Accès gratuit
Numéro
Perspectives Psy
Volume 56, Numéro 4, octobre-décembre 2017
Page(s) 363 - 371
Section Articles originaux
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2017564363
Publié en ligne 18 mai 2018

© GEPPSS 2017

L’identité est récit, manière den relier non seulement des événements mais aussi la diversité des facettes qui irriguent le quotidien. Les rôles sociaux sont une facette, les états émotionnels, les routines du quotidien comme la gestion de l’événementiel et d’autres encore… L’identité est une activité de bricolage du multiple, une activité qui le plus souvent en panne de repères fiables se cherche elle-même. Une des fonctions du récit autobiographique est de donner forme à ce bricolage incessant, le plus souvent méconnu de la personne elle-même. L’identité se construit à bas bruit, en continu à travers le sentiment d’être soi-même (Damasio, 2002) un soi-même assis sur de multiples registres comme le biologique, le social et le temporel.

Pourtant cet agencement sans processus réflexif spécifique peut être questionné voire menacé à la faveur d’un événement, d’un déséquilibre momentané ou chronique. La question identitaire surgit sous forme de crise, de risque de l’éclatement ou de la décompensation. L’identité jaillit quand elle fait problème, quand il faut relier la diversité au niveau des individus comme des groupes, restaurer une cohérence.

Faire récit de ce qui arrive, de ce qui est vécu contribue sur un mode épisodique à établir une identité renouvelée car en racontant de nouvelles lignes de sens se tissent, d’autres canevas et des perspectives s’ouvrent. L’identité narrative se crée dans l’acte de narration : se faire en se disant. Par les mots prononcés ou écrits, un vécu prend forme, s’essaye dans des connections autres, s’organise en récit. Le récit est alors tentative pour fixer l’histoire, une histoire qui consacre la prééminence du propos en première personne, du « je ».

L’écriture de l’histoire personnelle peut s’effectuer sur un grand nombre de supports et ne relève pas que de l’écrit (Pineau, Legrand, 1996). Elle peut être méthodologie de recherche qui révèle des facettes du milieu et de l’histoire (Bertaux, 1997) ou renvoyer à une auto élaboration de soi. Dans tous les cas il s’agit de dompter le temps ou du moins d’en incurver les formes pour y loger l’expérience subjective.

Raconter s’est inscrire dans du temps car d’emblée le récit est succession. Faire récit enclave une durée personnelle et propulse par la trace formée son auteur au-delà de sa propre histoire.

Pourtant si l’autobiographie est du côté du désir de durer, raconter ne créé pas spontanément une identité. En effet le narrateur doit traverser différentes épreuves comme organiser la complexité d’un parcours, utiliser les variations du temps pour se dégager de la répétition et de la stase, dépasser la conflictualité inhérente aux vécus aporétiques. Narrer c’est ranger le changement dans la succession, pointer des régularités et toucher de l’immuable, c’est convoquer Chronos, Aion et Kairos comme contributions à l’oeuvre de soi.

L’identité narrative (Ricoeur, 1985) est une modalité d’accès à soi par son expérience subjective qui lève un « je » qui forme et relie, un « je » factice derrière son évidente objectivité discursive car toujours en lui se loge le multiple. Le « je » est alors collation mais aussi collection, identité multiple, endossant les variations de l’histoire enkystée dans les profondeurs de la conscience de ces innombrables joutes interactionnelles qui façonnent la personne, la faisant finalement d’abord intersubjective.

Le « je » est fédération dont la cohérence est souvent à ré-écrire selon les conditions du moment. Raconter contribue à susciter le « je » mais le « je » initie aussi le mouvement incertain de pêche aux matériaux qu’implique le fait de s’emparer de son expérience subjective : se centrer sur une objectivité décrétée des faits, des événements dans lesquels se glisse une subjectivité voilée ? laisser libre cours aux contorsions émotionnelles ? faire surgir des contenus dont l’écho va en éveiller d’autres ? accéder à des contenus en dormance dont on méconnaît l’existence mais dont l’éveil peut être ravageur pour soi-même comme pour d’autres ? Narrer est d’abord une fonction mue par la pose d’un sens. Celle de donner forme à des vécus, d’établir des liens, des relations, de les agencer jusqu’à créer un sens c’est-à-dire une histoire possible. La fonction narrative organise ce qui peut parfois être de l’ordre du chaos, de l’indécidable voire de l’indicible, reconstruction après-coup légitimant le niveau du vécu. Réalisé sur ce soubassement de l’expérience vécue, le récit est alors une action de second niveau qui met au travail l’identité et suscite l’identité narrative. Sur le moi empirique qui collecte instant par instant le colloque intime sous tendant le sentiment d’être soi, s’appose l’identité issue de l’activité de narration de soi.

Le thème de l’arbre peut contribuer à initier un récit de soi. Nous présenterons un outil intitulé « Épreuve des Trois Arbres » qui permet de dire sa vie de manière analogique par la médiation de l’arbre. La primauté est donnée à la personne toujours a priori dotée de ressources et non à un « problème » défini de l’extérieur et amputé de son constituant essentiel à savoir la personne vivante. Dans ce dispositif l’arbre représente l’auteur. Il est porte-parole d’une expérience subjective et promeut le discours en première personne par identification à l’arbre. En s’appuyant sur une démarche analogique de construction d’un discours sur soi, la procédure vise à établir une posture compréhensive (Demazière, Dubar, 1997). La mise en récit de soi, tentative de se dire comme un autre (Lejeune, 1980) prend forme d’arbre. En devenant arbre, l’auteur peut non seulement élaborer son histoire et ses fonctionnements mais aussi puiser dans ce référentiel végétal des métaphores pour dresser son identité.

1 L’arbre et l’organisation de la complexité

Sur de multiples registre l’être humain à tissé des connivences étroites avec l’arbre (Dumas, 2002) dont on peut repérer l’empreinte jusque dans le vocabulaire. On parle des pieds, du tronc ou de la tête de l’arbre et on n’hésite pas évoquer le bois de coeur, l’arbre bronchique, l’oeil pour le bourgeon, à associer bras et branches ou sang et sève… Et qui peut supplanter l’arbre dans l’activité de généalogiste pour ordonner la succession des générations et positionner les trajectoires individuelles ? L’arbre est une figure tutélaire attestée par maintes pratiques humaines : rien ne vaut pour organiser les connaissances en un tout structuré et fluide que d’avoir recours, le plus souvent sans le savoir, à une figure arborescente. L’arbre réalisé organise alors la diversité, permet d’établir un classement mais également assure la circulation des significations. Chaque branche est un chemin que l’on peut gravir et descendre. L’expression « être branché » n’est que le pâle écho de ce fourmillement de liens possibles. L’arbre permet de se déplacer dans tous les sens autour d’un axe vertical qui relie et assure la cohésion des niveaux entre eux.

L’arbre offre toutes les occurrences évolutives et sur un mode métaphorique il permet d’organiser la complexité, de relier des antipodes, de proposer des liens du conflit au consensus. Embrassant la diversité, l’arbre botanique constitue un réservoir de significations aptes à orienter le labyrinthe autobiographique sur des voies créatrices, à recentrer la quête identitaire que la lancinante question du « qui ? » rend parfois confuse ou tumultueuse (de Gaulejac, 2009).

2 L’arbre et les figures du temps

L’arbre recouvre toutes les formes de l’expérience temporelle selon une tripartition (Durand, 1969) qui peut établir la trame biographique dans les registres de la succession, du cycle et de l’immobilité ou éternité.

Naturellement l’arbre a une histoire comme chacun : on sème une graine ou on plante un petit arbre qui se met à pousser. Il est daté et localisé (cf. les opérations un bébé/un arbre), il se développe et aura une fin. L’arbre épouse totalement les formes d’une biographie en y ajoutant l’intuition de durée. Le temps successif est celui de la vie de l’arbre, de sa naissance à sa mort. D’un point à l’autre, les étapes se succèdent : germination, croissance, maturité avec floraison et fructification, sénescence. La trajectoire ainsi définie est irréversible. Le temps « passe » inexorablement et aboutit à la mort : tout ce qui débute s’achève. Toute action est régie par le temps successif. On peut le mesurer, en constater les effets. Ce temps est une évidence perceptive sur laquelle est bâtie le fonctionnement des individus comme celui les sociétés.

D’observation usuelle, l’arbre sculpte les saisons au gré de ses feuilles. Les cycles temporels évoquent la succession temporelle mais surtout le retour périodique des mêmes phénomènes suscitant les mêmes états émotionnels. Ainsi chaque printemps peut être vécu comme un renouveau après la stase hivernale et en installant dans la répétition indéfinie des années introduire à une forme d’annulation du temps successif ou chronologique. Le temps cyclique dont on ne peut assigner à l’instar d’un cercle ni début ni fin semble annuler le temps de l’histoire (Eliade, 2001). Chaque année la floraison du cerisier au Japon est l’occasion de cérémonies célébrant la prospérité. La répétition à la même période de cet événement replace dans un moment à chaque fois identique de renouveau. Le temps du cycle est porteur d’un renouvellement qui neutralise le temps successif et ses effets. N’est-ce pas d’ailleurs le sens de l’anniversaire et de toute célébration périodique que de rassembler dans le moment inaugural en annulant symboliquement le temps qui a passé ?

Un arbre centenaire mémorise quatre générations humaines tout en demeurant un aimable adolescent. Vivant selon un tempo plus lent, brassant les siècles comme d’autres les jours, l’arbre emporte sur des périodes longues qui peuvent inspirer l’éternité. Il semble immuable mais sa pulsation vitale est juste imperceptible à moins de s’arrêter, antidote remarquable à l’activité frénétique du règne animal. Il dispose de certaines stratégies de prolongation qui amènent les botanistes à esquisser l’idée d’immortalité… Le temps indéfini est à la fois celui de l’instant et de l’éternité, instant conçu non comme une durée infinitésimale mais comme un « hors temps », un temps immobile. Il est audible dans la consomption du temps chronologique, dans la stase qui condense tous les temps en un seul (Sénèque, 2002). Il est le temps du méditant où présent et présence coïncident (Kabat-Zinn, 2003). Tellement là qu’il est partout, entre-deux vide et dense sans avant ni après (Kimura, 1992), instant de l’entre-deux respiratoire qui touche tous les autres instants et sans lequel aucune palpitation n’est possible.

Rapporté à l’arbre, c’est l’arbre des records dans le sens où on ne peut établir précisément les termes de sa longévité exceptionnelle. On ne peut lui assigner ni un début précis ni une fin : il semble éternel. Il condense une telle durée que quand on le touche il nous semble toucher en un instant la multitude qui a été en contact avec lui au cours des âges… Cette expérience de la suspension du temps chronologique peut être vécue toutes les fois où la personne a la sensation de participer à quelque chose qui abolit les notions de passé, présent, futur la placant dans un « hors temps ». L’expérience peut aussi être vécue comme ayant existé de « tous temps ». L’écrivain Romain Rolland a décrit ce type d’expérience sous l’expression de « sentiment océanique » comme « le fait simple et direct de la sensation de l’éternel ».

Chacune de ces figures temporelles – Chronos, Aiôn, Kairos – possède des caractéristiques qui peuvent faire l’objet d’une expérience réelle. L’arbre est un support apte à exprimer ces facettes de l’expérience temporelle et à les combiner selon les particularismes individuels.

3 L’arbre et l’articulation des contraires

Écrire sur soi c’est s’engager c’est-à-dire poser des alternatives, faire des choix et les établir. Écrire c’est choisir pas toujours consciemment de dire ou de ne pas dire, placer des mots sur du blanc ou du silence. Le langage n’échappe pas à ce fonctionnement dualiste : dire contre le silence, taire contre le dévoilement. Comment transcrire ce mouvement dialectique entre un « je » énonciateur et les tendances fondamentales – acquiescement et refus – qui l’animent ?

À la croisée entre le souterrain et l’aérien, qu’est-ce qui génère la croissance d’un arbre si ce n’est l’articulation du haut et du bas, l’approfondissement vers le bas et l’essor vers le haut. La pousse vers le haut se réalise « contre » celle du bas et vice versa. Ce que refuse à tout prix la branche c’est de s’enfouir en terre tandis que la racine rejette le trajet aérien. Chaque pôle anime préférentiellement une tendance. La tendance attractive d’un pôle correspond à la tendance répulsive de l’autre. Les directions sont inconciliables et c’est le labeur de l’arbre entre terre et ciel que d’asseoir sa verticalité sur une articulation des contraires, l’un comme l’autre réciproquement nécessaires. L’arbre est résultat d’une tension des contraires, à la fois dans la racine et dans la branche, combinant continuellement l’un et l’autre.

Ce rapport entre haut et bas est de l’ordre de la conquête au niveau anthropologique comme sociétal ou individuel mais aussi de la quête c’est-à-dire de ce qui met en mouvement. L’arbre invite à monter et à descendre, à quitter une posture unilatéralement horizontale. À un niveau individuel la remise en cause de cette axiologie du haut et du bas au travers d’une chute est toujours problématique voire dramatique, rappel que l’équilibre entre les pôles est précaire.

Il en va de même du fonctionnement humain qui tout entier est régi non par un plan préétabli mais par une dialectique des contraires. N’importe quel comportement – que ce soit au niveau physiologique comme aux niveaux plus élaborés du sentiment ou de la pensée – est issu de cette conflictualité fondamentale entre attraction et répulsion. Peu importe le « quoi », le jeu dialectique est là qui génère le « qui » identitaire selon une combinaison instable entre le pour et le contre. La crise ou le désordre momentané ou chronique survient quand la centralité est dépassée, quand le point d’assemblage est par trop déporté au risque du chavirement.

L’écriture de soi s’offre alors comme un moyen pour rétablir une centralité subjective, un moyen pour relier le désiré et le refusé, le bas et le haut. Le sujet qui vit ou écrit son histoire est toujours enchâssé dans ce triptyque, « je auteur » simultanément articulant le positif et le négatif.

L’arbre est une figure robuste qui peut supporter sans risque n’importe quelle trajectoire : nulle explosion en vol n’est envisageable puisque l’ancrage est assuré, nulle perdition dans les mondes souterrains car toujours demeure l’appel de l’aérien et de la lumière. L’éclatement et l’errance, la toupie et le rampant, l’enfouissement et le planage sont des possibilités évolutives de l’existence humaine sur lesquelles l’arbre dans sa stabilité et sa cohérence s’appose telle une structure de sens a priori. L’arbre constitue une métaphore vivante où la diversité des expériences subjectives peut s’arrimer et s’organiser à convenance. Extraordinairement résilient et durable l’arbre offre toutes les occurrences de développement aux histoires subjectives.

4 L’Épreuve des Trois Arbres (ETA)

Pour redoubler cette capacité innée de l’arbre à relier les contraires et à tirer sa croissance de cette compétence, nous avons inventé un protocole intitulé « Épreuve des Trois Arbres ». L’originalité du dispositif – produire des dessins d’arbres et y associer des textes – porte sur la création et l’exploitation d’une trace végétale produite par la personne en utilisant l’analogie entre l’arbre et l’humain. L’arbre botanique est le référentiel dans l’élaboration du protocole comme dans son analyse. L’instrument a comme parti pris de mettre en valeur les ressources d’une situation définie par la personne elle même.

L’élan projectif initié par le geste graphique dans trois dessins installe les prémisses d’une histoire à l’instar de la structure ternaire de tout récit (Bremond, 1973). L’étape 4 consiste à raconter l’histoire de ces arbres dessinés « comme s’ils parlaient » et par identification à ses dessins, l’auteur commence à écrire son histoire par arbre interposé.

L’ETA a pour mission de développer le point de vue de la personne sur sa situation en utilisant l’arbre comme médiateur. Le parcours anthropologique de l’homme à l’arbre se déplie de la manière suivante : quand on dessine un arbre on se dessine (Koch, 1949). En racontant l’histoire de cet arbre on raconte sa propre histoire (Fromage, 2011, 2012). Très rapidement la plupart des personnes s’identifient avec facilité à l’arbre créé. Il n’est plus uniquement une « projection » (Koch, 1949), un lieu généré où s’agglutinent des morceaux de soi mais un espace intermédiaire où par identification la personne se parle à ellemême. L’utilisation du « je » dans les récits atteste de ce mouvement et on peut observer cette chose assez improbable d’un arbre qui parle…

Le protocole est diachronique, progressif et dialectique. Il est constitué de trois phases qui balisent le cheminement. La première repose sur l’implication dans la tâche de se raconter, la seconde engage le récit de soi dans un espace onirique et le troisième fait retour sur le parcours en ramenant à l’étape initiale. Enfin il est dialectique dans le sens où le protocole est polarisé c’est-à-dire construit sur les mouvements antagonistes d’attraction et de répulsion qui fondent la vie psychique.

Le méta-récit obtenu avec ces 12 étapes ne vise pas à directement raconter sa vie mais celle de l’arbre dans une mise en scène qui condense une conception du monde personnel à un moment donné et crée un véritable univers diégétique. Selon une progression graduée du geste au texte par les mots, la figure tutélaire de l’arbre assume une fonction référentielle comme théorie extérieure que l’auteur décline sur un mode singulier. Mais plus qu’une théorie, le modèle de référence est une entité vivante, à la fois proche et lointaine de l’humain, dans les fonctionnements de laquelle la personne puise en écho à la production du protocole des significations et des développements possibles selon une démarche maïeutique.

Les niveaux de sens d’un protocole sont multiples mais l’arbre est l’agent qui guide l’analyse.

L’ETA est assimilable à un conte personnel à plusieurs épisodes produit à partir de l’expérience subjective de l’auteur, un autre format d’écriture de soi. À l’instar de l’analyse d’un conte (Propp, 1973), le protocole est analysé en se centrant sur l’arbre, figure du héros et ses actions ou fonctions actantielles (Greimas, 1966). La démarche se réfère à une pragmatique du langage (Austin, 1970) à travers la question « que fait l’arbre et comment le faitil ? » en restant sur un plan descriptif et végétal.

5 Présentation de trois vignettes cliniques

5.1 George

Jeune ingénieur de 25 ans en questionnement professionnel (Phase 1, Arbre de base, étape 4 (E4), récits associés aux dessins A1 et A2)

E4, A1 : « Je suis sorti de terre un beau matin et depuis je n’ai cessé de grandir grâce au soleil et à la pluie. Je suis devenu un arbre très fort avec un tronc large et de belles branches qui font de l’ombre en été aux gens qui s’assoient près de moi. Je fais de belles feuilles mais je suis triste quand vient l'automne et que celles-ci tombent par terre. Heureusement vient le printemps où je peux retrouver mes feuilles. Je suis un arbre très costaud qui a résisté à beaucoup de tempêtes et elles ne me font pas peur. En fait, je n’ai peur que d’une chose, c’est que les insectes ou les parasites me dévorent, mais je ne les laisserai pas faire ! Si cela arrive, j’espère que les petits graines que j’ai semées donneront de grands arbres aussi forts que moi, et même peut-être plus forts. »

(avant de finir le récit il indique : « ça y est, j’ai compris l’analogie »)

Identification à l’arbre. Le récit suit les différentes étapes de la vie de l’arbre de la naissance à la mort future (dévoration). Dans ce récit autobiographique le temps chronologique est associé au temps cyclique. Les saisons rythment la croissance de l’arbre et la succession d’événements perturbateurs (tempêtes) montre sa résistance. L’évocation discrète d’un risque vital (dévoration) amène l’arbre à envisager la poursuite de la vie à travers le cycle des générations.

E4, A2

« Je suis un arbre banal, qui n’attire pas spécialement l’attention. Je mène ma petite vie tranquillement au rythme des saisons et cela me convient très bien. »

L’arbre s’évalue en fonction d’une norme (banal) en s’estimant peu attractif. Il n’a pas de fonction ni d’activité particulière. Son quotidien s’inscrit dans le temps cyclique et il affirme être satisfait de sa situation.

Dans ces deux fragments deux formes d’expérience temporelle apparaissent à travers les figures de la succession et du cycle. L’identification est exprimée et identifiée par George lui-même. Avec l’arbre 1, il expose sa vision de la vie sur un mode panoramique et avec A2 il décrit sa situation actuelle.

5.2 Paulette

Enseignante de 38 ans (Phase 1, E4, récits associés aux dessins Al et A2)

E4 : Récit associé à chaque dessin

E4, Al

« Je suis un arbre qui t’apporte de la force énergétique. Tu peux me prendre dans tes bras quand tu en as envie. Tu peux cueillir mes fruits quand tu en as besoin. Je serai toujours à tes côtés. »

La présence du « je » témoigne d’une identification. L’arbre s’adresse à un autre (tu) pour lui indiquer qu’il est totalement disponible pour apporter réconfort et nourriture. Cette présence soutenue n’a pas de limite temporelle.

E4, A2

«Je suis un sapin et tu peux m’utiliser pour faire des fêtes de Noël. Je serai toujours lumineux pour toi. Ma lumière t’aidera à trouver ton chemin. »

L’arbre est identifié en tant que conifère. Il est associé à une période festive de l’année et doté d’une brillance au service d’autrui afin de le guider. Ce service est pérenne.

(1). Les trois dessins (étape 1, E1) : A1 / A2 / A3

E4, A3

« Je suis l’arbre de famille, tu peux venir vers moi quand tu te sens mal. Chaque feuille représente la personne de ton couple. Je peux te donner de la force, de l’amour. Si tu as envie de te réfugier de temps en temps, tu peux te mettre dans le trou du tronc pour te mettre en réflexion sur toi-même. Je peux t’apporter du courage. »

L’arbre est comme le totem bienveillant de la famille. Il a une fonction de soutien moral, de protection et de réconfort. Il apporte force, amour, courage et la blessure sur le tronc peut même servir de refuge sporadique afin de se livrer à l’introspection.

Dans les trois récits, l’arbre a pour fonction d’apporter aide et soutien de manière quasi illimitée. Les termes de l’échange avec autrui sont déséquilibrés car il donne sans retour. L’aide porte successivement sur les plans physique (A1), de guidance (A2) et émotionnel (A3). Le potentiel de l’arbre semble sans limite au niveau des contenus comme au niveau temporel. Le temps successif n’a pas prise sur lui. Il est comme hors du temps dans une attitude immuable et unilatérale à l’égard d’autrui.

Paulette vient de perdre son père et joue un rôle important de soutien auprès de sa famille.

5.3 Bastide

24 ans éducatrice (Phase 2, Arbre mythique, étapes 9 et 10)

(2). L’arbre mythique E9 et 10

Arbre de rêve (AR) : mouvementé, lumineux, idées, vivant, colorés, heureux, farfelu.

Arbre de cauchemar (AC) : peur, vide, mort, dépressif, plus de feuilles.

Le rêve de l’arbre de rêve (AR) : « Cet arbre imagine avoir à côté de lui des sortes de disciples, ceux aux traits violets et plus petits que lui. Il s’imagine dans une sorte de conte de fées, entouré d’étoiles, de personnages féeriques. Il rêve de devenir une personne connue pour son originalité, sa bonne humeur, sa sympathie. »

C’est un arbre coloré, lumineux, entouré de disciples. Installé dans un environnement chargé, il rêve de devenir une personne (!) bien différenciée pourvue de qualités qui lui assure une bonne sociabilité.

Le rêve de l’arbre de cauchemar (AC) : « Il s’est retrouvé seul alors qu’il était entouré auparavant, on ne sait pas la raison du pourquoi il a perdu son charme mais une chose est sûre, il ne veut pas remonter la pente, il préfère périr. »

C’est un arbre vide, uniquement constitué de traits, de lignes droites. Il y a une branche cassée qui tombe sur le bas, il n’y a pas de feuillage. Il y a deux croix au pied de l’arbre, une araignée au-dessus. L’arbre semble avoir tout perdu. Il est abandonné, las et souhaite mourir.

E11 : un rêve qui associe les deux arbres (AR x AC)

« L’arbre original fut un temps connu pour ses couleurs, sa sympathie, ses sentiments joyeux, pendant un long moment il a grandi et tout le monde le connaissait. À force les gens, le monde venant le visiter, l’admirer ont fini par se lasser… Même s’il grandissait et devenait chaque jour de plus en plus étonnant, de jour en jour plus personne ne venait. Il a fini par périr, se laisser aller à l’abandon, sans que personne ne s’en rende compte. Il devint celui qu’il ne voulait jamais devenir, le cauchemar. Il perdit peu à peu son originalité, ses couleurs et se laissa mourir sans que personne ne s’en rende forcément compte. Il ne cria pas à l’aide, il n’avait plus envie. »

L’arbre de rêve n’est plus admiré malgré ses efforts et finit par dépérir devenant arbre de cauchemar avec comme seule issue la mort.

Souvent dans la phase 2 des données de la conscience profonde où s’expriment sans artifices des positions clivées. Ainsi malgré ses efforts l’arbre de rêve ne peut maintenir sa position et se trouve inéluctablement entraîné sur le versant opposé représenté par l’arbre de cauchemar associé à la mort. La décrépitude de l’arbre de rêve amène les deux arbres à un avenir commun : la mort (E11).

Dépressive, Bastide est en train de se séparer de son compagnon.

Pour ces trois personnes, l’ETA a permis de se placer au centre vécu de leur situation actuelle. George formule doute et incertitude sur son identité professionnelle, Paulette et Bastide à la faveur d’un événement de vie (décès, rupture amoureuse) évoquent pour l’une un désir de surpuissance intenable et donc une grande fragilité tandis que l’autre met l’accent sur un avenir barré et mortifère. L’ETA est un dispositif polyvalent car à chaque fois il part de l’expérience subjective d’une personne unique et non d’un problème posé a priori. Par identification à l’arbre dessiné, la personne se recentre sur son « essentiel » du moment réalisant une mise en récit de soi sous forme analogique.

6 Récit analogique et identité narrative

Ces trois cas illustrent comment l’arbre installé comme clé du dispositif Épreuve des Trois Arbres permet de relater un peu de sa vie. Successivement les trois figures du temps ont été mises en scène avec l’arbre comme connecteur des expériences temporelles. Il parle en place de l’auteur : « Je suis l’arbre de la famille… » (Paulette, E4 A3). L’arbre est ici du côté de l’intemporel tout en assurant une présence continue pour le groupe et une mémoire généalogique potentielle. L’arbre est mémoire structurante mais aussi sensible, incarnée, modale. Trois postures se déclinent comme autant d’effets rétroactifs de l’acte de raconter sur le locuteur lui-même : George prend conscience, Paulette se situe dans l’introspection et Bastide dans la monstration d’un avenir impossible. L’arbre constitue une médiation remarquable pour exprimer sur un mode analogique les temporalités c’est-à-dire les manières toutes personnelles de s’inscrire dans le temps. Il constitue un support robuste pour aider à la mise en mots de situations difficiles (Fromage, 2012a, 2015) permettant d’identifier et d’exprimer l’indicible de la mort comme pour Bastide.

Le dispositif ETA, plate-forme expressive, permet d’installer des parcours singuliers en préservant une grande diversité de significations et de contribuer sur un mode analogique à la construction d’une identité narrative. Trois pistes de réflexion s’ouvrent qui portent tour à tour sur le rôle de l’arbre, la procédure utilisée et le paradigme qui sous tend la démarche.

De l’arbre on retiendra qu’il permet de moduler une série de perspectives et de transformations en mettant au travail le négatif c’est-à-dire en utilisant la contradiction. C’est une entité qui facilite indéniablement l’expression à tous niveaux, le revécu distancié du passé et le vécu engagé dans l’avenir. Support identificatoire aisé, il favorise l’évocation, l’élaboration, le dépassement et la construction de l’histoire personnelle : l’arbre raconté est spontanément autobiographique.

La procédure analogique permet de traiter avec cohérence les contenus de différents plans de conscience. Le récit-conte est alors capable d’embrasser une réalité protéiforme, articulant discours rétrospectif et prospectif, associant sans les emmêler réalité et fiction, induisant simultanément vécu actuel et revécus. Le défi est de respecter ce cadre analogique dans l’analyse d’un protocole comme dans l’accompagnement qui en découle (Fromage, 2012b).

Raconter crée d’emblée un auteur et un produit. Si la narration est un agir (Niewiadomski, Delory-Momberger, 2013 ; Mori, Rouan, 2011), ici en mode analogique elle constitue une action. L’analogie se joue des niveaux de conscience, elle les traverse et innerve tout l’espace psychique de manière légère et non contraignante, créant de nouvelles perspectives.

L’auteur se met en scène, jouant possiblement plusieurs partitions. Il donne forme, organise, choisit et se faisant ouvre de nouvelles opportunités de développement. L’Épreuve des Trois Arbres accompagne sur le mode analogique ce mouvement décisif du devenir conscient qui est l’enjeu essentiel de l’identité narrative.

Liens d’intérêt

Les auteurs déclarent n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.

Références

  1. Austin J.L. (1970). Quand dire c’est faire, Paris : Éditions du Seuil. [Google Scholar]
  2. Bertaux D. (1997). Les récits de vie. Perspective ethnosociologique. Paris : Nathan. [Google Scholar]
  3. Bremond C. (1973). Logique du récit, Paris : Seuil. [Google Scholar]
  4. Damasio A. (2002). Le sentiment même de soi. Paris : Éd. O. Jacob. [Google Scholar]
  5. Demazière D., Dubar C. (1997). Analyser les entretiens biographiques. Paris : Nathan. [Google Scholar]
  6. Dumas R. (2002). Traité de l’arbre. Toulouse : Actes Sud. [Google Scholar]
  7. Durand G. (1969). Les structures anthropologiques de l’imaginaire. Paris : Dunod. [Google Scholar]
  8. Eliade M. (2001, réed.). Le mythe de l’éternel retour, Paris : Folio Essais. [Google Scholar]
  9. Fromage B. (2015). L’arbre en psychologie, une trace deux interprétations in I. Trivisani-Moreau, A.-N. Taibi, C. Oghina-Pavie, (Eds), Traces du végétal (pp. 229-242), Rennes : Presses Universitaires de Rennes. [Google Scholar]
  10. Fromage B. (2013). L’Épreuve des Trois Arbres, présentation d’un outil d’aide à l’orientation, Orientation scolaire et professionnelle, 42-1, 127-153. [Google Scholar]
  11. Fromage B. (2012a). Vivre en fin de vie, Revue internationale des soins palliatifs, 3, 103-114. [CrossRef] [Google Scholar]
  12. Fromage B. (2012b). Le bilan psychologique à l’aide de l’Épreuve des Trois Arbres, manuel d’utilisation, Paris : Eurotest Édition. [Google Scholar]
  13. Fromage B. (2011). L’Épreuve des Trois Arbres, bilan de situation, accompagnement et développement de la personne, Paris : In Press. [Google Scholar]
  14. Fromage B. (2008). Cadres pour une clinique de l’anticipation, Éducation Permanente, 176, 22-36. [Google Scholar]
  15. Gauléjac (de) V. (2009). Qui est je ? Paris : Seuil. [Google Scholar]
  16. Greimas A.J. (1966). Sémantique structurale, Paris : Larousse. [Google Scholar]
  17. Kabat-Zinn J. (2003). Mindfulness based interventions in context : past, present and future clinical psychology, Science & Practice, 10: 144-156. [Google Scholar]
  18. Kimura B. (1992). Écrits de psychopathologie phénoménologique. Paris, Puf. [Google Scholar]
  19. Koch K. (1949). Le test de l’arbre, Bruxelles : Editest. [Google Scholar]
  20. Lejeune P. (1991). L’autobiographie en France. Paris : Armand Colin. [Google Scholar]
  21. Mori S., Rouan G. (2011). Les thérapies narratives. Bruxelles : De Boeck. [Google Scholar]
  22. Niewiadomski C., Delory-Momberger C. (2013). La mise en récit de soi. Villeneuve d’Asq : Presses Universitaires du Septentrion. [Google Scholar]
  23. Pineau G., Le Grand J.-L., (1996). Les histoires de vie. Paris : Puf. [Google Scholar]
  24. Propp V. (1973). Morphologie du conte. Paris : Seuil. [Google Scholar]
  25. Ricoeur P. (1985). Temps et récit, tome III : le temps raconté, Paris : Le seuil. [Google Scholar]
  26. Sénèque L.A. (2002, réed.). Lettres à Lucilius, Paris : Mille et une nuit. [Google Scholar]
  27. White M., Epson D. (1990). Narrative means to therapeutic ends. New York : W. W. Norton. [Google Scholar]

Les statistiques affichées correspondent au cumul d'une part des vues des résumés de l'article et d'autre part des vues et téléchargements de l'article plein-texte (PDF, Full-HTML, ePub... selon les formats disponibles) sur la platefome Vision4Press.

Les statistiques sont disponibles avec un délai de 48 à 96 heures et sont mises à jour quotidiennement en semaine.

Le chargement des statistiques peut être long.