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Numéro
Perspectives Psy
Volume 56, Numéro 3, juillet-septembre 2017
Page(s) 270 - 276
Section Histoire de la psychiatrie
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/201756270
Publié en ligne 27 février 2018

© GEPPSS 2017

L’Observation d’un cas de sentiment musical très développé chez une idiote a été publié le 5 janvier 1835 dans la Gazette médicale de Paris (Gazette de santé et clinique des hôpitaux réunies) par François Leuret. Cet article relate l’expérience de la rencontre entre une « idiote » dotée d’un sens musical très développé contrastant avec une déficience mentale sévère et le musicien Frantz Listz. Il a été repris dans Le recueil sur l’idiotie de Bourne-ville (1891).

Le texte : Observation d’un cas de sentiment musical très développé chez une idiote

« Une femme de soixante ans environ, entrée depuis son jeune âge dans la division des aliénées de la Salpêtrière, et actuellement dans le service de M. Mitivié, n’a jamais eu qu’une intelligence excessivement bornée. Quelques instincts, celui de manger et de boire, d’aller au-devant de la nourriture quand elle la voit arriver, de cacher sa poitrine, moins par pudeur que pour se garantir du froid, de tendre la main dans le but d’avoir un sou, avec lequel elle sait acheter des fruits; c’est à peu près tout ce qu’elle peut faire. Elle a toujours été incapable d’apprendre à s’habiller, à travailler, ou même à parler. Quand elle veut exprimer quelque chose, elle fait entendre une sorte de grognement ou un cri rau-que qu’elle répète jusqu’à ce qu’on l’ait comprise. Néanmoins elle est musicienne, et sa capacité pour la musique est même portée à un très-haut degré. La première circonstance qui s’offrit à nous de lui reconnaître cette capacité était bien propre à fixer notre attention. Une jeune femme, figurante ou actrice dans un des petits théâtres de Paris, étant entrée depuis peu à l’hospice pour y être traitée d’une manie aiguë pendant laquelle ses habitudes de théâtre revenant par intervalles, elle chantait, déclamait, gesticulait et dansait, suivant les rôles qu’elle croyait remplir. Un jour, elle tenait les deux mains de la vieille idiote et chantait une chanson dont elle marquait la mesure en sautant. L’idiote suivait la chanson, non de la parole, puisqu’elle ne parle pas, mais de la voix, sautait aussi en mesure et paraissait y prendre un grand plaisir. On nous prévint alors qu’elle chanterait tout ce que nous voudrions. Sa danse finie, on la pria de chanter Malbrouk, Vive Henri IV ? La Marseillaise ? Le De Pro-fundis, etc., etc. Elle chanta tant que nous sûmes lui dire ce qu’il fallait chanter, et notre répertoire de chansons était épuisé avant le sien. Il lui suffisait, nous dit-on, d’avoir entendu un air pour le retenir, elle le répétait chaque fois qu’on l’en priait. Nous en fîmes aussitôt l’expérience. M. Guerry, qui était présent, improvisa un air; l’idiote le suivit, et sur notre demande elle le répéta. M. Guerry improvisa le commencement d’un autre air, elle le suivit encore; mais au lieu de s’arrêter comme M. Guerry, elle acheva l’air commencé, et la fin, toute de sa composition, répondait au commencement.

Quel effet ferait sur elle un instrument de musique ? On joua de la flûte; elle était tous yeux et toutes oreilles, et répétait les airs qu’on jouait. Une excellente musique feraitelle plus ? M. Listz vint et toucha du piano. Je ne puis pas rendre ce que l’idiote éprouva. Immobile et les yeux fixés sur les doigts de M. Listz, ou bien se contractant en mille sens divers, se mordant les poings, elle était dans un état impossible à décrire. On eut dit qu’elle vibrait avec chacune des cordes de l’instrument, qu’elle sentait tout ce qu’il y avait d’impression dans l’âme du musicien.

Elle ne répétait plus ce qu’elle entendait; est-ce qu’elle était top vivement saisie ? Est-ce qu’elle craignait, par le moindre bruit, de se priver d’une partie du plaisir dont elle jouissait ? Je ne le saurais dire.

Le passage subit des sons graves aux sons aigus agit sur elle avec une force prodigieuse : il occasionna une commotion semblable à celle que produit une décharge électrique; plus de vingt fois ce passage fut exécuté et toujours il produisait la même commotion. Elle aime et recherche les fruits; nous voulûmes savoir si elle préférait mieux la musique. Je l’entrainai dans un coin de la salle; je la plaçai assise en face de moi, le dos tourné à l’instrument, et je mis devant elle, sur mes genoux, beaucoup d’abricots. Et pour qu’elle fût aux abricots aussi entièrement que possible, je lui en donnai seulement un et je lui montrai les autres. La tentation était forte; la musique le fut davantage. M. Listz ayant recommencé, elle tourna la tête vers lui, et tant qu’il joua elle ne regarda que lui. Pour les abricots, elle y revint seulement quand elle cessa d’entendre la musique.

Une disposition analogue, mais à un moindre degré peut-être, s’est rencontrée plusieurs fois chez les idiots. M. Fodéré en cite un cas dans son Traité du délire; M. Esquirol, dans les leçons cliniques si savantes et si riches d’observation, qu’il faisait il y a quelques années encore, à l’hospice de la Salpêtrière, en rapportait plusieurs exemples.

Les lecteurs, surtout, s’ils sont partisans de la phrénologie, voudront sans doute savoir si, chez notre idiote l’on trouve l’organe de la musique. à en juger par la capacité musicale, l’organe doit exister, et à voir la pauvreté du reste de l’intelligence, on a presque droit de s’attendre à ce que toute la tête de cette femme soit portée au-dessus de l’angle externe des yeux. Eh bien ! Non; l’organe manque : au lieu d’une saillie, c’est plutôt une dépression; nous l’avons constaté nous-mêmes, et pour plus de garantie, nous l’avons fait constater par des anatomistes. Voire même par des phrénologistes. M. Mitivie a voulu que l’on moulât se tête pour la placer dans la belle collection de M. ESQUIROL; elle sera là, tête de femme idiote et muette, donnant un démenti perpétuel à la doctrine de Gall. »

L’auteur : François Leuret

Résumons brièvement la biographie de François Leuret principalement à partir de la Notice rédigée par Ulysse Trélat (1851)1 complété du travail d’historiens de la psychiatrie. Né en 1797 à Nancy, François Leuret grandit dans une famille de 6 enfants, dont le père était boulanger. Après le décès d’un de ses frères destinés par sa mère aux études, c’est lui qui est envoyé au séminaire. Peu enclin aux études de séminariste, il s’intéresse aux sciences. Après le décès de sa mère, il part à Paris pour étudier l’anatomie en 1816. Pour subvenir à ses besoins, il s’engage sans grande conviction dans l’armée en 1817 dans la légion de la Meurthe en garnison à Saint-Denis ce qui lui permet de poursuivre ses études à la Salpêtrière où il écoute avec intérêt les leçons d’Esquirol. Il succède en 1821 à Ulysse Trélat comme interne d’Esquirol. C’est en 1824 qu’il publie avec MM Deguise et Dupuy un travail sur « les effets de l’acétate de morphine »2 puis en 1825 un mémoire sur « les structures de la membrane interne de l’estomac et des intestins »3.

En 1826, il soutient sa thèse sur l’altération du sang4. Il exerce pendant deux ans à Nancy mais revient vite sur Paris pour poursuivre ses recherches. Il devient en 1828, à la mort d’étienne Georget, responsable de la maison de santé Esquirol à Ivry, puis dans les années 1830 prend la direction de la maison de santé du Gros-Caillou. Repéré par Esquirol, ce dernier lui confie le rôle de rédacteur en chef du journal Annales d’hygiène publique et de médecine légale où il publie notamment en 1836 une « note sur les indigents de la ville de Paris »5, « préconisant la réforme du système de l’assistance » suite à l’épidémie de choléra qui a dévasté la France en 1832.

Il publie l’ouvrage « Fragments psychologiques sur la folie » en 1834. Nommé Médecin chef à Bicêtre en 1836 il poursuit son travail sur le système nerveux et l’étude de son sujet en faisant des expériences sur les animaux « depuis l’insecte, jusqu’à la baleine et l’éléphant »6 et publie en 1839 le premier volume de l’Anatomie comparée du système nerveux.

En 1840 paraît l’ouvrage « Du traitement moral de la folie »7, ouvrage qui : « va faire de lui le mal aimé des aliénistes français du XIXe siècle »8. Postel (1993) précise que François Leuret voit dans le malade mental : « un être qui se trompe et qu’il faut remettre dans le droit chemin par tous les moyens y compris la souffrance morale et physique »9.

Cela se manifeste notamment par les douches et les affusions froides considéré comme médiation du traitement moral : « La guérison est due, sans contredit, à la douche d’abord, et ensuite, au soin que j’ai pris, pendant que le malade était dans le bain, de le faire parler sur tous les sujets de son délire ». « La douche ne saurait être considérée comme un remède physique. Elle a agi par la crainte que les malades en ont eue ».

Mais à côté de cela, comme précisé par Thierry Haustgen (2006) « Leuret est l’un des premiers aliénistes à formuler dès 1840, une critique en règle de l’isolement asilaire »10 et précise son propos par un passage du chapitre III de Leuret11 (1840) qui « énumère l’ensemble des méthodes de thérapie occupation-nelle ». Ainsi, nous apprenons avec Brierre de Boismont (1851) que : « des classes de musique, de chant, de dessin, de lecture, de calcul, de déclamation, de travail de toute espèce, sont venues remplir les longues heures de désœuvrement dans lesquelles s’écoulaient les journées de ces pauvres malades »12.

Parallèlement, il continue son travail sur « le traitement des conceptions délirantes » lu à l’Académie de médecine13. Son abnégation face au sort des malades est souligné par Ulysse Trélat en notifiant l’aide de François Leuret auprès d’un patient : « un aliéné de Bi-cêtre guéri par lui, n’avait ni asile ni moyen d’existence : il le recueillit et le nourrit à sa table jusqu’à ce qu’il l’eût mis à même de s’exercer à des fonctions de bureau et de les remplir »14.

Il meurt en 1851 à Nancy à 53 ans d’une « double affection du cœur et du foie ».

Discussion

L’idiotie ou idiotisme en 1835

Pinel faisait la différence entre les troubles causés par une insuffisance du développement mental (idiotie, crétinisme, imbécillité) et ce qui est de l’affaiblissement psychique – la démence – il définissait l’idiotisme comme « l’oblitération des facultés intellectuelles et affectives » et en reconnaissait deux espèces : l’une congénitale (incurable) et l’autre produite pas des excès ou une lésion du crâne ou par des affections morales vives et inattendues (parfois susceptible de guérison)15. étienne Esquirol publie en 1818 l’article « idiotie » dans le dictionnaire des sciences médicales (Esquirol 1818) : « L’idiotie n’est pas une simple maladie, c’est un véritable état dans lequel les facultés intellectuelles ne se sont jamais manifestées, ou n’ont pu se développer assez pour que l’idiot ait pu acquérir des connaissances relatives à l’éducation. Les idiots sont ce qu’ils doivent être pendant tout le cours de leur vie; tout décèle en eux une organisation imparfaite ou arrêté dans son développement. On ne conçoit pas la possibilité de changer cet état… à l’ouverture du crâne on trouve presque toujours des vices de conformation ».

Ce qui caractérise donc l’idiotie pour Esquirol c’est l’immuabilité de l’état mental du sujet : il clarifie ce champ clinique qui même chez Pinel avait été confondu dans certains cas avec la démence acquise.

Un des cas d’idiotie les plus connus à cette époque est celui de Victor, l’enfant sauvage de l’Aveyron, auquel Jean Itard avait tenté de donner une éducation en s’inspirant de la philosophie de John Locke et d’étienne Bonnot de Condillac. C’est dans le Traité des sensations (Condillac 1784) que ce dernier développe la doctrine du sensualisme : il imagine une statue de constitution humaine dotée d’une « âme neuve » qui n’a jamais ressenti la moindre perception ou sensation. Il éveille progressivement cette statue à la conscience en stimulant ses sens. Le chapitre VIII de l’ouvrage est intitulé « d’un homme borné au sens de l’ouïe ». Condillac s’intéresse aux sons; il postule que « l’oreille étant organisée pour en sentir exactement les rapports, elle y apporte un discernement plus fin et plus étendu. Ses fibres semblent se partager les vibrations des corps sonores, et elle peut entendre distinctement plusieurs sons à la fois… les plaisirs de l’oreille consistent principalement dans la mélodie, c’est-à-dire, dans une succession de sons harmonieux auxquels la mesure donne différents caractères. Les désirs de notre statue ne se borneront donc pas à avoir un son pour objet, et elle souhaitera de redevenir un air entier… les sons donneront, par exemple, à notre statue cette tristesse, ou cette joie, qui ne dépendent point des idées acquises, et qui tiennent uniquement à certains changements qui arrivent au corps » (pp. 56-57).

Il n’est pas alors étonnant que François Leuret s’intéresse à cette idiote qui a un talent particulier pour la musique dans le sens où son cas illustre les thèses sensualistes de Condillac et réfute la phrénologie de Gall.

L’article de François Leuret est intéressant à plus d’un titre car il va au-delà de la vision réductionniste d’Esquirol qui n’hésitait pas à dire que les idiots sont : « des êtres avortés, des monstres, au-dessous de la brute » (Esquirol 1838). Il propose l’observation d’un sujet qui, malgré son handicap important dirait-on de nos jours, montre des dons et surtout des émotions, une affectivité. Qualités humaines développées grâce à la stimulation sensorielle par la musique.

Cet article a été repris par Désiré Magloire Bourneville (1891) dans son recueil de mémoires, notes et observations sur l’idiotie. Il relate dans la préface de l’ouvrage qu’arrivé comme médecin de la 3e section consacrée aux épileptiques adultes, aux enfants idiots, arriérés et épileptiques de Bicêtre, il avait voulu rechercher « tout ce qui avait été publié dans notre pays sur l’idiotie aussi bien du point de vue pathologique que sous le rapport pédagogique »16 afin de poser les jalons de l’assistance publique, du traitement médical et pédagogique des idiots à une époque où l’administration ne croit pas encore à la possibilité d’une amélioration de l’état de ces patient ni à leur « éducabilité ». Dans son rapport au congrès national d’assistance publique de 189417 il développera ses théories sur les pratiques de stimulation sensorielle pour éduquer les enfants idiots (odorat, toucher, sons, musique, etc.).

Le syndrome savant

Ce type de capacité exceptionnelle décrit chez des patients déficitaires est maintenant nommé « syndrome savant ».

Régulièrement des cas d’enfants présentant un syndrome savant sont évoqués dans la presse : Hélios, enfant avec syndrome d’Asperger âgé de 9 ans (Léouffre 2014) : Les notes de la « Marche turque » de Mozart emplissent de leur puissance le petit salon. Vigoureux, les doigts d’Hélios courent sur le piano. L’enfant fait corps avec l’instrument. D’ordinaire peu expressif, son visage s’illumine à la mesure de sa virtuosité. Le garçon n’a pourtant jamais appris les notes de musique ni le solfège. Un miracle en soi. Dans un coin de la pièce faiblement éclairée – trop de lumière agresse l’enfant –, ses grands-parents et sa mère se recueillent autour du petit prodige. Ils restent toujours aussi fascinés par son talent hors normes. En chœur, ils racontent : « à 3 ans, il écoutait "Ah ! vous dirais-je maman" quand, soudain, il a couru vers le piano et reproduit la comptine ! Sa main droite tapait la mélodie, la gauche improvisait des accords. Nous sommes restés médusés. »18

Oliver Sacks (2007) définit le syndrome savant : « Ce qui caractérise les syndromes sa-vants-et c’est même leur caractéristique défi-nitoire : c’est que le renforcement de certaines compétences se fait pendant l’altération ou le moindre développement de moindres compétences. Les capacités renforcées par le savan-tisme sont concrètes alors que celles altérées sont abstraites ou linguistiques »19.

Darrold A. Treffert (1989) consacre à la musique le chapitre 2 (pp. 16-35) de son ouvrage consacré au syndrome savant. Il s’agit d’une série de présentation de cas exceptionnels. Le premier cas relaté est paradigmatique : à la fin du XIXe siècle, Tom, un jeune pianiste aveugle de 16 ans dont le vocabulaire ne comporte pas 100 mots mais dont le répertoire est de plus de 5 000 pièces. Il fait preuve d’une mémoire absolue pour la musique et se souvient de chaque air qu’il a entendu. Treffert relate des cas de génies précoces mais aussi de génies musicaux qui apparaissent après une lésion cérébrale. Le cas le plus approchant de celui de Leuret est le cas « L », une jeune femme ayant un QI très bas, extrêmement limitée dans son expression, qui pouvait jouer au piano tous les airs qu’elle entendait et connaissait.

Mais les personnes atteintes de syndrome savant peuvent-elles composer ? Treffert rapporte une étude de Beate Hermelin et al. De 1986 incluant 5 savants musicaux âgés de 18 à 58 ans avec un QI moyen de 59 comparés à des étudiants en musique de 9 à 17 ans. Les « savants se sont montrés supérieurs dans l’invention de nouvelles mélodies et cela indépendamment de leur niveau intellectuel ».

Oliver Sacks (2007), dans son ouvrage Musi-cophilia, s’intéresse aux dons exceptionnels de certaines personnes. Il relate des stupéfiantes éclosions ou libérations de talents musicaux chez des patients dont le cerveau présente des signes de dégénérescence dans les zones fontales et notamment dans les démences fronto-temporales au fur et à mesure que les facultés d’abstraction et les aptitudes langagières régressent.

Le syndrome de Williams et Beuren

Les personnes atteintes du Syndrome de Williams et Beuren ont une hypersensibilité au bruit et des dispositions pour la Musique. Cette maladie génétique rare (1/20 000) est due à une microdélétion chromosomique du chromosome 7. Les personnes qui sont atteintes de ce syndrome présentent une dys-morphie, des anomalies cardiovasculaires (sténose aortique), un retard psychomoteur avec un défaut des repères visuospaciaux contrastant avec un bon niveau de langage; voire même une locacité et une appétence au contact verbal. Ces personnes sont fréquemment douées de dons musicaux.

Capacités musicales des autistes

Dès sa première description du syndrome en 1943, Léo Kanner (Kanner 1943) mentionne la surprenante mémoire musicale de certains autistes. Le cas 9 pouvait dès l’âge de 18 mois reconnaître 18 symphonies.

Bernard Rimland (Rimland 1978) rechercha des capacités savantes chez 5 400 enfants autistes. à l’aide d’un questionnaire rempli par les parents, il trouve 9,8 % de savants. étudiant une cohorte de 119 de ces patients, il trouve 32,7 % de capacités musicales souvent liées à une mémoire phénoménale. Les liens entre capacités savantes et autisme sont fréquentes et parmi celles-ci ce sont les capacités musicales les plus fréquentes conclut Treffert (1989).

Oliver Sacks (2007) aborde le problème des « vers (worms) musicaux » ou thèmes musicaux (indicatif d’une émission, sonal publicitaire) répétitifs et intrusifs qui reviennent en boucle dans l’imaginaire musical et produisent ou entraînent des fredonnements. Il souligne à quel point les individus atteints d’autisme, mais aussi de TOC ou de syndrome de Gilles de la Tourette peuvent s’accrocher à un son pendant plusieurs semaines. Les enfants autistes sont très sensibles aux Jingles et fredonnent très fréquemment. Il rapporte des cas d’autistes ayant des capacités musicales développées mais, relatant des conversations qu’il a eu avec Temple Grandin qui apprécie « intellectuellement » la structure de pièces musicales de Bach, il note les difficultés pour les personnes Asperger d’éprouver les émotions liées à la musique. Laurent Mottron (2009) caractérise l’autisme même comme une « augmentation des processus perceptifs » (enhanced perceptual processing) et note une supériorité de certains autistes dans la discrimination des sons parallèlement à des capacités mnésiques très développées. Il souligne la capacité des autiste savants à maitriser les codes et leur structure dont le code musical pour les instrumentistes et compositeurs.

Pamela Heaton (Heaton 2009) évalue les potentialités musicales ainsi que la mémoire musicale des enfans autistes qui ne relèvent pas du syndrome savant. Elle fait l’hypothèse qu’une attention précoce et atypique focalisée sur la perception de la musique différencierait les enfants avec autisme de ceux qui ont un développement normal. Depuis 1979 des études montrent que les enfants avec autisme ont des réponses supérieures aux « neurotypiques » sur les tâches musicales comme la reproduction des mélodies atonales. De même l’oreille absolue qu’on retrouve dans le syndrome savant est plus fréquente chez les personnes avec autisme. Heaton (Heaton 2007) a également montré que les enfants porteurs d’un trouble du spectre autistique pouvaient facilement acquérir la compréhension des règles de l’harmonie musicale occidentale. La question du partage de l’émotion musicale est difficile à aborder néanmoins on ne peut que constater la motivation importante des personnes avec autisme pour écouter de la musique. Les études faites sur les autistes présentant un syndrome savant ont permis de constater que les autistes possédaient fréquemment des dons musicaux inexploités.

Conclusion

Oliver Sacks insiste sur le fait que les réactions émotionnelles à la musique procèdent d’un réseau neuronal très étendu commun à la fois aux régions corticales et sous corticales. Les pertes sélectives de l’émotion musicale aussi bien que l’apparition soudaine de musicophilie autorisent à penser que les réactions émotionnelles à la musique reposent sur des mécanismes physiologiques hautement spécifiques – distincts de ceux qui régissent la réactivité émotionnelle en général.

La sensibilité et les capacités musicales des personnes qui présentent des lésions cérébrales, ou qui souffrent d’un syndrome autistique devraient nous inciter à aborder le soin en tenant compte de cette spécificité et en leur proposant selon les cas une éducation musicale ou de la musicothérapie.

Liens d’intérêt

Les auteurs déclarent n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


1.

Trélat U. Notice sur François Leuret médecin Chef à l’Hospice de Bicêtre. Baillière, Paris 1851, 29 p.

2.

Ibid., p. 10.

3.

Leuret François, Essai sur l’altération du sang, Thèse inaugurale, Paris 1826.

4.

Trélat Ulysse, Op. cit., p. 11.

5.

Haustgen Thierry, François Leuret (1791-1851), Annales Médico Psychologiques, 164 (2006), p. 789.

6.

Trélat Ulysse, Op. cit., p. 17.

7.

Leuret François, Du traitement moral de la folie, 1840, JB Baillières, Paris, 462 p.

8.

Postel, Jacques, Quetel Claude, Histoire de la psychiatrie, Paris : Privat, p. 667.

9.

Ibid.

10.

Haustgen, Op. cit., p. 790.

11.

Leuret François, Op. cit., p. 169-185.

12.

Brierre de Boismont A, Notice bibliographique sur M.F. Leuret, Annales Médico-Psychologiques, 1851, 9, pp. 512-527.

13.

Trélat Ulysse, Op. cit., p. 19.

14.

Ibid., p. 24.

15.

Dictionnaire des sciences médicales, Dewaert, Bruxelles t. 8, p. 157-165.

16.

Bourneville DM, Recueil de mémoires, notes et observations sur l’idiotie, volume 1, Paris : Alcan, 1891, p. 399-401.

17.

Id., Assistance, traitement et éducation des enfants idiots et dégénérés, Rapport fait au Congrès national d’assistance publique, Session de Lyon, juin 1894, Coll. Bibliothèque d’Education Spéciale, no 4, Alcan, Paris, 1895.

18.

Léouffre Isabelle, Hélios, 9 ans, enfant prodige, 2014, Paris Match, 20/5/2014.

19.

Sacks, 2007, p. 210.

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