomènes d’incorporation et de clivage de la pensée et des affects, un désinvestissement du monde par restriction de son économie pulsionnelle (Lévy-Soussan, 2013).

En termes de diagnostics différentiels, il n’est guère toujours aisé d’isoler un autre risque, celui d’une organisation en faux-self de la personnalité de l’enfant. Ici, on constate une pseudo-adaptation de surface lorsque l’enfant apparait conforme, respectueux sans aucun élan d’agressivité. Il ne se plaint pas et semble s’accommoder de la situation. Ce tableau recouvre celui de l’« hyper-maturité » par suradaptation de l’enfant (Berger, 2008). Ce processus d’accommodation rencontré chez les enfants qui évoluent dans des familles à transaction violente traduit une atteinte de l’identité. Au premier abord, le jeune individu n’est guère inquiétant; il donne l’impression d’évoluer et de se développer sans heurt en classe, parmi ses pairs, lors d’activités parascolaires… Faisant apparemment fi de l’angoisse, l’enfant tente de se préserver et privilégie un fonctionnement opératoire. Deux conséquences sont à redouter. La première, qui renforce les aspects décrits plus haut, concerne la perte de fiabilité dans la relation à l’autre et au monde des adultes, jugé comme peu sécurisant. La seconde est l’installation progressive d’un tableau de violence en raison des souvenirs toujours présents et utilisés à titre défensif (enfant tyran, agressif, bagarreur, avec violence extrême, actes de cruauté…). Parfois l’agressivité est refoulée et la haine est silencieuse vis-à-vis des objets parentaux.

Dans les répercussions, on retrouve régulièrement le phénomène de l’identification à l’agresseur. L’enfant est pris à parti et plonge de plein pied dans le système interactionnel pathogène. Il ne dispose pas des outils pour maintenir une distance sécure suffisante, plongé dans les enjeux entre adultes. Il finit par s’identifier au parent transgressif et aux comportements adoptés par ce dernier (Keren,2005). Il reproduit ainsi les modes d’expressions violentes aussi bien dans le cercle familial qu’à l’extérieur. C’est ainsi qu’un tel enfant est perçu comme dangereux et difficile. Soulignons qu’il s’agit d’une appropriation essentiellement inconsciente, involontaire du processus. De la même manière, un enfant peut s’identifier au parent victime et être incapable de se défendre face aux agressions générales de l’existence. Il peut aussi, de manière compulsive, se mettre en situation de danger, par exemple en devenant le boucémissaire de son groupe scolaire. Ces modes d’identification peuvent laisser des traces importantes à l’âge adulte, modifiant de beaucoup ses choix ultérieurs et sa liberté intérieures dans sa manière d’être en relation (Caillé, 2004).

Dans les situations spécifiques de violence conjugale, l’enfant attaché à ses deux parents, étant dans l’impossibilité de gérer sereinement les dynamiques relationnelles, peut entrer dans un conflit de loyauté (Coutanceau, Dayan, 2017). On le définit comme un conflit intrapsychique issu de l’impossibilité de choisir entre deux solutions, choix qui engage le niveau affectif envers des personnes très investies. Quand un parent frappe ou dénigre systématiquement l’autre, il met son enfant dans une position relationnelle inextricable. Le fait qu’il aime ses deux parents l’amène à vouloir soutenir les deux. Mais, s’il agit de la sorte, il arrête de soutenir le plus fort, donnant l’impression qu’il est en train de le trahir et qu’il pourrait dès lors perdre son amour et être rejeté par lui. Et si l’enfant prend parti pour le plus fort, il ne peut que se sentir mal puisqu’il perçoit sa trahison envers le plus faible et que celui-ci pourrait à son tour le rejeter (Ali Hamed, de Becker, 2010). Un enfant pris dans un conflit entre ces loyautés parentales peut tenter de rester neutre. Dès lors, il jouera un jeu de dupe, cachant le plus d’informations possibles. Parfois, même s’il essaie de conserver une neutralité, il peut opter pour l’un ou l’autre de ses parents selon les circonstances. Cette réaction, la plus habituelle lors des conflits de loyauté, exige de l’enfant une attention soutenue et rend son quotidien inconfortable. L’enfant peut également prendre massivement parti pour l’un de ses parents. Si la tension intrapsychique devient trop forte, l’enfant peut vouloir résoudre son conflit interne en préférant choisir son camp et s’y tenir quoi qu’il arrive. Cette autre réaction face au conflit se retrouve d’autant plus que le conflit entre les parents est long et sévère, qu’un des parents manipule fortement l’enfant, que les agissements d’un des parents face à l’autre lui paraissent beaucoup trop injustes et/ou qu’il s’est senti trahi par un des parents. Cette modalité semble plus commode mais l’enfant est alors plongé dans un monde manichéen qui ne tolère aucune contradiction (Seron et Denis, 2000).

Dans ces situations de nœuds relationnels, nous pouvons nous attendre à un vécu émotionnel complexe. L’enfant confronté à la violence conjugale éprouvera bien des difficultés à démêler toutes ces émotions d’amour, de peur, de colère, de tristesse, … Elles peuvent être très envahissantes pour l’enfant et avoir cependant peu de manifestations extérieures. En effet, par souci de protection, il peut camoufler son désarroi affectif et faire comme si de rien n’était. À l’autre extrême, elles peuvent être « sur-exprimées » pour occuper toute la scène familiale dans l’espoir entre autres de laisser moins de place à la violence familiale.

L’accompagnement thérapeutique

  • Dégageons quelques attitudes thérapeutiques susceptibles d’aider et de soigner l’enfant confronté à la violence conjugale. Une remarque préalable consiste à ne pas se laisser piéger en demeurant figés dans l’évènementiel et le factuel car la violence, en soi, fascine. Nous risquons de nous laisser entraîner dans nos associations et représentations. Un besoin de savoir, de comprendre, une curiosité aussi, peuvent focaliser l’intervenant sur les éléments de l’« ici et maintenant ». En effet, nous sommes parfois aveuglés par une forme de fascination, mêlée d’intérêts et de craintes, qui sidère au point d’empêcher toute action pensée idéalement à plusieurs. La première intention thérapeutique vise à mettre fin aux actes violents, autorisant alors une phase de compréhension et d’évaluation puis de traitement proprement dit. La responsabilité du professionnel est pleinement engagée, ce dernier ne pouvant concéder au maintien de la violence. Si ce positionnement clair est accepté par d’aucuns quand la victime est un enfant ou un adolescent, des prises de position divergentes apparaissent lorsque la violence est agie entre adultes. Quoi qu’il en soit, le clinicien ne peut cautionner de telles manifestations, ni se cantonner dans le silence; une neutralité dite bienveillante se transformerait alors en attitude maltraitante par absence d’actes concrets à l’égard de personnes en danger. À tout le moins, nous avons à nous énoncer par une parole structurante, après avoir entendu les protagonistes concernés et idéalement évalué la situation. D’une manière générale, tout thérapeute se doit de nommer les pulsions meurtrières et de s’assurer qu’elles ne puissent être mises en acte, tout en soutenant les uns et les autres à définir des modalités d’être en relation constructives et respectueuses (Reiser, 2012). Concrètement, en ce qui concerne le champ des mineurs d’âge, plusieurs voies sont envisageables et le clinicien optera pour des mesures dans le Réel Social en fonction des éléments recueillis; il peut s’agir d’une planification établie à l’amiable avec adultes et enfants sur des objectifs précis, d’une interpellation des instances judiciaires protection-nelles, ou encore d’une négociation en présence d’une autorité sociale spécifique en fonction des pays et des législations (de Becker, 2008). Notre pratique indique la nécessité de combiner un pôle d’aide et de soins à l’adresse de l’enfant et un autre intégrant les parents. L’efficacité de l’intention thérapeutique dans ces situations de violence conjugale demande une implication de chacun des adultes concernés sans laquelle le risque est important de manquer de pertinence dans le traitement. Rencontrer un enfant seul en l’absence d’entretiens parentaux en parallèle conduit tôt ou tard au sentiment de perte d’énergie dans le chef de l’enfant et de l’intervenant quand ce n’est pas à celui de l’entretien du système dysfonctionnant lui-même avec son cortège de retombées dommageables. Quant aux aspects psychothérapeutiques, ils gagnent à être abordés en plusieurs formats : entretiens individuels, de couple, d’éventuelle fratrie et de famille.

  • Épinglons quelques caractéristiques des prises en charge de systèmes familiaux à transaction violente en abordant tout d’abord la rencontre avec l’enfant, après s’être assurés de l’arrêt des passages à l’acte transgressifs (Hayz et de Becker 2010). Précisons que le cadre de travail fait suite à un temps de crise et qu’habituellement les parents sont séparés de façon provisoire ou non, sur décision judiciaire ou non. Des temps de parole avec l’enfant seul lui offrent non seulement une occasion d’exprimer son vécu mais lui permettent de mieux comprendre ce qu’il vit, d’élaborer sa souffrance, son positionnement et d’y voir plus clair dans le fonctionnement de sa famille. Il fait des liens entre son mal-être et la situation familiale, gagnant en lucidité. Nous sommes ainsi attentifs à trois dimensions principales :

Assurer un positionnement clair par rapport aux actes délictueux en veillant à conserver une neutralité. Condamner les attitudes de quelqu’un ne sous-entend pas prendre parti contre lui. L’enfant a besoin que l’on respecte ses deux parents, mais aussi d’entendre de la part d’autres adultes le rappel des valeurs de la société, de la loi au sens de l’autorité structurante et contenante, lui qui justement vit dans une ambiance familiale qui concède à ce que l’inacceptable soit possible, autorisé voire encouragé. La notion de tiers fait souvent défaut dans ces dysfonctionnements avec violence conjugale (Lemaire J.G., 2004). Pour qu’un enfant puisse réfléchir aux difficultés et aux positions des uns et des autres, énoncer ses interrogations, doutes et inquiétudes, trois dispositions doivent être prises par des parents, éventuellement en présence du clinicien. Il est essentiel que l’enfant, quel que soit son âge, reçoive des éléments d’explication des raisons de la violence. Il n’est pas question de se justifier ou de donner des informations intimes, mais suffisamment claires, pour que l’enfant puisse comprendre ce qui s’est passé ou se passe encore à l’occasion afin qu’il ait accès à une histoire et se l’approprie. La deuxième disposition consiste à lui dire avec force qu’il n’est en rien responsable de la dynamique agressive. Dans l’absolu, c’est au parent violent à se positionner. Tout oubli à cet endroit amène l’enfant à se proposer comme coupable. Comme cela est souvent le cas, le silence est dévastateur. Enfin, la dernière disposition porte sur le rappel que l’enfant ne peut rien faire dans les questions parentales. Il n’a pas à se métamorphoser en thérapeute du ou des parent(s).

Respecter une écoute bienveillante et le rythme de l’enfant. Celui-ci a besoin de temps pour comprendre et « métaboliser » ce qui se passe pour lui et dans ses liens. Plus la situation est devenue chronique, plus compliquée et pleine d’ambivalences seront les relations aux parents. Par ailleurs, il y a lieu d’être bienveillant et soutenant afin que l’enfant parvienne à dire ce qu’il vit. Cette préoccupation est d’autant plus importante que la violence conjugale instaure un climat où la parole en général est compromettante. Autoriser l’enfant à parler librement sans le juger, c’est lui permettre de retrouver une expression libre, sans trop d’enjeux, et à mettre quelques mots sur le désordre intérieure qui l’habite. Aborder les contradictions et les ambivalences de l’enfant en attestant l’importance d’avoir deux parents. Ainsi, par exemple, il peut dire à un moment : « Je ne veux plus jamais voir papa » et lors d’une rencontre ultérieure estimer inacceptable que le juge le prive de son père. Cette contradiction révèle la profonde ambivalence de l’enfant. Sa parole étant source de problèmes, il se peut qu’il se contredise selon ce qu’il pense qu’on attend de lui, exactement comme il le fait avec ses parents. Souvent, on accorde trop de crédit à la parole de l’enfant, comme s’il avait le devoir de savoir et de choisir ce qui est bon pour lui. S’il est légitime que l’enfant dise refuser de rencontrer un de ses parents, il l’est beaucoup moins que son désir soit l’unique argument édificateur des décisions des adultes à son égard. Un enfant, soumis au conflit de loyauté, ne peut être qu’ambivalent. Par ailleurs, il est essentiel de lui exprimer son droit de l’attachement à deux parents. Il y a lieu d’être attentifs à garder comme repère que l’enfant a besoin de ses deux parents, attitude qui permet de mettre quelque peu l’enfant en dehors de l’histoire propre du couple. Cependant, cette ligne de conduite est parfois rendue impraticable parce que la situation est bloquée, ou que la séparation du couple est trop conflictuelle, ou que le parent agresseur parait vraiment menaçant et dangereux, ou encore parce que l’enfant lui-même refuse catégoriquement de voir un de ses parents. Quoiqu’il en soit, conservons à l’esprit que l’enfant a deux parents pour restaurer même symboliquement le parent exclu (Delage, 2002).

Soulignons que les entretiens avec l’enfant seul (ou la fratrie) ne présentent pas que des avantages. D’abord, il peut être menaçant pour certains parents qui redoutent les confidences que pourraient faire les enfants à leur sujet. Une alliance thérapeutique de qualité avec les parents semble être un prérequis. Avant toute chose, il est prudent de vérifier auprès des adultes que l’enfant dispose d’une certaine liberté de pouvoir dire et faire, sans que ses paroles et gestes ne soient utilisés pour l’une ou l’autre cause. Il est aussi intéressant de réaliser cet aspect en invitant chaque adulte à se situer devant l’enfant (Neuberger, 2000). Puis, soyons conscients que ce format peut transmettre implicitement le message que soigner les enfants relève de la responsabilité du thérapeute et non des parents, ce qui potentiellement les démobiliserait. Il y a lieu de préciser par exemple : « si je rencontre votre (ou vos enfants) sans vous, c’est pour l’entendre, le soutenir et me faire une idée de son vécu, de son monde intérieur, dans cette situation de tensions… ensuite, nous chercherons ensemble des solutions pour l’aider à se sentir mieux… l’objectif est de vous aider, vous les parents, à aider votre enfant tout en vous aidant également ». Par ailleurs, relevons que les entretiens de fratrie permettent souvent de relancer des solidarités fraternelles bloquées ou empêchées (Tilmans-Ostyn E. et Meynckens-Fourez M., 1999).

– Quant aux parents, ils sont invités dans un setting thérapeutique alterné comme dispositif de base. Il implique des rencontres individuelles, des entretiens en alternance avec la mère et l’enfant d’une part, le père et l’enfant d’autre part et enfin des réunions de couple.

Ces dernières étayent la notion de « fonction parentale partagée » si pour autant le cadre légal l’autorise. Nous préférons cette appellation étant donné que « team », « équipe » ou encore « couple parental » sous-entend un minimum de dialogue et de confiance dans la perspective d’un partenariat au bénéfice de l’enfant. Dans les situations de violence conjugale, les adultes sont à ce point blessés qu’il s’avère illusoire voire contre-productif et inadéquat d’organiser des échanges les réunissant. Avec le temps et les entretiens aux autres formats, on pourra vraisemblablement tabler sur une ouverture sans hésiter le cas échéant à « revenir en arrière »… Autant l’enfant, comme nous l’avons évoqué, est pétri d’ambivalences, autant les adultes oscillent entre espoirs et appréhensions, conduisant le thérapeute à être particulièrement attentif aux rythmes des uns et des autres.

Lorsque les parents se séparent dans les affres de la violence, ils ne « divorcent » pas de leur progéniture. Dans l’intérêt de l’enfant, ils restent co-responsables de son éducation et de son développement général (Fondation Pour L’enfance, 2004). L’alternance stricte n’est pas toujours possible ni forcément souhaitable. Mais l’accord des deux parents sur la démarche de consultation est indispensable. S’il s’agit d’une obligation légale, conforme au principe d’autorité parentale conjointe, ce principe a toute sa pertinence sur le plan psychologique : un enfant a besoin de sentir que ses deux parents sont activement impliqués dans les domaines importants de sa vie et adhèrent à la démarche thérapeutique. Par ailleurs, accepter de travailler sans l’accord d’un des parents ne ferait qu’avaliser un jeu systémique déjà présent dans le système et préjudiciable à l’enfant. Il arrive qu’un des parents soit réfractaire à l’idée d’entreprendre une thérapie familiale. Dans ce cas, il y a lieu de le contacter et de l’inviter pour entendre ses réticences. Il est assez rare qu’à l’issue de cette rencontre, il maintienne sa position, acceptant finalement de s’impliquer plus ou moins dans le processus. Aux plus récalcitrants, on demande si on peut faire ponctuellement appel à eux; rares sont ceux qui s’opposent. Il est vrai que nous rencontrons parfois des impasses lorsqu’un des parents, quand ce ne sont pas les deux, refuse toute démarche thérapeutique. Sans être nécessairement le signe d’une perversion, le refus signe habituellement la manifestation de la peur (Cancrini, 2010). Celle-ci se cache derrière des comportements agressifs, des positionnements à l’emportepièce, des disqualifications puissantes… Quelle attitude développer en regard de ces élans apparemment peu enclins aux changements ? Prendre le chemin dans l’autre sens… aller dans une autre direction. Van Hemelrijck propose de nommer ce processus d’enlisement « malséparation » et de réfléchir ces impasses en leur conférant une dynamique circulaire et un emboîtement réciproque (Van Hemelrijck, 2016). Régulièrement, les professionnels font l’hypothèse qu’il est préférable pour les membres du couple d’apaiser leurs tensions afin de se libérer de certaines émotions antagonistes à une réflexion éclairée et sereine. Tenter de re-construire un dialogue dans l’intérêt de tous et de l’enfant. Le couple, ou du moins un de ses membres, fait l’hypothèse similaire, à savoir qu’il anticipe la proposition de l’intervenant. Comme les adultes s’attendent à cette démarche d’apaisement de la part du professionnel, un voire les deux bloquent d’emblée toutes ses tentatives. Maintenir le conflit est une démarche déguisée de poursuite du couple. Alors, il ne nous reste comme alternative qu’à soutenir cette procédure, voire même de la connoter positivement. Et de reconnaître que la démarche peut surprendre, mais que si une femme et/ou un homme déploient tant d’énergie agressive, c’est qu’ils ont probablement de bonnes raisons de le faire. La proposition peut apparaître comme une injonction paradoxale; en fait, il s’agit d’une façon détournée de réfléchir la séparation. Ne pas vouloir qu’ils s’entendent à tout prix, libère les protagonistes de la nécessité qu’ils ont de nous rappeler à chaque instant leur opposition. Cet enchevêtrement paradoxal constitue une autre manière de maintenir une distance face à l’intervenant qui veut apaiser les conflits. Apaisement qui ressemble à une tentative de rapprochement, ce que refusent les partenaires du couple mais qui demande une grande complicité. Il faut s’entendre et être complices pour réussir à toujours être en désaccord. Le paradoxe veut qu’il faut être proches pour maintenir de la distance.

Pour les parents bloqués dans un conflit interminable, dégager l’enfant implique de faire primer son intérêt sur les ressentiments personnels. Cela requiert une maturité psychique et des capacités de décentration qui leur font souvent défaut, à tout le moins dans la conjoncture de la séparation liée à la violence (Neuberger, 2012). Un retour sur leurs blessures de couple ou sur les blessures de leur enfance est parfois très utile pour mobiliser de petits changements chez eux. Pour nous, les parents sont donc incontournables dans la recherche de solutions et nous misons sur leurs ressources et sur leur sensibilité au bienêtre de leur enfant pour mobiliser des changements dans le fonctionnement familial. Accueillir la personne du parent consiste à lui manifester de la bienveillance, de la compréhension, du respect, une présence engagée. C’est également tenter d’éclairer les raisons de sa manière d’être, ce qui évite le jugement et la culpabilisation (Calicis, 2012). Enfin, c’est être à ses côtés pour l’aider à redevenir un parent attentif. Par ailleurs, confronter la personne à ses actes et ses modes de fonctionnement, c’est l’aider à prendre conscience de certaines de ses attitudes, qui, même si elles lui servent à tenir debout sont préjudiciables à l’enfant. C’est aussi l’aider à se mettre à la place de l’enfant, à se décentrer et à tenir davantage compte de son vécu. Le professionnel veille à accompagner le parent à faire évoluer les attitudes et comportements dont l’enfant pâtit, notamment les conflits et les clivages de loyauté. On essaie d’aider au renoncement du couple et de la famille unie, processus d’élaboration psychique d’une grande complexité. (Hanus, 2003). Les membres de la famille doivent se donner du temps. En effet, il leur faut élaborer toutes les pertes. En cas de séparation suite à la violence, les individus sont confrontés à des pertes « ambiguës » car l’objet de la perte, l’ancien partenaire, n’est pas mort comme dans un deuil (Boss, 1999). Le fait que la perte ne soit pas irréversible peut entraver le travail d’élaboration et de renoncement au couple et au groupe familial. Comme le développent D’Amore et ses collègues, il y a un deuil du deuil à faire (D’Amore S et al., 2010). Avec le temps, chaque parent pourra panser ses plaies, notamment les blessures narcissiques réguler l’orage d’émotions et enfin se détacher, se déprendre de l’autre comme du couple conjugal, transformer la trace de l’autre en soi sans toutefois tout évacuer de cette histoire, pour soi comme pour l’enfant (Calicis, 2009).

Par ailleurs, rappelons que l’intensité du conflit est multifactorielle et que le professionnel est en recherche constante d’équilibre : équilibre dans la gestion de l’échange, équilibre dans les places laissées à chacun, équilibre entre le concret et les affects. Ces équilibres entrainent aussi des phases de déséquilibre où l’un est dans un autre rythme que l’autre, où le professionnel doit prendre plus de temps avec l’un des deux tout en rassurant l’autre (Siméon, 1995). Il s’agit bien d’un exercice de funambule.

Conclusions

Nous avons mis en évidence la complexité des facteurs qui peuvent venir influencer la relation de l’enfant avec ses parents. L’enfant est en première ligne lors du traumatisme familial que provoque la violence conjugale. Inévitablement, il en souffre et la manière dont il est en relation avec ses parents s’en trouve bouleversée (Vanderheyden, 2010). Il est essentiel de garder ces aspects à l’esprit pour le protéger efficacement des conséquences de la violence conjugale. Il devrait, en tant que plus vulnérable de la cellule familiale, rester au centre des préoccupations parentales, mais aussi de celles des professionnels qui accompagnent la famille. Une intervention précoce auprès de l’enfant confronté à la violence conjugale peut contribuer à en minimiser les impacts et ainsi prévenir les retentissements à long terme. Retenons que l’enfant qui est plongé dans une famille où il y a de la violence conjugale est maltraité. Cette maltraitance entraîne des répercussions somatiques, psychiques et relationnelles. Au vu de la complexité des facteurs qui peuvent influencer le vécu de l’enfant, une évaluation somatique, psychologique et contextuelle semble être en conséquence toute indiquée. Cette évaluation devrait permettre de mesurer l’impact de la violence conjugale pour mieux le rejoindre dans ce qu’il vit et/ou a vécu. C’est à cette condition que nous pourrons lui proposer à lui et à sa famille une aide et des soins adaptés.

Liens d’intérêt

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


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Par enfant, nous entendons le mineur d’âge n’ayant pas atteint la majorité. Le cas échéant, nous préciserons s’il s’agit d’un jeune prépubère ou d’un adolescent.

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