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Numéro
Perspectives Psy
Volume 56, Numéro 3, juillet-septembre 2017
Page(s) 201 - 202
Section Le rétablissement en psychiatrie : le définir et le soutenir
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/201756201
Publié en ligne 27 février 2018

Le concept de « rétablissement », qui alimente une grande partie de l’actualité du paysage psychiatrique contemporain de propositions globalement fédératrices (Marie Koenig, dans son article, évoque « le pouvoir de rassemblement du rétablissement ») a émergé au point de rencontre de différents courants, en apparence fort éloignés1. Parmi eux figurent :

– Un courant politique d’un côté. Il est représenté par les mouvements d’usagers de la psychiatrie américaine des années 70 au sein desquels figure notamment celui des « survivant de la psychiatrie ». Ce mouvement, celui d’une révolte face à un système de soin considéré comme excessivement paternaliste, s’est positionné contre toute attitude ou système qui priverait de façon abusive le sujet de l’exercice de sa liberté, de ses choix. Ces associations sont ainsi venues défendre le droit pour tout un chacun d’exercer son « autodétermination » (empowerment), condition sine qua non du rétablissement.

– Un courant scientifique d’autre part, celui des données issues des premières études longitudinales, dans les années 80, qui portaient sur le devenir des personnes touchées par un trouble psychiatrique sévère, notamment schizo-phrénique. Ces études, qui ont souligné l’existence d’un grand nombre d’évolutions favorables de troubles considérés jusqu’alors comme incurables, sont venues, d’une certaine manière, soutenir le positionnement plus politique des usagers, en invitant également à ne pas priver systématiquement le sujet de son libre arbitre et à ne pas l’enfermer dans la prédiction auto-réalisatrice d’un destin sombre et sans espoir, qui justifierait jusqu’à la mort le recours à un système de soin prothétique et protecteur.

Si les définitions de ce que signifie de « se rétablir » d’un trouble psychiatrique sévère abondent et s’il n’est sans doute pas possible d’en dégager une définition absolument consensuelle (l’article de Nicolas Franck souligne ce point de façon détaillée), il est fréquent de retenir que « se rétablir » ne correspond pas nécessairement à une rémission symptomatique ou même fonctionnelle. En revanche, se rétablir désignerait un processus subjectif, « une configuration complexe faite de multiples détours » (comme le soulignent M.-C. Castillo et Marie Koenig), un « combat », évoluant selon un rythme propre à chacun, par lequel un sujet touché par l’émergence et l’installation d’un trouble psychiatrique sévère trouve les moyens à la fois de « faire face » de façon créative à sa pathologie et, d’autre part, échappe ou se dégage d’une identité de malade psychiatrique liée à une fréquentation assidue du système de soin.

Se pose alors la question des dimensions susceptibles d’entraver ou soutenir un tel processus. Et c’est peut-être sur ce plan que réside un apport très important de ce courant. En effet, l’exploration de cette question fait appel préférentiellement à des approches centrée sur le recueil du récit et accordant une place centrale à l’expérience personnelle. Ainsi, au travers des témoignages des personnes en rétablissement ou rétablies et, d’autre part, grâce à la redécouverte de l’apport des méthodes qualitatives d’analyse du récit issues des sciences humaines, la perspective du rétablissement ne nous invite-t-elle pas à redécouvrir l’importance de l’écoute en psychiatrie ? Par ailleurs, en soulignant l’importance du savoir expérientiel que seule une personne en parcours de rétablissement est en mesure de construire et détenir (ce que les anthropologues appellent parfois le « savoir profane »), l’approche « centrée rétablissement » ne constitue-t-elle pas une invitation à rappeler la primauté de l’expérience sur la connaissance, une connaissance qui ne saurait être imposée au sujet exclusivement de « l’extérieur », de façon théorique, d’en haut, par un tiers tout puissant, le soignant, qui plus est en général épargné par l’expérience d’un trouble psychique sévère ? Au douzième siècle, nous rappelle Albert Camus dans ses carnets, le grand Doctor mirabilis « Roger Bacon fait douze ans de prison pour avoir affirmé la primauté de l’expérience dans les choses de la connaissance ». Tâchons peut-être de ne pas étouffer dans l’œuf les apports de ce mouvement ouvert sur le savoir expérientiel et de lui offrir une bonne place dans l’éventail des différentes approches visant à comprendre voire à accompagner les personnes souffrant d’un trouble psychique sévère (ce à quoi invitent les article de Nicolas Franck et de Laetitia Faszczenko).

Enfin, toute approche nouvelle véhicule naturellement avec elle son lot de possible démesure. Il s’avère sans doute important, ne serait-ce que pour préserver les apports essentiels de la perspective du rétablissement d’un risque de discréditation, de questionner les limites de cette approche, encore récente, en veillant à pointer le risque de certaines dérives. C’est ce que nous avons cherché à souligner, chacun à notre façon, avec Marie Koe-nig. Ainsi, respecter une temporalité propre à chacun, veiller à contenir le risque d’une récupération médicale d’un concept qui viendrait estampiller de façon artificielle les institutions psychiatriques d’une couverture officiellement humaniste et, enfin, préserver dans certains cas le sujet d’une injonction rigide et trop coûteuse à l’exercice de la liberté constituent trois axes de vigilance, selon nous, importants. Concernant ce dernier point, soulignons que si le plein exercice de l’ empowerment, de la liberté, constitue une visée louable du soin (ce qui rejoint une perspective au fond très rogérienne), il ne saurait constituer un prérequis absolu de la rencontre thérapeutique et plus largement du soin psychiatrique, au risque de placer certains sujets face à une tâche impossible, celle du paradoxe d’être mis en demeure d’exercer une liberté trop coûteuse pour elles et celle de l’invitation à une révolte solitaire face à ce qui leur arrive. Ce serait oublier, comme le souligne d’une part Albert Camus, « qu’on ne se révolte jamais seul » et que, d’autre part, l’autonomie, le plein exercice de l’ empowerment, c’est aussi, selon le bon mot de Paul Watzlavick, de « choisir ses dépendances ».

Remerciements

À l’Institut Chrysippe pour l’organisation du colloque duquel les textes de ce dossier sont issus.

Liens d’intérêt

L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les données publiées dans cet article.


1

Nous renvoyons le lecteur à l’article de Marie-Carmen Castillo et Marie Koenig pour ses développements plus précis sur l’émergence de ce concept (page 217 de ce numéro).


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