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Numéro
Perspectives Psy
Volume 56, Numéro 3, juillet-septembre 2017
Page(s) 241 - 247
Section Articles originaux
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/201756241
Publié en ligne 27 février 2018

© GEPPSS 2017

Coline a 6 ans lorsque je la rencontre pour la première fois. Elle ressemble à une petite tortue, tant elle semble « carapacée » et effrayée. Elle est pratiquement mutique, présente un retard de développement et un retrait relationnel important. Nouer le contact avec elle est très difficile. Comment créer une relation de confiance ? Comment comprendre ce qu’elle vit ? Comment expliquer que Coline évite catégoriquement le contact avec les autres ? Comment les théories de l’attachement peuvent-elles aider le clinicien à contacter le monde interne de l’enfant à partir de la compréhension de son histoire et de son vécu ?

L’attachement est une des composantes du lien parent-enfant qui porte sur la constitution du sentiment de sécurité. L’enfant a besoin de s’attacher affectivement à un adulte pour survivre. Il met donc en place des stratégies afin de rétablir la proximité avec l’adulte qui s’occupe principalement de lui (la figure d’attachement) en cas de détresse. Les stratégies primaires qui aident à la constitution du lien d’attachement sont du type : pleurer, crier, tendre les bras, s’approcher, suivre, attraper, sourire (Tereno, Soares, Martins, Sampaio, et Carlson, 2007). Si la figure d’attachement répond adéquatement au besoin de proximité de l’enfant dans ce moment de détresse, en d’autres termes, si les stratégies primaires sont efficaces, l’enfant développe avec son parent un attachement de type sécure. Si ce n’est pas le cas, l’enfant met alors en place des stratégies secondaires. Il existe deux types de stratégies secondaires : soit l’enfant hyperactive ses comportements d’attachement, comme s’il se disait : « je vais manifester ma détresse plus fort afin qu’on y réponde » et cela donne lieu à la création d’un attachement de type insécure ambivalent-résistant; soit, l’enfant désactive ses comportements d’attachement, comme s’il se disait : « manifester ma détresse ne fonctionne pas, alors j’arrête », et cela donne lieu à la création d’un attachement de type insécure évitant. Mais que se passe t-il dans le cas où il y a échec des stratégies primaires et secondaires, si aucune des stratégies que l’enfant a pu mettre en place ne fonctionnent ? C’està-dire, si les réactions de sa figure d’attachement sont totalement imprévisibles ? L’absence de stratégie s’observe dans les cas de ce que Main (1998) appelle l’attachement désorganisé. L’enfant ne présente aucune stratégie face à la peur, son comportement est comme désorganisé, désorienté. Il mettra en place, bien plus tard, vers 4-5 ans, des stratégies de survie extrêmement coûteuses psychiquement (Solomon et George, 1999, cités par Guédeney et al., 2012). L’attachement désorganisé donne lieu à plusieurs évolutions possibles : le type contrôlant-punitif : l’enfant est décrit comme un petit tyran, il tente de contrôler entièrement son environnement imprévisible. Il peut même donner l’impression de rechercher les coups en cas de maltraitances, comme s’il se disait que ne pouvant contrôler les coups, il peut au moins contrôler le moment où ils arrivent. Une autre stratégie est du type caregiving compulsif, l’enfant devient le parent de son propre parent, et enfin, les comportements de sexualisation.

Nous étudierons ici le cas de Coline, une enfant placée, ayant vécu des violences dans sa toute petite enfance et dont la mère présente des traumatismes non-résolus. Nous nous appuierons sur les théories de l’attachement et la clinique du traumatisme afin d’analyser le cas.

Traumas précoces pour Coline

Histoire de traumatisme non résolu chez la mère

Lorsque je la rencontre, je commence avec Coline une psychothérapie en individuelle et reprends la référence de la situation car la psychologue qui s’en occupait jusque-là change de service. Je comprendrai plus tard que ce changement de psychologue dans la vie de Coline, fait suite à une série de ruptures et de séparations qu’elle a déjà eu à affronter depuis toute petite.

La mère de Coline se retrouve enceinte à l’âge de 18 ans, le père la quitte alors qu’elle est enceinte de trois mois. Elle décide par la suite de déménager dans une autre région et rencontre un nouveau compagnon. Celui-ci est très violent avec elle. Coline recevra ses premiers coups dans le ventre de sa mère. Il a été rapporté que Coline aurait été secouée dans les premiers mois de sa vie par ce nouveau compagnon. Lorsque Coline a cinq mois, sa mère part dans un foyer maternel et y restera avec elle jusqu’à ses huit mois. à huit mois, Coline est accueillie au village de l’enfance, puis placée dans une famille d’accueil-relais à la demande de la mère car celle-ci est en grandes difficultés avec sa fille. En effet, Coline ne sourit pas, elle présente de graves troubles du sommeil, des troubles de l’alimentation et des épisodes de pleurs sans fin. La mère pourra dire qu’elle ne comprenait plus sa fille, Coline ne sollicitait pas sa mère et évitait même le contact physique avec elle. Dans la famille d’accueil-relais, et alors que Coline était en surpoids juste avant le placement, elle commence à refuser de se nourrir et perd beaucoup de poids.

Lorsque Coline a onze mois, sa mère la reprend car elle a un nouvel appartement et un nouveau compagnon. Mais à l’âge de deux ans, Coline retourne en famille d’accueil, de nouveau à la demande de la mère qui dit ne toujours pas comprendre sa fille et ne pas réussir à s’occuper d’elle. Il reste néanmoins difficile de retracer précisément le parcours de Coline, en effet, la maman a des difficultés à se repérer dans le temps et se remémorer les faits. Actuellement, Coline est toujours placée chez l’assistante familiale où elle est arrivée à deux ans. Elle est arrivée à l’hôpital de jour à l’âge de deux ans et demi.

En ce qui concerne la maman, elle se décrit comme ayant été une enfant renfermée sur elle-même. Elle raconte qu’elle se cachait sous les tables et mettait les chaises devant elle au domicile familial tant elle avait peur. Elle parlait peu. Elle a commencé à fuguer de chez elle à l’âge de 12 ans et un suivi AEMO a été mis en place jusqu’à ses 17 ans et demi. Lorsque nous rencontrons la mère de Coline, elle est comme figée, glacée. Elle a des yeux qui regardent dans le vague. Elle parle très peu, nous fait penser à un fantôme tant elle semble désincarnée. Elle pourra dire lors d’un entretien, se rappelant sa propre enfance : « je suis Coline plus tard ». Les propositions de rencontre avec la maman sont souvent rejetées. Elle nous explique qu’elle a très peur que les rendez-vous avec sa fille l’obligent à se remémorer les épisodes de violences physiques dont elle a été victime dans la petite enfance de Coline. Bien que nous lui assurions que nous n’aborderons aucun sujet dont elle ne souhaite pas parler, il reste très difficile pour elle de venir nous rencontrer avec sa fille. Nous nous demandons si la simple présence de Coline ne suffit pas à réactiver les souvenirs traumatiques pour elle.

Relation d’attachement entre Coline et sa mère, entre rupture et chaos

Selon Bonneville (2012), Coline a vécu ses premières années de vie dans un environnement chaotique et imprévisible, ce qui, nous le verrons, a entraîné une vision chaotique et menaçante du monde (Miljkovitch, Dugravier et Mintz, 2010). Elle a été victime de violences et a assisté à des épisodes de violences conjugales. Elle a vécu des périodes de séparations avec sa mère, se retrouvant dans un environnement inconnu. Le fait qu’elle commence à perdre du poids, alors qu’elle était en surpoids est un signe de refus alimentaire qui se retrouve dans les troubles de l’attachement suite à une séparation. Les comportements de refus de contact, les troubles du sommeil, les pleurs sans fin, l’absence de sourire… décrits par la mère lorsque Coline est petite font penser à un attachement désorganisé. Nous pourrions dire que la mère de Coline présente des traumatismes non résolus. Les traumatismes vécus par la mère sont significativement associés aux symptômes de traumatismes psychologiques manifestés par l’enfant; selon Lacharité et Ethier (2007), ces situations ont un impact hautement perturbateur sur le développement des enfants. Les traumatismes non résolus de la mère se transmettent à l’enfant à travers des conduites incohérentes, dissociées et effrayantes du point de vue de l’enfant (Main et Hesse, 1990; Lyons-Ruth et Jacovitz, 1999, cités par Lacharité et Ethier, 2007). La mère de Coline illustre tout à fait cette notion effrayant-effrayé. Son attitude effrayée, cette sensation qu’elle donne d’être absente, dissociée, peut la rendre effrayante pour son enfant. Bekhechi, Rabouam, et Guédeney (2010), expliquent également que le fait que la mère vive des violences, peut avoir un impact sur la qualité de son caregiving, ce que les auteurs appellent les atteintes traumatiques du caregiving. Ces atteintes peuvent entraîner chez la mère des représentations internes distordues de l’enfant. La mère peut ainsi vivre l’enfant comme un tourmenteur ou un bourreau potentiel. Ces mères risquent donc de présenter un caregiving désorganisant. Dans le cas de la mère de Coline, l’un des signes de ce caregiving désorganisant est le fait qu’elle dise ne pas comprendre sa fille. Ceci fait penser à une difficulté pour la mère d’être sensible aux signaux de détresse de sa fille. La sensibilité fait partie des qualités utiles pour fournir une base de sécurité à l’enfant (Schofield et Beek, 2011), elle est également prédictive de la qualité de l’attachement de l’enfant (Guédeney, Tereno, Tissier, Guédeney, Greacen, Saïas et al., 2012).

Analyse du transfert

Lorsque Berger (2008), définit les traumatismes relationnels précoces, il utilise l’expression partagée entre la terreur du contact et la terreur du rejet ce qui illustre très bien le cas de Coline.

Au début des rencontres, Coline est plutôt évitante, elle me regarde peu, parle à peine, se montre très réservée. Si je lui pose des questions, elle ne répond pas et continue son jeu, j’ai tout simplement l’impression de ne pas exister. Puis quelques regards commencent à apparaître, puis des jeux partagés, des histoires inventées à deux et même, au bout de quelques mois, des rires. Coline montre de grands progrès durant les trois premiers mois de prise en charge à raison de deux séances par semaine. Puis tout à coup, sans raisons apparentes pour moi, elle refuse catégoriquement de me suivre pour les séances de psychothérapie. Je n’avais pourtant noté que des améliorations : « Coline est contente de venir », « Coline rit », « Coline me parle de ses copines à l’école »… S’ensuit alors une longue période de ce que j’ai nommé après coup « la thérapie dans le jardin ». J’ai ainsi passé plusieurs séances à suivre Coline dans le jardin (car elle ne voulait pas venir avec moi dans le bureau), à marcher derrière elle tout en essayant d’être en relation avec elle, de comprendre, de lui parler, pendant qu’elle disait « tais-toi » et se bouchait les oreilles. à cette période, je commence à redouter toutes les rencontres avec Coline mais, soutenue par l’équipe, j’essaie « d’accueillir » tranquillement ce qu’elle me fait vivre. J’essaie de lui montrer que j’entends son rejet mais qu’il ne me déstabilise pas, qu’il ne m’empêche pas de rester auprès d’elle et qu’elle peut me faire confiance. à l’époque, ce fut une rude épreuve pour moi, Coline montrait un grand repli, un rejet de toute communication avec moi et chacune de mes paroles ou même de mes regards semblait l’agresser. Et si Coline tentait de me faire revivre quelque chose qu’elle-même avait dû vivre : le rejet ? J’ai vécu cela comme un test de sa part, une épreuve à passer pour qu’elle puisse évaluer si j’étais bien digne de confiance.

L’accueil des expériences traumatiques en psychothérapie : le cas de Coline « partagée entre la terreur du contact et la terreur du rejet »

Reviviscences des mémoires traumatiques

Enfin, au bout de presqu’un mois, Coline accepte à nouveau de venir en thérapie. Et c’est à ce moment que les scénarios qu’elle commence à jouer me permettent de mieux comprendre ses expériences passées et ses représentations mentales du soi, de l’autre et des interactions : les Modèles Internes Opérants. Il existe en effet des liens systématiques entre l’organisation précoce de l’attachement, les processus représentationnels et les narratifs au cours de l’enfance (Bretherton et Waters, 1985, cités par Main, 1998). Coline commence d’abord par jouer avec les poupées, souvent les mêmes histoires; elle prend les deux poupons, le plus grand est la maman du plus petit : « c’est un bébé qui a un bébé » m’explique-t-elle. Puis, comme un rituel, au début de chaque séance, elle prend les deux poupons et les cache sous la table avec une couverture, je ne dois pas les regarder, surtout pas, il faut qu’ils restent bien cachés. Je comprends petit à petit que les deux bébés (la maman et son enfant) sont en danger et qu’il faut les protéger en les cachant. Les bébés restent cachés là pendant toute la séance et parallèlement, Coline commence à mettre en place des jeux où elle recherche activement la communication avec moi, mais une fois obtenue, la rejette. Elle se protège ainsi de mon regard en se cachant sous la table, « il faut pas que tu me vois », puis elle laisse sciemment dépasser un pied ou une main et me demande : « tu me vois ? ». Elle se cache dans le placard et me demande : « tu m’entends ? »; « je suis pas là ! ». Elle prend le téléphone et fait semblant de m’appeler, elle montre de l’anxiété si je ne réponds pas tout de suite mais dès que je décroche et commence à parler, elle raccroche. Plusieurs fois, elle fait des jeux où elle m’explique qu’elle « construit des barrières ».

Elle semble toujours partagée entre une recherche active du contact et l’angoisse que cela lui procure. Toute la première année de psychothérapie, je dirai qu’une grande partie de mon travail avec Coline a consisté en le fait d’essayer de comprendre quel était le moyen de me tenir à la bonne distance, ni trop loin, ni trop près. Après plus d’un an de thérapie, Coline commence à pouvoir me livrer des expériences traumatiques à travers les scénarios qu’elle met en place, toujours avec les poupées. En voici le résumé :

Elle prend une des poupées qu’elle jette violemment par terre car elle la trouve « moche » et lui donne un coup de pied dans le ventre. Puis elle la reprend et la jette tout en haut du placard : « il est méchant ». Puis elle m’explique que la mère (qu’elle est en train de jouer) « abandonne » le bébé parce qu’il l’« énerve ». Puis elle dit qu’elle va « couper les mains et les pieds » de ce bébé, elle prend un marteau et le tape avec. Les violences qu’elle montre sont justifiées par Coline parce que le bébé est « pas gentil, vilain ». Si j’essaie d’intervenir dans son scénario pour créer un personnage qui s’occupe du bébé rejeté, Coline se met très en colère. Mais finalement, elle pourra accepter que je mette le bébé à l’hôpital pour que quelqu’un le soigne. Ensuite, Coline dit que la maman « veut reprendre » le bébé, puis finalement change d’avis parce qu’« elle ne l’aime pas ». Elle finit par « reprendre » le bébé et le rejette par terre : « il est mort ». Si je demande à Coline pourquoi le bébé est mort, elle me répond : « parce qu’il est vilain ». Au cours de certaines séances, le rejet très fort contre le « bébé » se déplace vers moi et Coline se cache dans le placard, me demandant de me taire : « tais-toi, arrête, t’es vilaine ». Après plusieurs séances comme celle-ci, Coline décide de dessiner sa mère : « je la fais tout gris; je la veux plus maman; je préfère Catherine (son assistante familiale); je grabouille tout pour plus aller la voir; je la veux plus maman; je lui mets un peu de violet ça va faire moche ».

Mise en lumière des fantômes à travers le retour de la mémoire traumatique

Coline commence, grâce à la base de sécurité créée par ma présence, à pouvoir raconter les expériences traumatiques de sa toute petite enfance. Puis, petit à petit, elle peut commencer à accepter une figure bienveillante dans ses scénarios, et enfin, exprimer sa colère contre sa mère et non plus contre moi ou contre le « bébé ». Ce que je comprends, c’est que le fait de remettre en scène les souvenirs traumatiques (fussent-ils inconscients), dans un cadre sécurisant, permet à Coline de sortir de la position d’identification à l’agresseur dans laquelle elle était (Fraiberg, 1999), et d’exprimer sa colère contre sa mère. Comme l’explique Fraiberg dans son ouvrage Fantômes dans la chambre d’enfants : nous savons à présent qu’un nombre très important des désordres émotionnels les plus sévères et les plus résistants chez les enfants et les adultes peuvent être rapportés aux désordres du développement et aux conflits survenant lors des deux premières années de la vie. Le manque d’expériences sensorielles précoces, les obstacles à la formation de l’attachement humain, et les conflits entre le bébé et ses partenaires apparaissent comme des thèmes récurrents dans l’histoire du développement de beaucoup d’enfants. Un parent et son enfant peuvent se retrouver en train de rejouer une période ou une scène d’une autre époque avec un autre groupe de personnages. C’est ce que l’auteur appelle les fantômes. Dans le cas de Coline, nous pouvons imaginer l’existence de fantômes dans la nursery, et lorsque Coline rejoue en séance les scénarios violents avec les bébés, nous pouvons penser qu’elle semble possédée par ces fantômes du passé. Nous pouvons espérer aussi que le fait de le rejouer, dans le cadre d’un accompagnement thérapeutique, permettra à Coline plus tard, si elle devient maman, de ne pas rejouer cette tragédie avec ses propres enfants. Ce que nous montre Coline en séance, lorsqu’elle prend le rôle de maman qui s’occupe des bébés, c’est qu’elle semble aux prises avec les terreurs de [son] enfance. Comme si elle avait formé une identification pathologique avec les ennemis dangereux et agressifs de [son] moi. Dans ces cas d’identification à l’agresseur, nous voyons que Coline se souvient des sévices, mais ce qui n’est pas remémoré, c’est l’expérience affective qui s’y associait. Les affects d’origine sont réprimés. Le travail thérapeutique consistait pour moi donc, à ranimer ces affects pour Coline. Mes interventions thérapeutiques auprès de Coline, consistaient à verbaliser ce que pouvaient ressentir les « bébés » face à la mère qu’elle mettait en scène. J’intervenais donc en disant « comme il doit avoir peur ce bébé », « peutêtre se sent-il très rejeté », « il doit être terrifié ». Selon Miljkovitch (2009), Bowlby comprend les manifestations de l’enfant comme une organisation défensive, une stratégie face à des événements de vie réels et non comme des fantasmes anarchiques déconnectés de la réalité. C’est dans cette optique que j’ai considéré les scénarios de Coline. J’ai pris le parti de considérer ces scénarios comme retraçant des événements de vie réels. Il est donc possible qu’elle les ait vécus. Est-il inimaginable, que, sous la colère, le compagnon violent de sa mère à l’époque (qui est actuellement en prison pour homicide volontaire), ait pu prononcer de telles phrases et que Coline ait réellement eu peur qu’on lui coupe les mains et les pieds ?

Lorsque Coline recrée avec l’autre le type de relation qu’elle connaît

Au vu des manifestations de Coline lorsqu’elle était enfant, et des éléments d’anamnèse que nous avons recueillis, nous pouvons penser que Coline a pu vivre des expériences de peur sans solution dans lesquelles, sa figure d’attachement, sa mère, était pour elle, à la fois source de terreur et havre de sécurité. Ce que Coline remet en jeu dans la psychothérapie à travers cette terreur du contact et du rejet permet d’imaginer que Coline a été exposée de manière répétée à cette peur sans solution et que ces expériences ont en partie participé à la construction de ses Modèles Internes Opérants actuels. En effet, pour Miljkovitch (2009), les conceptualisations de Bowlby permettent aussi de comprendre pourquoi une personne peut être amenée à reproduire des modes d’interaction néfastes. Ces conceptualisations apportent au clinicien des clés thérapeutiques qui permettent d’aider le patient à sortir des schémas relationnels qu’il connaît et qu’il a l’habitude de reproduire.

Trauma et attachement, entre symptômes et survie psychique

Guédeney (2010) dit qu’il existe des points communs importants entre la sémiologie des traumatismes (PTSD) précoces et certains troubles de l’attachement. Cette vision clinique, éclairée par les théories de l’attachement se retrouve également dans le livre de Blaustein et Kinniburgh (2010) sur le traitement des traumatismes chez les enfants. En effet, les auteurs expliquent que l’enfant se serait développé autour du traumatisme, les symptômes que les enfants montrent étant une tentative réussie de s’adapter à leur monde : une adaptation développementale. Ainsi, ce que nous identifions dans le comportement de l’enfant comme une pathologie, est en fait un fonctionnement de survie pour son cerveau qui doit faire face à des situations de stress extrême. Deux points me semblent importants à retenir de la vision attachementiste en lien avec le traumatisme. Le premier est que les troubles de ces enfants ont un sens si nous prenons en compte le contexte dans lequel ils sont apparus : une lecture des symptômes de ces enfants à travers le prisme du traumatisme et de l’attachement permettrait de comprendre les expériences précoces qu’ils ont pu vivre. Le second point porte sur le fait que ces troubles, qui sont aujourd’hui un problème et demandent une lourde prise en charge, ont été à une époque une solution à leur survie psychique. Ces constatations cliniques sont corroborées par certaines recherches en neurosciences sur le fonctionnement du cerveau dans des situations de stress extrême (Anda, Felitti, Bremner, Walker, Whitfield, et Perry cités par Blaustein et Kinniburgh, 2010; Berger, Castellani, Ninoreille, Basset, Frere-Meusnier, et Rigaud, 2010; Salmona, 2013).

Type de relation établie entre Coline et son assistante familiale

Quand je repense à ce début de psychothérapie difficile mais aussi aux moments où la relation a pu se simplifier avec Coline, je me dis que son assistante familiale a fait un travail formidable. Ce que je comprends et observe de la relation d’attachement de Coline envers Catherine, c’est qu’elle est dans l’ensemble sécure. Par exemple, Coline va rechercher la proximité avec son assistante familiale dans les moments difficiles, c’est ce que j’ai pu observer dans les entretiens où Coline allait sur les genoux de Catherine dans les moments où nous abordions des sujets source d’anxiété pour Coline. Ce qui ne change pas, c’est le refus du contact : Catherine, nous explique qu’elle peut à peine toucher Coline dans certains moments. Et surtout pas le cou et la gorge, elle se demande même si Coline n’a pas été victime de tentatives d’étranglement tant le contact à ces endroits lui est totalement insupportable. Son assistante familiale dit que Coline est dans l’ensemble agréable à la maison. Cependant, il persiste certains moments où Coline peut se montrer exécrable et tenter de tout contrôler. Le pire moment a été, l’été dernier. Elle a eu la « mauvaise idée » dit-elle de dire à Coline au début du mois de juillet qu’elle irait passer une semaine chez une autre dame au mois d’août (famille d’accueilrelais). Catherine explique qu’à la seconde où elle avait dit cela à Coline, celle-ci leur a fait vivre l’enfer à la maison. D’après ce que me raconte Catherine, je comprends que dans l’ensemble, Coline est plutôt calme et sécure à la maison. Mais quand Coline se sent très stressée, elle montre à nouveau les comportements de type contrôlant-punitif de l’attachement désorganisé. Elle casse ses jouets, fait des crises de colère, refuse d’écouter et se montre opposante. Il semblerait qu’en état de grand stress, et surtout quand la peur d’être abandonnée resurgit, Coline montre de nouveau des fonctionnements du passé, avec mise en place de stratégies contrôlantes.

Avant de conclure, il me paraissait important de préciser qu’au moment où elle est accueillie dans le service, Coline présente des symptômes d’allure autistique, qui laissent planer un doute quant à un possible diagnostic d’autisme pour elle. Cependant, son évolution positive permettra de confirmer le fait qu’elle n’est pas autiste. En effet, d’après Wahl, Isnard et Guédeney (2010), les troubles de l’attachement peuvent être considérés comme modèle explicatif partiel des troubles d’allure autistique et donc distincts de l’autisme.

Conclusion et perspectives cliniques

Cela peut être un défi de construire une relation thérapeutique avec des enfants ayant un attachement désorganisé et ayant vécu des expériences précoces traumatiques. Bonneville (2012) a constaté cette difficulté : leurs premières expériences relationnelles ayant été traumatogènes, la rencontre avec un autre peut être, pour eux, vécue comme potentiellement traumatique. Elle explique ainsi : « il faut considérer que ces enfants manquent cruellement des capacités internes pouvant leurs permettre de tirer bénéfice d’une relation thérapeutique qui aurait pour objectif de promouvoir d’emblée la mise en représentation des traumatismes précoces; toute invitation à l’activité de penser déclenche une angoisse considérable, car elle implique une activité de représentation qui risque de convoquer aussitôt des réminiscences de scènes traumatiques ». Je comprends maintenant la raison pour laquelle il a été impossible pour Coline de me suivre pour la thérapie après plusieurs mois de prise en charge : elle devait commencer à s’attacher à moi. Aujourd’hui, Coline vient toujours facilement en thérapie. Elle vient vers moi, me dit bonjour de manière joyeuse et affirmée. Elle peut même se plaindre à son assistante familiale si je suis absente. En définitive, mon travail a eu pour but de donner un sens aux comportements à priori insensés de Coline, en les mettant en lien avec les représentations issues de son histoire. être thérapeute, c’est offrir une base de sécurité, tout en restant conscient que le mode d’entrée en relation actuel de l’enfant traduit bien souvent ses premières expériences d’interaction au monde. Enfin, si nous devions résumer, nous pourrions dire que les symptômes de Coline appartiennent à plusieurs tableaux cliniques : celui de l’attachement désorganisé, celui du syndrome de stress post-traumatique et celui des troubles envahissants du développement. Ce qui me paraît essentiel, lors du suivi d’enfants présentant des tableaux cliniques aussi complexes, c’est l’importance d’une prise en charge multiple, pluri-professionnelle avec soutien à la parentalité et intégrative. Par intégrative, j’entends, intégrant plusieurs visions théoriques.

Remerciements

Je remercie chaleureusement Antoine et Nicole Guédeney pour le précieux savoir qu’ils m’ont transmis.

Liens d’intérêt

Les auteurs déclarent n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.

Références

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