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Numéro
Perspectives Psy
Volume 56, Numéro 4, octobre-décembre 2017
Page(s) 337 - 340
Section Histoire et actualité des troubles autistiques : diversité des approches (2e partie)
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2017564337
Publié en ligne 18 mai 2018

© GEPPSS 2017

Comme lors de la Conférence COPELFI de Lyon, dont ce dossier est le reflet, il revient au psychiatre d’enfants et adolescents que je suis, ayant à la fois rencontré et suivi de nombreux jeunes avec autisme mais pas du tout spécialisé dans la recherche en ce domaine, non de conclure mais de relever quelques points saillants, de rappeler éventuellement quelques autres apports, de poser peut-être encore quelques questions. Conclure risquerait en quelque sorte de paraître vouloir fermer le débat, alors qu’il est capital justement de le laisser ouvert, en ces temps où trop nombreuses sont les tentatives d’imposer à ce sujet une vision unilatérale, partielle et partiale. Tandis que si deux mots devaient s’imposer, ce seraient ceux de multifactorialité et d’approches complémentaires. Puisque ce dossier fait suite à un Colloque franco-israélien, qu’il me soit permis de rappeler cette célèbre parole du Talmud, qui énonce que lorsque Hillel dit ceci, Shammay dit le contraire, l’un et l’autre ont raison, littéralement : celle-là et celle-ci sont les paroles du Dieu vivant.

Donc je me contenterai ici de poser à mon tour quelques questions, et de faire quelques rapprochements. Pourquoi par exemple cette prédominance des garçons dans le nombre d’enfants autistes ? Compte tenu des difficultés des autistes avec le langage, je ne peux m’empêcher de mentionner cette autre parole du Talmud, citée – voyez les détours de la transmission – par le psychanalyste d’origine iranienne Moussa Nabati : (Senk, 2016) « Quand le Saint – Béni soit-Il – distribua les dix doses de la parole du ciel, les femmes se précipitèrent et en attrapèrent neuf ». La question, me semble-t-il, importante, qui en découle est en tout cas celle-ci : Un accès médiocre au langage pourrait-il être autant une cause qu’une conséquence de l’autisme ?

Les questions concernant l’émergence du langage chez les autistes ont conduit la CIPPAAUTISME (Coordination internationale des Psychothérapeutes d’Orientation Analytique s’occupant de Personnes avec Autisme), dont vous savez qu’elle a été fondée par Geneviève Haag, à constituer un groupe de travail dévolu à ce thème. Je citerai les éléments essentiels qui ont été étudiés dans ce cadre, en me référant notamment à l’article de Chantal Lheureux-Davidse (2006) paru dans le Dossier « Autisme : Nouveaux enjeux cliniques et thérapeutiques » de Perspectives Psy :

  • Les émergences du langage, la sensorialité et l’image du corps : Les émotions partagées et l’intégration de l’image du corps, la place du regard et de l’investissement de l’espace, les mouvements et les vibrations, la rythmicité et le sentiment de continuité ;

  • Les manifestations et les particularités des émergences du langage : La voix et ses variations, le chantonnement et le chuchotement, du bruitage aux mots, les stratégies apportant l’apaisement d’émotions trop fortes (parler sans regarder, l’écholalie, l’enveloppe rythmique pour intégrer les coupures dans une certaine continuité, l’utilisation d’un langage voilé, l’utilisation du jargon, le passage par le détour environnemental, l’ouverture de la bouche et la mobilisation de sa partie antérieure), les mots et les phrases, les détours et les métaphores ;

  • Les thèmes au travail dans la relation transférentielle avec les personnes autistes dans un cadre de psychothérapie qui ont favorisé les émergences du langage : Les expériences de ruptures multiples, la difficulté de séparation, la nécessité d’un tiers, les fantasmes originaires qui s’effacent, la différenciation des générations, des cas particuliers de dépression primaire, les angoisses d’effondrement et d’anéantissement, l’adhésivité et la recherche de sentiment de continuité d’être ;

  • Les émergences du langage dans les cas particuliers de bilinguisme ;

  • Particularité du suivi en orthophonie ;

  • Les émergences du langage et les somatisations ;

  • Réflexions sur la place des apprentissages dans les émergences du langage.

La littérature (antérieure à 2007) sur « les processus et les caractéristiques de l’émergence et de l’acquisition du langage dans le développement normal de l’enfant et celui à risque autistique » a été analysée dans un article paru dans le dossier « Cliniques plurielles de l’autisme » de Perspectives Psy en 2007 sous la signature de Soubeyrand, Xavier et Guilé (2007a). Ces auteurs (2007b) montraient dans un article de ce même numéro l’intérêt du travail orthophonique en très petit groupe auprès d’enfants à risque autistique. Par ailleurs je voudrais rappeler que plusieurs études font état de l’intérêt de l’utilisation de la langue des signes avec des enfants autistes. Comme l’écrivaient Virole et Bufnoir (2006) dans un article (paru cette année-là dans le dossier déjà mentionné de Perspectives Psy) consacré à une expérience d’utilisation de la langue des signes en Hôpital de Jour, « la langue des signes… utilise le canal visuel-gestuel alors que pour beaucoup d’enfants autistes, les fonctions empruntant le canal auditif sont altérées par des troubles neuropsychologiques ou par des expériences psychopathologiques négatives centrées sur la réception de signaux sonores. Les enfants autistes sont ainsi connus pour être très souvent "phonophobes", parfois à tous les bruits, parfois à certains bruits particuliers ».

Ce colloque COPELFI s’inscrivait dans le thème général de Passeur de Temps. Et c’est bien à la tâche d’un Passeur de temps que doit s’affronter le psychanalyste d’un enfant avec autisme. En effet, il va devoir accompagner cet enfant dans une trajectoire « le faisant repasser et mettre en acte les premières figurations des éprouvés corporo-psychiques primaires », selon l’expression d’Algranti-Fildier (2006), que René Roussillon (1995) et Geneviève Haag (1997) appellent encore symbolisations primaires intracorporelles. à partir de cette régression le thérapeute va guider l’enfant dans un processus qui a été décrit par Haag et collaborateurs dont les étapes ont été mises en forme dans la « Grille de Repérage Clinique des étapes évolutives de l’autisme infantile traité » (Haag et al., 1995, 2005, 2010). Je ne m’appesantirai pas davantage sur cette question de la psychanalyse des enfants avec autisme, sinon pour souligner les difficultés techniques et contre-transférentielles que comporte ce travail.

Je voudrais terminer en évoquant quelques textes, bien loin des travaux scientifiques ou psychanalytiques sur l’autisme, et qui pourtant rejoignent de façon frappante certains d’entre eux, à commencer par ce passage du livre « Pirkei Avot » (Maximes des Pères) du Talmud : « Tout est écrit, mais la liberté vous est donnée ». Citant ce passage, un généticien (Munnich, 2016) explique comment l’information génétique n’est qu’un élément qui ne supprime pas cette liberté, et comment il est de la responsabilité du clinicien de laisser à la famille l’espoir sur le devenir de son enfant.

C’est aussi dans un passage du Talmud, repris dans la Haggada (texte récité lors du rituel familial du soir de la Pâque juive), qu’apparaît, à côté de trois autres enfants – le Sage, le Méchant ou impie, le Simple – qui posent des questions chacun à leur manière, le quatrième enfant « qui ne sait pas poser de question ». Voici ce qu’écrit à son propos le Maharal de Prague (Célèbre enseignant et commentateur du XVIe siècle) : « le quatrième enfant joue à l’indifférent, il ne veut rien savoir ». Et voici ce qu’écrivait au XIVe ou XVe siècle le Rachbats, autorité rabbinique de Palma de Majorque : « Le quatrième enfant a goûté à la connaissance, mais il en a été à ce point sidéré qu’il en a perdu le sens commun au point de ne savoir même plus questionner. Le Simple est celui qui goûtant à la connaissance, recule très vite et est dans l’ignorance et l’ignorance de son ignorance. »

Ainsi, si le Simple nous renvoie aux difficultés d’apprentissage, et au rapport au savoir, ce Quatrième enfant qui d’après le Maharal de Prague affecte « l’indifférence » ne peut-il, lui, nous évoquer l’enfant autiste ?1 Quant à cette sidération évoquée par le Rachbats, ne rappelle-t-elle pas ce que dit Meltzer de ce qu’il nomme le « conflit esthétique », qui provoquerait chez certains enfants un désinvestissement du monde extérieur et un enfermement dans l’autisme ? Cette expérience esthétique intense découlant des très fortes stimulations que le nouveau-né reçoit du monde extérieur, qui le plongerait dans une incertitude sur les « qualités internes de l’objet » : « est-il aussi beau à l’intérieur qu’àl’extérieur ? » pourrait être rapprochée de ce qu’écrivait Thomas Bernhard (1981) dans le premier volume, L’Origine, de son autobio-graphie, à propos de sa ville natale, Salzbourg : « l’esprit de cette ville, qui n’est pas mortel pour moi seul, de cette ville, ce sol de mort… C’est la beauté de cet endroit et de ce paysage dont parle le monde entier, et cela continuellement, avec un ton qu’il n’est effectivement pas permis d’avoir, c’est cette beauté qui est exactement ce fameux élément mortel sur ce sol mortel ». Plus haut, il écrivait : « Tout dans cette ville s’oppose à l’esprit créateur. On a beau prétendre le contraire… cette ville a l’hypocrisie pour fondement ;… on extermine l’imagination, partout où elle peut apparaître. Salzbourg est une surface perfide sur laquelle le monde peint sans interruption sa mystification… Ma ville natale est en réalité une maladie mortelle sous le joug de laquelle ses habitants tombent à leur naissance ou vers laquelle ils sont entraînés. »

On reconnaîtra bien là cette opposition de la splendeur du dehors et de l’horreur de l’intérieur qu’évoque Donald Meltzer.

Je terminerai en rappelant qu’en 2014 des participants au Colloque COPELFI avaient visité l’institution dirigée par Alexandre Aiss, dont il parle dans ce dossier, et je voudrais témoigner de l’impression que tous, je crois, ont eue : de rencontrer des personnes avec autisme donnant l’impression d’être heureux de se trouver là où ils se trouvent.

Liens d’intérêt

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


1

Je remercie le Docteur Bernard Maruani de m’avoir permis par sa science des textes de soutenir ce rapprochement – éventuel, bien sûr – entre cet enfant et un enfant autiste.

Références

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