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Numéro
Perspectives Psy
Volume 56, Numéro 4, octobre-décembre 2017
Page(s) 329 - 336
Section Histoire et actualité des troubles autistiques : diversité des approches (2e partie)
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/2017564329
Publié en ligne 18 mai 2018

© GEPPSS 2017

Une institution face à l’autisme

Dans l’abîme où se trouve la personne autiste, comment maintenir notre regard, sans perdre nos forces de vie ? Comment attendre, lorsque de ce lieu inconnu de tous, le temps a été figé et rendu, par la personne autiste, temps sans fin ? C’est du lien dont il sera question ici, car Il est le trait d’union nécessaire pour que du soin puisse être envisagé, il est cette pierre angulaire qui nous permet d’être encore assez humain pour intéresser notre semblable, il est ce qui permet l’identification sans laquelle le monde s’écroule. Si l’autisme a un caractère « contagieux », c’est sans doute pour nous faire oublier qu’il s’agit avant tout de Sujets à soigner. À entendre le discours de certains faiseurs de loi, le risque de « vivre ensemble », se résumerait à une « non-assistance à personne en danger ». Sur le terrain de la pratique, les questions de prise en charge de la personne autiste sont de plus en plus des terrains de batailles où chacun utilise pour soi les doutes de l’autre. Et dans ce temps de crispation, c’est la rencontre avec le sujet qui est mis en suspens.

Un conte de Rabbi Nahman de Breslev1 n’a jamais cessé de me poursuivre : il s’agit de l’histoire du fils d’un roi qui subitement se prit pour un dindon. Il avait retiré tous ses habits, et à genoux sous une table il picorait au sol graines et autres miettes. Le roi avait invité tous les experts en la matière, mais aucun remède, ni potion ne permettait de faire revenir le prince à la normale. Finalement le roi fit appel à un sage qui accepta de venir au palais. Celui-ci, face au prince qui se prenait pour un dindon, l’observa et retira à son tour ses vêtements, et se rendit près du prince en se faisant passer lui aussi pour un dindon. Les semaines passèrent et chaque jour le sage passait la journée près du prince en se faisant passer pour un dindon. Un jour cependant, le sage demanda qu’on lui apporte des habits princiers. Alors le prince demanda au sage : « que fais-tu là ? ». Le sage lui répondit « rien n’interdit un dindon de mettre un habit de prince. Veux-tu essayer ? ». Le prince dindon accepta. Le temps passa et alors que les deux complices continuaient malgré les habits princiers de picorer sous la table, le sage se fit apporter un plat chaud et raffiné sous la table. « Que fais-tu maintenant ? » demanda le prince qui se prenait pour un dindon. Le sage lui dit : « rien n’interdit à un dindon de manger ». Le prince mangea. Plusieurs semaines plus tard, le sage quitta le dessous de la table et prit le repas qui lui était servi sur la table, assis normalement sur une chaise. « Rien n’interdit à un dindon de manger à table et de s’asseoir sur une chaise » se dit le sage à voix haute, le prince essaya. Au bout de quelques mois à force de porter des habits princiers, de manger comme un prince, le prince dindon redevint, ce qu’il avait toujours été, un prince. Cette rencontre entre le prince et le sage résume à lui seul ce qui fonde mon interrogation : comment, lorsque plus rien ne semble apporter du soin, l’autre, soignant, institution, peut-il malgré tout, se tenir encore comme tiers soignant face à la folie ?

C’est un voyage que je vous propose dans l’institution Eden, créée il y a 15 ans en Israël. Créer un lieu où chacun peut trouver son « à vivre ». C’est se donner la légèreté créative d’être inspiré par les arrondis, les lignes et les angles droits d’une maison tout en observant comment les résidents investissent les lieux.

Espace physique mis en place pour le faire devenir espace psychique.

« L’espace transitionnel n’est pas nécessairement réduit à la relation duelle. Il est amplifié par la polyvalence et la polyphonie de multiples présences différentes et vives. Cette multiplicité augmente les disponibilités de l’activité de rêverie » (Namer, 2011).

L’expression et l’occupation de ces espaces transitionnels, ne sont pas liés à la beauté du mobilier mais à l’histoire qui s’y cache. Souvent le vieux canapé dont personne n’est prêt à se débarrasser est pris d’assaut, sa matière, sa couleur, son odeur mais aussi son vécu donnent à ce canapé vie et existence.

L’espace dans les maisons Eden a été pensé sous différents modes de fonctionnement : comme espace privé avec les chambres à coucher, espace à vivre avec les salons, les salles à manger, les différents espaces des jardins et puis des lieux d’activités plus spécifiques, salle de musique, de sport, d’activités pédagogiques et d’espace de travail… Tous ces lieux sont des lieux où l’on se croise, où l’on se rencontre. Le formel se mélange à l’informel, souplesse du cadre à la fois suffisamment contenant et flexible pour qu’à chaque moment chaque personne y trouve sa place entre figure libre et figure imposée. Rares sont les moments où les portes sont fermées. Volonté que le bureau administratif soit placé en dehors des maisons, un bureau multifonctions fait fonction de l’espace plus formel.

Au gré des années les salles ont changé de fonction, la salle de sport a été déplacée huit fois en six ans. Illustration d’une instabilité ? Non. Juste le contraire : volonté de trouver l’aménagement le plus proche de la réalité présente, à la fois porteur de l’effet créateur et de l’évolution des résidents.

Mais ordre est donné que chaque changement soit porté par tous, le projet devient le projet de tous, chacun se sentant investi par ce qui se fabrique, par ce qui se crée. Tout en différenciant les différents espaces, tout en faisant coexister des espaces formels et informels, une ambiance se compose, une odeur se dégage avec laquelle on prend contact dès que l’on entre dans l’institution. À Eden, en entrant, c’est bien souvent le calme qui impressionne, comme si le chaos qu’on pensait y trouver se dissolvait à l’épreuve de la réalité. Sentiment de communauté, du « vivre ensemble », respect des « espaces à dire » mais aussi des « espaces à taire ».

Multiplier ces recoins, c’est multiplier des lieux prêts à recueillir de la parole, faut-il encore que l’autre, de l’autre puisse être là pour la repérer, l’entendre et la redonner comme manifestation d’un dire.

« L’espace de transfert est un lieu où peut se déposer tout un humus qui constitue une histoire : un lieu où il y eut des évènements, où il y a du lien entre des personnes anciennes et nouvelles… Chaque endroit est ainsi marqué d’une atmosphère qui le différencie des autres et cette ambiance qui aide le sujet psychotique à trouver le sentiment de la continuité d’existence »2.

Le résident au gré de ses déplacements, de ses investissements, de ses arrêts va rencontrer l’autre. En les croisant, en se rapprochant, on se frôle, s’interpelle, se fait exister. Cela pourrait ressembler à une errance mais cette libre circulation est avant tout une invitation à se projeter sur le lieu, il n’y a errance que si de l’autre ne se manifeste pas. Chaque espace, chaque chemin parcouru est signifiant.

Cependant la pertinence du lieu ne se résume pas seulement à l’aménagement de l’espace, elle nécessite aussi d’y créer des temps.

Il y a bien sûr le temps à perdre, qui lorsqu’il est source de partage, devient temps à gagner. C’est le temps par exemple que l’on prend à s’asseoir sur un banc à côté d’un pensionnaire pour simplement lui signifier qu’on est là. Temps ô combien important de regarder dans une même direction, invitation muette à la parole. Je ne suis pas là pour attendre, je suis là pour être avec toi, il me suffit d’un simple merci adressé à l’autre qui part déjà, pour lui rappeler que l’on était ensemble. Faire de ce temps un don, ne rien attendre en retour si ce n’est d’avoir ce risque de partager. Il nous faudra sans doute beaucoup d’humanité pour dire à celui qui est en lui, enfermé dans sa forteresse, que j’existe aussi, car il est là. Il me faudra sans doute beaucoup d’humanité pour sourire ou faire dire quand mes mots ou mes gestes s’écrasent sur sa muraille. Ce temps est plus que nécessaire, il est primordial, essentiel, à la rencontre. Il est le prérequis à toute relation autre qu’objectale. Il nous donne la possibilité de devenir dans un second temps surface à transférer.

Et puis il y a le temps élaboré, un temps cadré, un emploi du temps. Nous avons disposé les temps et les lieux d’activités à partir de deux modalités complémentaires : des prises en charges individuelles et des prises en charges en groupe. Chaque résident bénéficie de projets thérapeutiques individuels, qui nous permettent de lui proposer un éventail d’ateliers et de lieux de travail, à l’intérieur comme à l’extérieur du Centre. Ce temps fait l’objet sans cesse de rectifications, de réaménagement, selon la pertinence, la faisabilité, l’accueil qui en est fait par le résident. Ces emplois du temps sont souvent réévalués pour adhérer au plus près de la réalité du résident et de l’équipe.

Ces moments sont autant de repères dans le temps, que le mobilier l’est pour l’espace. Les matins sont consacrés aux activités d’insertion par le monde du travail. Et les après-midi sont destinés à des activités thérapeutiques et éducatives.

Ces temps sont fixés, inscrits, donnant à beaucoup de résidents un sentiment de repères, c’est-à-dire de quelque chose qui protège et qui fait peau. Moments souvent liés à un intervenant, à un éducateur, à de l’autre. Là encore, chacun est invité à participer, prenant toujours en compte l’envie mais aussi la nécessité de ces moments. Ces invitations font écho à ce que Bernard Golse nomme le « va voir là-bas si j’y suis ».

« En effet aller dans un endroit n’a de sens que si on peut ne pas y être3. »

Entre chaque atelier il y a des temps de transition, aire d’entre deux pour donner encore du temps de partage à dérober.

Toutes les voies thérapeutiques et éducatives sont utilisables à Eden à partir du moment où le résident-sujet est placé au centre du projet. Nous devons sans cesse adapter le cadre, pour ne pas avoir à adapter la personne autiste à une méthode, qui deviendrait alors, dogme, appareil à formater. Peuvent se concevoir dans nos centres des approches que l’on met habituellement dos à dos, mais qui chez nous prennent leur place sur une plateforme ouverte, intégrative, et la plus proche du sujet soigné. Eden doit s’inscrire dans le temps comme objet permanent. C’est cette permanence qui permet le cadre suffisamment bon pour que le patient puisse investir, projeter, et s’identifier. L’institution comme lieu où le temps n’est pas arrêté mais mis en mouvement dans une continuité bienveillante, où l’on trace à chaque moment de l’historicité.

Les équipes des maisons Eden se sont constituées au fur et à mesure de notre histoire. Au départ un petit groupe de soignants pris dans l’aventure confondra, avec passion, témérité, et abnégation, leur vie à l’édifice en création. Depuis, l’équipe n’eut de cesse de grandir, certains soignants des premières heures prirent d’autres chemins. En Israël, près d’un tiers des équipes qui s’occupent de personnes autistes sont renouvelées chaque année. Pour certains cette instabilité est due au manque de moyens, souvent ce sont des boulots d’entre deux, pour d’autres c’est bien sûr l’épuisement de travailler dans ces structures. Mais aussi ne peut-on pas amener comme hypothèse que le manque de communication, le poids des hiérarchies ou le manque de formation et de réflexion sur sa propre pratique sont autant d’éléments négatifs qui expliqueraient ce manque « à être concernés » ?

Une de nos préoccupations, qui selon notre expérience était un des éléments des plus importants pour les personnes autistes, était que les équipes soignantes puissent être stables.

L’équipe est pluridisciplinaire. Chacun est mis en valeur selon ses envies, son savoir, son parcours à la fois professionnel mais aussi de vie. Quatre équipes stables se succèdent, chacune avec un travail, un accompagnement bien spécifique. Il y a l’équipe du matin, qui encadre les heures de travail et d’intégration dans des lieux extérieurs de l’institution; l’équipe de jour qui est dans les centres et qui s’articule autour des projets thérapeutiques et éducatifs avec à la fois une partie de l’équipe permanente et des intervenants extérieurs; l’équipe du soir qui se préoccupe de la prise en charge du soin du résidant au sein de son appartement et l’équipe de nuit. Ces équipes sont vues comme un repère pour les résidents. Ce dispositif permet une meilleure constellation transférentielle.

Dans l’équipe, chacun est amené, invité, à apporter ce qu’il est, c’est à cette volonté de transversalité que l’on doit le fait qu’on se sente écouté pour ce que l’on est. Personne n’est mis de côté, partant là du principe que chacun détient une partie de la « réalité vive » du centre mais aussi des résidents-sujets.

Garder un regard neuf, un esprit créatif, donner à l’équipe une libre subjectivité, rester toujours entre les interrogations pragmatiques et analytiques, juste suffisamment pour être en éveil constant à la clinique du soigné.

La création d’un centre de vie, mais au-delà de toute structure, qui prend en charge l’autre, passe par la création d’une équipe. La difficulté est de faire entendre que lorsque sur les CV les hobbies sont placés en bas de page, il représente pour nous un trésor, et un des éléments les plus importants de la personne. Comment faire comprendre qu’en venant au Centre, il faudra parcourir un chemin, donner une place au savoir nécessaire sans risquer qu’il fasse disparaître le sens de l’autre et le sens du soi. Être prêt comme le nomme Resnik à « tolérer et d’accueillir en nous-mêmes le maximum d’altérités, selon une modalité constructive ».

Chacun doit à la fois se sentir remplaçable, tel un intermittent du soin, et à la fois incontournable pour ce qu’il représente au sein du groupe.

« Les véritables thérapeutes étaient les murs et le toit, la serre dont les vitres servaient de cibles aux briques… les véritables thérapeutes, c’étaient aussi le cuisinier, la régularité des repas, les couvertures assez chaudes… ainsi que les efforts de David pour maintenir l’ordre en dépit du manque de personnel… L’idée même de réussite était étrangère à ce genre d’établissement et ne correspondait pas à sa fonction »4.

C’est à la cohésion du groupe qu’il nous faut travailler. Les lieux d’écoutes et de paroles tels les réunions, les supervisions et les formations sont autant de temps d’élaborations et de réflexions dans l’après coup nécessaire à un travail de mise en relief de la constellation transférentielle du patient. Mais ce sont aussi des moments nécessaires pour que les soignants puissent faire entendre du lieu où ils se trouvent leur être en tant que sujet. Le temps des réunions à Eden sont des moments où les maux peuvent être entendus où chacun est pris en tant que supposé savoir. Ce sont des moments de rencontre où les soignants se soignent des effets mortifères de la pathologie de l’autisme. Les réunions deviennent le lieu où l’on engage à la fois l’action psychothérapeutique à venir et un temps de panser les plaies de tous et à la fois de chacun.

Lorsque je vois pour la première fois Daniel, c’est au sein d’une classe spécialisée. Il a moins de 21 ans et pour cela bénéficie encore d’une prise en charge éducative. Une demande de mesure de protection hors de la maison avait été adressée au service de l’autisme quelques jours auparavant.

Cette mesure avait un caractère d’urgence. Une semaine avant, le père de Daniel avait mis fin à ses jours en retournant une arme sur lui, et ceci au vu et en face de Daniel et pour seul testament une phrase lapidaire pour exprimer comment tout cela était trop dur.

Aujourd’hui, Daniel est âgé de 26 ans, il est le second d’une fratrie de trois. Il est diagnostiqué depuis l’âge de 5 ans souffrant d’autisme sévère.

Le père avocat et la mère secrétaire administrative auprès d’un département de l’État, ont toujours essayé de faire face à la pathologie de l’enfant. Pendant près de 3 ans, ils seront entre Israël et les États-Unis pour suivre une méthode thérapeutique pour Daniel. Les résultats furent décevants. La famille entière s’enferma sur elle-même, coupant la plupart des liens sociaux et familiaux jusqu’à la tragédie.

À première vue, Daniel semble fragile. Il est enfermé dans des stéréotypies longues. Il fait succéder des moments de balancement sur place avec des moments d’excitation maniaque. Il semble absent, enfoncé dans ses épaules. Le regard est fuyant. Son visage est fermé, des tics faciaux semblent empêcher toute expression, jamais il ne sourit, rendant graves tous les moments. Il fait preuve d’une certaine autonomie dans le quotidien.

Daniel est verbal, mais ne fait que poser des questions, souvent les mêmes. Il ne répond que furtivement. Il aime être sollicité pour les tâches ménagères et est très « productif » dans des taches redondantes. Il aime le rangement, parfois à l’excès, les lignes sont suivies, il semble remettre toujours de l’ordre suivant des principes dont lui seul détient la règle.

Parfois tout proche, il semble vouloir, sans jamais toucher celui qui lui fait face, entrer en l’autre, sentiment d’adhésivité, sentiment de collage, et pourtant parfois si loin dans un coin, à l’abri du regard de l’autre, à l’abri de l’invitation de l’autre. On le sent d’une grande violence sans pour autant jamais être passé à l’acte, si ce n’est par des brefs moments d’automutilation. Jamais de contact corporel, comme si de l’autre il fallait s’en méfier.

Difficile moment que de trouver où se placer, premier temps, première année de tâtonnement où l’on prend le temps à la fois d’observer et de tenter. On s’apprivoise, besoin de régresser pour mieux le rencontrer, pour mieux nous rencontrer. Le temps doit être extensible aussi nécessaire qu’il le soit, pour ne pas coller au nouveau un cadre construit pour un autre.

Daniel aimait en particulier le coin vide de l’une des maisons. Lieu de repli, lieu pour se faire oublier. Il y a le lieu à respecter mais aussi le lieu à investir. Difficile question que nous mettons en réflexion au cours de notre travail de celui de désirer pour l’autre… Devions-nous le laisser là, sans intervenir, ou au contraire tenter, solliciter.

Lors d’une réunion, l’espace vide investi par Daniel refait surgir de l’angoisse dans l’équipe

  • Il n’y a rien là-bas, pourquoi il ne vient pas avec nous.

  • Il est déjà là où tu veux qu’il vienne ?

  • On était tous assis et lui il était dans son coin.

  • Donc il était déjà là, pas comme toi tu voulais mais il était déjà là ! Qu’est ce qui nous rend cette image difficile ?

  • C’est de savoir qu’il pourrait être avec nous et qu’il reste seul.

  • Pourquoi tu crois qu’il est seul, si tu poses ton regard sur lui c’est un début de « tu n’es pas seul ».

  • Et si on décorait son coin.

  • Et si on en faisait autre chose qu’un coin.

  • Mais alors ce ne serait plus son espace.

Volonté dans cette retranscription d’une réunion, de montrer comment Daniel sujet est pensé, le but est d’échanger pour mieux comprendre, il y a une libre circulation des affects sans jamais qu’aucun ne se pose comme supposé tout savoir ou supposé ne rien savoir.

  • Et si on accrochait un tableau de photos…

  • C’est trop de chose, plutôt un cadre avec des figures géométriques, comme il aime ce qui est droit !

  • Commençons par mettre une chaise, on verra bien ce qu’il en fait…

L’idée d’une chaise, c’était de pouvoir utiliser le mobilier du quotidien pour introduire la dimension du réel. Au-delà, c’était pouvoir suggérer que dans cet espace on pouvait ne pas être seulement face au mur mais s’asseoir aussi face à la pièce.

Daniel poussait à chaque fois la chaise-objet de trop, dans un monde-coin immuable. Mais chaque jour la chaise était replacée et peu à peu trouva sa place dans l’espace de Daniel, non pas face à la pièce comme nous l’avions imaginé, mais de biais, pour être assis le regard tourné vers une fenêtre qui donnait sur l’extérieur. La chaise n’eut de réel sens que lorsqu’on introduisit une seconde chaise pour que de l’autre vienne s’y poser, et dans un premier temps, ne faire que regarder par la fenêtre, mais avec Daniel.

Il nous fallait travailler le « je » de Daniel pour que du « soi » apparaisse, il nous fallait donner peau à ce corps trop émietté, peu assuré, il nous fallait redonner une identité en respectant déjà la sienne à celui qui n’avait de cesse que de demander le nom et prénom de chacun.

Comme il est difficile de construire un projet à la fois proche du sujet, réalisable mais qui tient en lui un message implicite plus grand, qui offre à l’équipe le goût du dépassement.

Il est quatorze heures, Daniel va à l’atelier vidéo, atelier qui consiste à placer le patient face à son image en feedback direct ou indirect selon les objectifs fixés. Pouvoir parler de ce qu’il voit de lui, travailler sur la composante narcissique du patient, tout en apprenant à se reconnaître. Travail dans un second temps où le patient et le thérapeute se regardent pour ne pas avoir à se confondre, chacun regarde l’autre et voit qu’il peut être regardé. Jeux de regard pour que du je apparaisse. Et puis donner à se voir dans un moment de la vie quotidienne pour créer de la représentation ou donner à voir un moment de crise, de stéréotypie, pour montrer que l’on voit et y porter des mots pour comprendre ce qui est en train de se passer.

Dans cet atelier Daniel décrivait ce qu’il voyait, donnait à entendre ce qu’il comprenait. On donnait de l’image pour que puisse être sortie de la voix. Travail de mise en lien, que Daniel apprécie.

Pendant longtemps dans le Centre tous les différents ateliers avaient un fil conducteur, une histoire métaphorique, qui articulait tous les moments d’atelier entre eux. Astuces trouvées pour que les ateliers ne soient pas des moments éclatés, des moments compartimentés. Cette approche ô combien intéressante, dut être abandonnée face à la lourdeur organisationnelle. Aujourd’hui des groupes d’atelier sont associés dans une perspective commune.

Ainsi à l’atelier vidéo nous avions associé pour Daniel l’atelier théâtre, afin que le croisement du regard puisse être mis en travail, à travers un jeu de mime. L’autre vivant devenait miroir, exercice à faire semblant, jeux à exprimer, en cercle privé et puis dehors, au regard des autres.

Qu’il était dur pour Daniel d’accepter d’être dans ce croisement de regard, combien sa famille lui avait fait porter le poids du dernier regard de son père.

Il était facile d’oublier Daniel tant sa capacité à mettre de la distance avec l’autre était importante. Il nous fallait toutes nos volontés et notre savoir à travailler en groupe, pour tenir, tant parfois ce que renvoyait Daniel était du côté morbide.

Nous avions mis en place un travail de deuil autour de photos du père, le travail que l’on aurait espéré faire avec toute la famille était impossible. Les deux autres enfants s’étant éclipsés complètement de la vie de Daniel et la mère souffrant de névrose obsessionnelle ne pouvaient répondre à nos sollicitations. Même à notre demande de nous indiquer l’endroit où était enterré le père, nous essuyâmes un refus de la mère, évoquant qu’elle-même n’avait jamais été sur sa tombe. Tant de nondit pour Daniel qui gardait en lui mots et larmes.

Au cours des années son corps devint plus souple, le contact plus facile. Alors que jusque-là une certaine distance était respectée autour du bonjour du matin à la porte du Centre, Daniel s’invita dans mes bras. Était-ce une demande de câlin, du mimétisme, un besoin de se sentir serré et vivant, ou juste un signe de reconnaissance ? Lorsque je redonnai à entendre à la mère cet épisode, elle m’avoua dans un demi soupir que j’avais la même couleur de yeux que son mari.

Depuis, Daniel attend tous les éducateurs au portail du Centre chaque matin, doux moment de retrouvailles. Alors nous crûmes qu’il avait franchi une étape, ne plus avoir peur de rencontrer l’autre, et même que de l’intérêt pour l’autre apparaissait. On commença à travailler autour de sa voix, son autonomie, il se voyait devenir responsable, il assistait aux réunions institutionnelles.

Mais un jour on le vit se mettre de nouveau en distance avec de nouvelles stéréotypies, et il commença à retirer les fils qui retenaient les différentes parties des vêtements. Avec beaucoup de patience, il dépeçait chacun de ses vêtements et allait jusqu’à se mettre en haillons. Il est reconnu que pour un certain nombre d’autistes, les coutures et autres étiquettes sont perçues parfois par eux comme des entraves « réelles » à la vie. Mais là, nous étions dans un autre registre. Donner du sens, ne pas rester sourd ou aveugle à l’appel, au signe, il n’y avait pas de mot mais bien de la parole. Daniel n’en disait rien, mais un jour il nous sembla que son acte de déchirement était à mettre en parallèle avec l’acte de deuil dans le judaïsme, qui consiste lors de la perte d’un proche, à déchirer un vêtement au niveau du coeur. Acte symbolique, sur un vêtement porté durant les 7 jours de deuil qui suivent la mise en terre.

Daniel commençait-il son deuil ? Pendant des mois, le voir désosser vêtement après vêtement nous confrontait sans cesse à la question de la mort. Jusqu’au jour où un des éducateurs proposa un atelier de couture.

Au début Daniel regardait l’éducateur coudre en silence, puis on lui proposa de coudre des tissus ensemble, puis de recoudre ses habits. Il avait la possibilité de remettre l’habit à la couture approximative mais qui avait l’avantage de pouvoir vouloir dire : je suis en deuil. Depuis Daniel nous attend toujours au portail de l’institution, nous appelle par nos prénoms, tout en nous assurant par un « je vais bien » combien il existe aujourd’hui.

Construire des moments, proposer des ateliers, en dehors et en dedans, respectant tout en sollicitant, donnant à l’équipe le sentiment qu’on peut rêver assez pour faire suffisamment, drôle d’équilibriste que le corps d’une institution qui essuie les tempêtes, attrape le vent, vogue à l’unisson, drôle de corps sans cesse à être soigné, pensé, créé.

À travers une recherche effectuée sous la direction d’Ouriel Rosenblum en 2015, nous avons pu étudier grâce aux discours des soignants le risque de « contagion » dans la relation dyade soignant-soigné dans l’institution Eden. Cette recherche démontre qu’il n’a pas été repéré comme tel pour l’équipe et l’institution. Il semble bien que quelques éléments empêchent la propagation et que le groupe et l’institution présentés comme tiers seraient garants de l’équilibre psychique du sujet soignant. Cela reviendrait à dire que finalement la parole, l’écoute, l’espace, le Collectif et le temps à se retrouver, à élaborer, sont autant d’appuis que de mise en relief, de mise en historicité, pour que chacun puisse rester « pensant ». La personne autiste dans son attaque incessante au lien, risque à tout moment dans un travail de sape, de finir par pousser le soignant dans un lieu en lui-même où sa pensée, qui le tient encore comme homme libre, soit réduite à néant. L’équipe soignante est alors un cadre qui revient toujours vers le soignant en lui chuchotant qu’il n’est pas seul et que de l’extérieur est encore présent et À travers une recherche effectuée sous la direction d’Ouriel Rosenblum en 2015, nous avons pu étudier grâce aux discours des soignants le risque de « contagion » dans la relation dyade soignant-soigné dans l’institution Eden. Cette recherche démontre qu’il n’a pas été repéré comme tel pour l’équipe et l’institution. Il semble bien que quelques éléments empêchent la propagation et que le groupe et l’institution présentés comme tiers seraient garants de l’équilibre psychique du sujet soignant. Cela reviendrait à dire que finalement la parole, l’écoute, l’espace, le Collectif et le temps à se retrouver, à élaborer, sont autant d’appuis que de mise en relief, de mise en historicité, pour que chacun puisse rester « pensant ». La personne autiste dans son attaque incessante au lien, risque à tout moment dans un travail de sape, de finir par pousser le soignant dans un lieu en lui-même où sa pensée, qui le tient encore comme homme libre, soit réduite à néant. L’équipe soignante est alors un cadre qui revient toujours vers le soignant en lui chuchotant qu’il n’est pas seul et que de l’extérieur est encore présent et suffisamment bon pour continuer. Les lieux de paroles institués ou informels font lieux du vivant, d’un possible, d’une mise en perspective. Ces espaces sont des lieux où du signifiant peut être attrapé, où la parole est toujours adressée à un destinataire, qu’il puisse être l’autre dans sa singularité ou le groupe dans son entité. Nécessité d’une praxie partagée pour donner au groupe l’élan nécessaire pour ne pas tomber dans l’inertie sérielle, et face au risque de l’autisme au pratico inerte. « Penser ensemble », c’est se donner la possibilité de chercher ensemble. Nous sommes là dans un rapport au non savoir qui nous permet d’être tout le temps dans une démarche d’analyse et de recherche garante de la santé mentale d’un soignant, de son groupe et de l’institution. Il ne s’agit pas là de soigner le soignant mais de soigner le soin. L’odeur d’une institution, en d’autres mots le climat qui y règne a, à lui seul, valeur thérapeutique. On se rappelle ici l’effet Stanton et Schwartz5.

Notre démarche dans l’institution Eden s’inscrit bien dans une certaine forme d’humilité qui définit si précisément pour moi une certaine définition de la psychothérapie institutionnelle. Les soignants trouvent, dans ce chemin emprunté, les conditions nécessaires pour répondre aux difficultés individuelles et collectives rencontrées face aux personnes autistes. La permanence, les espaces d’échanges et de paroles, l’accueil du transfert et du contre transfert, la mise en exercice du sens des responsabilités et non du pouvoir, la liberté de circulation du corps et des idées, le respect de l’historicité de chacun, l’existence de limites et de leur souplesse, sont autant d’outils et d’éléments nécessaires à ce que le travail de soin puisse être mis en place. C’est aussi au sujet social que l’on s’adresse, c’est au sujet capable de se rencontrer dans la volonté d’être ce trait d’union à l’autre. Eden invite sans cesse le soignant à se trouver dans ce lien, qui justement fait tant défaut à la personne autiste. Elle l’invite à toujours être introduction de ce qui se passe et chercheur de ce qui peut être anticipé pour se laisser dans un aléatoire suffisamment cadré, devenir l’être d’une éventuelle rencontre. C’est un climat qui est élaboré à chaque instant, clef de voûte de ce qui pourrait faire aussi lieu de la thérapeutique.

C’est justement dans cet élan que du mieux peut être trouvé, que les soignants sont invités à chercher et que la raison du soin ne se justifie pas par ce qu’elle est, mais parce qu’elle adviendra. On soulignera combien il est important pour les soignants dans le cadre de l’institution que la capacité de rêverie soit préservée, que la capacité de faire place en soi à l’autre doit être conservée et travaillée, et que la capacité créative doit être sans cesse renouvelée.

Bien souvent nous n’avons pas de réponse et le simple fait de reconnaître le manque nous permet d’être plus attentif, plus présent. Eden n’est pas un idéal, il est juste une institution qui n’a de cesse d’être travaillée, qui n’a de cesse d’être réinventée pour mieux appréhender ce manque nécessaire à toute évolution.

Aveu d’incertitude qui détonne avec la prétendue toute puissance des nouvelles prises en charges éducative. L’autisme est un « continent noir » qui doit nous inviter sans cesse à poursuivre notre réflexion. Et parfois c’est par le silence de l’entre deux que le vide devient fécond, il est l’espace, la page blanche, d’une préface silencieuse de ce qui n’a pas encore été écrit.

Il n’est pas question ici de donner un mode d’emploi, car chaque rencontre est différente, car chaque espace est à imaginer, car chaque temps est à investir. Mais peut-être tout simplement d’interpeller la part créatrice qui sommeille en chacun de nous, car du lieu où se trouve le sujet autiste, il nous faut faire le choix d’un voyage intérieur, d’une capacité particulière à régresser à un dépassement de soi. Ce qui nous invite sans cesse à être dans un travail analytique personnel.

Nous sommes dans un monde où ce qui n’est pas défini fait peur, monde qui semble incapable de faire face au poids de l’étrangeté. Un monde où s’exprime la volonté de toujours vouloir devancer le temps pour être mieux préparé, toujours vouloir être dans l’acte pour faire illusion que quelque chose se passe. Comme le dit Freud, éduquer, analyser, et gouverner, nécessitent que l’on fasse un travail de deuil de ce qui pourrait être idéal. Notre travail est une invitation à l’humilité nécessaire pour devenir l’autre de la rencontre. Écouter ce qui dans notre propre contre-transfert s’exprime, pour mieux entendre ce qui ne cesse d’être mis en silence par la personne autiste. Il n’y a pas d’attente, juste une manière de se présenter à l’autre sujet-autiste comme support toujours possible à son transfert. « Il s’agit de rejoindre l’autre dans son point d’énigme. Et l’on sait d’avance qu’on ne parviendra jamais à une parfaite élucidation »6. Cette renonciation est le point de départ pour faire place à de l’autre, point de départ sans lequel tous regards, tous actes, toutes pensées ne seraient que totalitaires, point de départ prérequis pour que résonne encore demain de l’humanité dans le soin.

Liens d’intérêt

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


1

Maître hassidique (1772-1811).

2

Pecout Lisa, ibid., p. 115.

3

Delion Pierre, Psychoses des enfants et psychothérapie institutionnelle, Pratiques Institutionnelles et Théorie des Psychoses, L’Harmattan, Paris, 1995, p. 147.

4

Winnicott D. Woods, « Le Placement en Institution considéré comme thérapeutique » in Déprivation et délinquance, Payot, Paris, 1994, p. 253.

5

Stanton A.H., Schwartz M.S., The Mental Hospital, Basic Books, 1954.

6

Gomez Jean François, « Encore l’institution » in Petite Grammaire Lacanienne du Collectif Institutionnel, Cabassut J., Champ Social Editions, 2009, p. 123.

Références

  1. Namer A. (2011). L’institution entre fait clinique et illusion ?, Éditions du Hublot : Larmor-Plag. [Google Scholar]

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