Numéro
Perspectives Psy
Volume 53, Numéro 1, janvier-mars 2014
Page(s) 18 - 24
Section L’enfant traumatisé et son développement psychologique
DOI https://doi.org/10.1051/ppsy/201453118
Publié en ligne 20 mai 2014

© GEPPSS 2014

À l’encontre de la Convention des Nations unies sur les droits de l’enfant, des enfants continuent à être utilisés dans les conflits armés, et ceci dans de très nombreux cas. Il est intéressant de voir qu’alors que cette conventiondéfinit comme « enfants », « tout être humain âgé de moins de dix-huit ans, sauf si la majorité est atteinte plus tôt, en vertu de la législation qui lui est applicable », une exception est faite dans le seul article 38, qui précisément concerne la participation à ces conflits, pour avancer à l’âge de 15 ans la possibilité d’enrôler des enfants. Le protocole additionnel à la Convention, adopté en 2000, qui repousse la limite à dix-huit ans, n’a été signé que par 79 pays et ratifié par six. Quoi qu’il en soit, cette limite inférieure de 15 ans est elle-même totalement ignorée dans nombre de conflits armés sur la planète. Certains enfants sont recrutés dès l’âge de huit ans.On sait que les Jeunesses hitlériennes, qui au départ concernaient les garçons à partir de quatorze ans, préparèrent pendant la guerreles enfants à partir de dix ans. En 1945, la Volkssturm mobilisait couramment des enfants de douze ans.

Enfants-soldats : un développement bouleversé

Actuellement, il est des cas où, sans être encore enrôlés ou directement utilisés, des enfants encore plus jeunes reçoivent une éducation centrée sur la haine et la préparation au sacrifice de leur vie. L’Afrique compte le plus grand nombre d’enfants-soldats : ils étaient estimés à plus de 100 000 en 20041. En Asie, les enfants ont été largement utilisés dans la guerre civile en Irak; des milliers ont été enrôlés par les forces maoïstes au Népal.

« Les progrès de l’armement, et notamment la multiplication des armes légères et automatiques, favorise aujourd’hui une participation accrue des enfants aux conflits armés. Des gamins de 10 ans peuvent aisément se servirde kalachnikovs modernes ou de carabines M-16. Depuis les années 1980, c’est par milliers qu’ils sont incorporés.2 »

Il est bien clair que si, malgré leur peu devigueur relative, les enfants et adolescents sont si recherchés par les « chefs de guerre », c’est que ces sujets sont particulièrement faciles à subjuguer, à soumettre à l’emprise, à littéralement modeler psychiquement.

Je voudrais envisager ici les conséquences psychologiques de telles situations, conséquencesque l’on peut aborder sous l’angle développemental et sous l’angle traumatologique.

Une excellente étude sur ce sujet a été réalisée par Mme Mouzayan Osseiran-Houbballah (2003), à partir de cas d’enfants-soldats africains, mais surtout de la situation dans son pays d’origine, le Liban. Parlant de « procédures initiatiques » dans lesquelles les « jeunes combattants sont endoctrinés dans la haine, l’amertume, la vengeance, le fanatisme et la violence à travers les médias, les livres, les rassemblements politiques et les exhortations religieuses », elle a mis en lumière les effets que produisent chez de jeunes adolescents le télescopage de la problématique propre à cet âge avec l’emprise de leurs chefs, parfois avec l’appui de leurs parents, et la glorification par le groupe et les pairs. C’est ainsi que sont évidemment distordues les problématiques d’identification et d’individuation : puisque ces enfants sont conduits à s’identifier à des adultes qui à la fois irradient, si l’on peut dire, la haine et la violence et au lieu de les protéger, les obligent à prendre les plus grands risques; puisque les idéaux du moi qui leur sont proposés sont des idéaux de cruauté, de toute puissance; puisque ces enfants soumis à des adultes manipulateurs, empiétant totalement sur le développement de leur personnalité, ne peuvent mener à bien un réel travail de subjectivation, processus, comme l’écrit Raymond Cahn (1991), qui normalementaboutit « à l’avènement d’un sujet désormais en mesure… d’affronter ses conflits propres dans son espace propre » alors qu’ici se manifeste « un empiètement direct ou indirect par la psyché de l’autre ». En d’autres termes, le jeune adolescent est confronté à un modèle identificatoire qui est porteur d’emprise absolue, et qui pour cette raison ne laisse aucun champ à la dialectique, mise en évidence par Freud dans Pour introduire le narcissisme (1969a) et dans La disparition du complexed’Œdipe (1969b), qui normalement permet de passer du choix d’objet narcissique à l’identification à l’objet : ici l’objet reste entièrement prégnant et investi tout en se constituant comme modèle d’identification exclusif.

Mais en réalité, comme le fait remarquer Otto Kernberg (1980), le lien objectal est en fait remplacé par la projection du soi, et même dans ces cas la projection d’un soi primitif, grandiose et pathologique sur l’objet. Se produit là une sorte de court-circuit entre sujet et objet, soi et modèle d’identification, aboutissant à une spirale que la glorification par le groupe des pairs, signalée plus haut, ne fait que venir étayer et qui est à la fois mégalomaniaque et destructrice, en une incessante fuite en avant.

En effet l’objet/modèle identificatoire/support de projections incite, parce qu’il en fait preuve,à une désunion des pulsions laissant régner sanspartage, pour ceux qui admettent son existence,la pulsion de mort, avec ses dérivés de cruautéet de pulsion d’emprise. Rosenfeld (1976) parlepour sa part non seulement de désunion despulsions, quand surviennent des régressionsaux phases les plus précoces du développement, mais de « fusion pathologique » à propos de ces processus dans lesquels la puissance despulsions destructrices est grandement renforcéeau sein du mélange des deux pulsions, tandisque dans la fusion normale l’énergie destructrice est tempérée ou neutralisée.

Peut-être en raison justement de leur imma turité et de leur influençabilité, les enfants soldats sont souvent utilisés comme participants à des massacres, comme ce fut le cas des « enfants-loups » de la RENAMO en Mozambique3, en Ouganda4, en Sierra Leone5 et ailleurs. Plusieurs auteurs, notamment en France, se sont interrogés sur les phénomènes de régression psychique à l’œuvre chez lesauteurs de ces massacres, à la fois sous l’anglepulsionnel et sous l’angle topique. André Green (2002) remarque, notamment à l’appui de la désintrication, le « désinvestissement libidinal de l’objet sur lequel porte l’agression ». La pensée de Denis Ribas (2002) est d’apparence paradoxale, puisqu’il évoquepour sa part une « pulsion de vie » désintri quée, source d’une « identification adhésive » à un moi-idéal imposé par le leader. Gilbert Diatkine (2002) est d’accord avec Ribas sur lerôle du leader à l’origine de la régression : « Il est incontestable, écrit-il, que la personnalité du leader joue un rôle décisif dans la survenue des massacres collectifs. »

D’autres, sans admettre l’existence de la pulsion de mort, ont parlé comme Jean Gillibert (1982) de « folie d’emprise », comme Jean Bergeret (1984) de « violence fondamentale », ou avec Janine Chasseguet-Smirgel (1984), d’« hybris », avec sa violence, son excès, sa démesure à laquelle elle assignait une place centrale dans l’organisation perverse et sadique, en particulier. Paul Denis (1992) fait justement remarquer que l’emprise perversesadique « abolit les différences pour les rem-placer par une différence de pouvoir, remplace l’épreuve de réalité par l’épreuve de force ».

Il est clair en tout cas que de telles configurations, dont le film Les damnés de Visconti est en partie la métaphore, conduisent, dans un contexte éventuellement homosexuel, à des actings hétérosexuels exclusivement violents et destructeurs, induisant ces viols et mutilations en grand nombre que les récits des guerres civiles en Afrique mettent en évidence.

Ainsi, comme le remarque MouzayanOsseiran-Houbballah (loc. cit.), à propos d’unpatient, les adultes tuent ainsi psychiquement ces adolescents, qui sont par exemple dénom més significativement au Mozambique os instrumentalisados, ce qui exprime leurs statuts de simples instruments dépossédés d’un psychisme propre, par l’incitation à la succession des passages à l’acte remplaçant la pensée. Comme elle le dit à propos des ex-enfants-soldats qu’elle a elle-même rencontrés, les sujets sont détruits dans leurs assises mêmes.

De violents traumatismes psychiques et l’induction de la honte

Tout ceci nous conduit à tenter d’aborder aussi la situation psychique de ces enfants et adolescents sous l’aspect du traumatisme. L’énormité même des événements, des passages à l’acte, des sévices, des cruautés, à la fois infligés et subis par ces sujets au psychisme en développement, exclut leur élaboration, leur historicisation, leur mise en sens. Comme le rappellepar exemple Guy Laval (1992) en se référant au Freud de l’Esquisse, « perception et mémoire s’excluent […] Ce qui reste présent, dans un paradoxe logique, mais non clinique,reste exclu de la mémoire […] Le trauma,expérience vécue sans élaboration, ne peutdevenir ni inconscient ni passé… » C’est ainsi que ces « passés » inélaborables ne peuvent que continuer à être présents pour les sujets età engendrer ainsi le besoin de nouveaux passages à l’acte, dans une sorte de recherche inévitable de coïncidence de l’hallucination avec la réalité. Un rapport des Nations unies, pro duit par l’Office contre la drogue et le crime (2005), indique que : « Lorsque les jeunes hommes apprennent à user de la violence et n’ont pas d’autres moyens de subsistanceaprès la fin d’un conflit, ils risquent de devenir des prédateurs endurcis. » En fait, de dire « lorsqu’ils […] n’ont pas d’autres moyens de subsistance après la fin d’un conflit » est probablement superflu : la situation psychique de ces enfants-soldats licenciés est vraisembla blement suffisante à les disposer à d’extrêmes violences.

Mais à l’inverse, et comme le signale PaulDenis dans l’article précité, lorsque le pouvoir sur les autres se trouve faire défaut, la dépression n’est pas exclue… C’est une hypothèse relativement favorable, laissant au moins place à un avenir possible…

La question de la culpabilité possible de ces sujets est pour le moins ambiguë. Mouzayan Osseiran-Houbbalah cite notamment l’histoire de Karim. Plus que d’une culpabilité engendrée par un surmoi, lui-même découlant de l’intériorisation d’interdits parentaux, existe chez lui ce que l’auteur nomme « culpabilité inconsciente », en fait une tendance à éliminer la trace mnésique de ses forfaits, au besoinen en commettant d’autres similaires. Comme pour Lady Macbeth, il s’agit en tout cas plus de laver de manière obsessionnelle la trace du sang que de véritable culpabilité.

D’une manière plus générale, les sentiments de culpabilité décrits après la démobilisation paraissent souvent plus en rapport avec la réprobation du milieu de l’ex-enfant-soldat, notamment dans son village, et donc avec la honte, qu’avec de véritables remords : Au Mozambique et en Angola, des cérémonies de guérison ont « permis de reconnaître et d’apaiser les sentiments de culpabilité ressentis par l’enfant » (Poissonnier, 2004).

Les filles sont les grandes oubliées parmi les victimes de l’enrôlement des enfants-soldats. Pourtant, elles représentent parfois jusqu’à40% de certains groupes de jeunes combattants (Ayad, 2007). « Les filles prenant place dans un groupe armé sont principalement victimes de viols, d’abus sexuels »6. « La honte et le déshonneur ressentis par les filles ayant été associées aux groupes armés sont les raisonsmajeures qui font que la majorité d’entre elles ne s’est pas présentée pour l’identification et lavérification qui leur auraient permis d’accéder aux services offerts par le programme national de réinsertion », expliquait ainsi en février2007 le ministre des Affaires étrangères de laRépublique démocratique du Congo (RDC),Raymond Ramazani Baya, lors d’ une conférence tenue à Paris (Ayad, loc. cit.). « Bien souvent, les jeunes filles sont répudiées par leur communauté d’origine : Comment faire accep ter les enfants de l’ennemi ? C’est très difficile. C’est donc la même chose pour leurs mères.Elles sont salies à tout jamais », s’inquiétaitKristin Barstad, du Comité international de la Croix-Rouge. Résultat, les filles évitent tous les dispositifs de recensement. « Il y a une espèce de syndrome de Stockholm : les jeunes filles restent attachées aux géniteurs de leurs enfantsparce qu’elles n’ont pas d’autre choix, résumait le général Babacar Gaye, commandantdes forces de la Mission de l’ONU en RDC, l’un des pays où le recrutement d’enfants-soldats a été le plus important et où le viol s’estquasiment transformé en arme de guerre, tant ila été systématique »7. « Les filles sont très sou-vent utilisées lors des commandos-suicides »8.

La question de la préparation au Jihad et aux attentats dits suicides rejoint tout ce qui vient d’être dit, avec des éléments supplémentaires : une éducation parfois longue à la haine, pouvant débuter tôt dans l’enfance. De plus, l’appel non plus seulement à la violence, mais à « shahada », a évidemment des conséquences propres.

Au Pakistan, en juillet 2009, les forces de sécurité avaient réussi à récupérer dans la ville de Swat 200 enfants de 6 à 13 ans qui étaientformés à commettre des « attentats-suicides ». « Ces enfants ont été tellement endoctrinés que maintenant ils veulent même tuer leurs propres parents », déclarait un ministre9.

Le cas de l’éducation d’enfants palestiniens est caractéristique. Lorsque Wajdi (14 ans) est mort, le quotidien officiel de l’Autorité palestinienne a glorifié ce qu’il a appelé son désir de mourir :

« Le shahid Wajdi Al-Hattab, a répondu à l’appel d’Allah et il est devenu shahid, commeil le souhaitait. (À cette occasion son professeur de gymnastique a distribué du gâteau.) »10 L’incitation aux attentats-suicides ne connaît pas de limite d’âge inférieure. Le 21 mars 2007, la télévision du Hamas diffusait une vidéo (rediffusée à de nombreuses reprises par la suite) montrant la fille âgée de quatre ans de Reem Riyashi, une femme bombe humaine,chantant après la mort de sa mère et jurant de suivre sa trace. À la fin de la vidéo, la petite fille s’empare d’une ceinture explosive dans le tiroir de sa mère.11 La télévision de l’Autorité palestinienne ne cesse de diffuser des vidéos incitant les enfants au Jihad (vidéos récentes : janvier et mars 2013)12, montrant des enfants chantant « les enfants palestiniens sont créés pour fertiliser et saturer de leur sang la terre de Palestine »13, les appelant à libérer Safed, Acre, Tibériade, Haïfa et Jaffa.14

La grande majorité des parents palestiniens ne sont évidemment pas d’accord pour sacrifier leurs enfants au Jihad. Leur voix est étouffée. David Kupelian (2001) en même temps qu’il reproduit les propos exprimant l’« admiration » du Mufti de Jérusalem, Cheikh Ikrima Sabri, pour le « shahada » des enfants, rap-porte : « Houda Al Husseini, une journaliste arabe propalestinienne d’un quotidien arabe londonien, demande : « Quelle sorte d’indépendance construit-on sur le sang des enfants, pendant que les dirigeants (palestiniens)vivent en sécurité, ainsi que leurs enfants et leurs petits-enfants ? » 15

Le culte de « shahada » des enfants est institutionnalisé16 : En 200817 un camp de vacances a été nommé du nom de Dalal Mughrabi, responsable avec son groupe du massacre de trente-huit Israéliens, dont treize enfants.18 Vingt-deux écoles dépendant de l’Autorité Palestinienne, y compris élémentaires, ont reçu le nom de divers « shahids ». De 2008 à 2012, plusieurs camps, groupes du genrescouts, tournois de football ont été nommés des noms d’autres « shahids »,19 dont l’un, attaquant un car israélien, provoqua la mort de 37 personnes.

En ce qui concerne les manuels scolaires,Hillary Clinton déclarait à une conférence de presse au Sénat en février 2007 : « Ces livres scolaires n’éduquent pas les enfants palestiniens, mais les endoctrinent… c’est dérangeant sur un plan humain, c’est dérangeantpour une mère, c’est dérangeant… parce que ça empoisonne profondément l’esprit de ces enfants. »20 En effet, le dessin d’un enfant « shahid » mort apparaît dans des livres des écoles palestiniennes de 5e et de 7e année,21 avec le poème suivant : « Je tiendrai mon âme dans ma paume, et je la jetterai dans l’abysse de la destruction… Je vois ma mort, je me hâte vers elle… Et mon âme se réjouit du flot du sang… »

Dans un hebdomadaire libanais, le journaliste Tarek Hamida (2002) décrivait un nouveau jeu des enfants palestiniens,22 dans lequel desenfants s’attachent tour à tour des simulacres de ceinture explosive. Par conséquent, il ne s’agit pas là seulement d’une « vocation à tuer », mais aussi d’une « vocation à mourir », induite par l’éducation et encouragée par des pressions effectuées auprès de certains adolescents pour commettre des attentats-suicides.

Des enfants palestiniens sont volontairement désignés comme cibles par les combattants du Hamas et du Jihad islamique qui placent leurs mortiers lanceurs de missiles sur le toit d’écoles, comme d’ailleurs d’hôpitaux.23 Pour ces enfants, cette fois mis en état passif, victimes désignées par des adultes au lieu d’être mis le plus possible à l’abri comme il est d’usage dans les conflits armés, on ne peut qu’évoquer, à côté du syndrome post traumatique, la totale perte de confiance, la stimulation du sadomasochisme, et là encore la « défusion » des pulsions de mort d’avec celles de vie, qui paraissent la conséquence probable de telles situations.

Actuellement, au cours du conflit en Syrie, comme le relate The Telegraph,24 des enfants de huit ans sont placés en première ligne !

Les conséquences psychologiquesà plus long terme

Quelles conséquences psychologiques à distance, pour un enfant, de se sentir offert « en sacrifice », voire avoir été conçu pour mourir en « shahid » (“ Faites douze enfants, disaitArafat, deux pour vous et dix pour moi “),25 sinon d’être susceptible d’être livré à la mort parses parents ? En effet, certains propos de mèresrejoignent ceux de leaders décrivant « shahada » comme le meilleur accomplissementpour leur enfant. L’idéal du moi sous-tendu parla pulsion de vie est remplacé par un moi-idéaltout-puissant, destructeur et autodestructeur,ce qui a d’évidentes conséquences sur les processus identificatoires, qui s’étayent alors sur l’introjection de vœux de mort des parents oud’autres adultes envers l’enfant On peut par ler ici d’identification explosive dans tous lessens du mot, car les identifications réciproques des enfants rivalisant de désir de meurtre et de « shahada » réalisent une véritable explosion,dans laquelle le « tourbillon instinctuel », selonl’expression d’Imre Hermann (1972) est soustendu par un « vecteur de mort ».

Nous avons donc affaire à un clivage total de l’objet, comparable à celui qui engendrait les pogromes, à ceci près que si dans les deuxcas le mauvais objet est le Juif, dans le cas de ces enfants l’objet idéalisé n’est pas une image douce et pacifique comme Jésus ou Marie, mais le Tueur. Ce n’est pas le Christ qui meurt pour sauver les autres qui est le modèle d’identification, mais l’homme qui se tue lui-même pour tuer les autres. La distance est très faible entre le Tueur, contemporain du sujet, et le sujet lui-même; en vérité, l’objet d’idéalisation est le sujet lui-même projeté dans l’avenir, une fois qu’il aura tué des Juifs et éventuellement accédé à « shahada ».

Dans une émission de télévision,26 un colonel du Fatah déclarait « nous aimons la mort bien plus que les Juifs n’aiment la vie », rappelant ainsi le « Viva la muerte » des fascistes espagnols, et plus encore le culte de la mort des SS. Cette parole est fréquemment répétée.

Les enfants israéliens voisins de la bande de Gaza, sur une étendue de plus en plus vaste touchant maintenant des villes importantes, sont ainsi exposés, pour certains durant des années, à des alertes pouvant survenir à n’importe quel moment de la journée, à des bombardements de missiles qui atterrissent parfois en pleines habitations, tuant et terrorisant. Signalons seulement deux études. L’une menée en 2008 à Sderot par une équipe du Collège universitaire Tel Hai (citée par David Eshel, 2007) montrait que presque un tiers des jeunes habitants âgés de 4 à 18 ans souffraient de syndrome posttraumatique, tandis que davantage présentaient anxiété sévère et état de détresse. Une autre recherche (Feldman, 2011) trouvait un taux important de syndromes post-traumatiques (37,8%) chez des bébés et des enfants en bas âge de Sderot. De nombreux enfants de dix ans reçoivent des tranquillisants face à une situation où ils sont exposés de manière chronique à des missiles tombant d’un instant à l’autre, quelques instants après l’avertissement par haut-parleur « couleur rouge ».27

Lors d’expositions prolongées de populationsà des actes terroristes, R. Pat Horencczyk a montré que 11% des adolescents présentant un tableau complet de syndrome post-traumatique n’avaient pas été personnellement victimes d’actes de terrorisme, ni exposés « indirectement » (s’être trouvé près du lieu d’un attentat terroriste, y avoir passé peu de temps avant, avoir projeté de s’y rendre).

De leur côté, les enfants de la bande de Gaza sont soumis aux conséquences des ripostesisraéliennes, ainsi qu’à celles des différends entre bandes armées, et sont eux aussi exposésà des traumatismes à répétition qui, chez plusd’un tiers d’entre eux également, entraînent desformes sévères de syndrome post-traumatique, comme le rapporte aussi Eshel (2007), qui citeune étude menée par le psychiatre de l’hôpitalHadassah, Arieh Shalev, montrant les conséquences psychologiques à distance fréquenteset profondes, notamment de type régressif etde désintérêt envers l’environnement, tandis que l’exploration IRM confirme les anomalies d’activité dans certaines zones cérébrales. On conçoit en effet l’impact de cette répétition des traumatismes pendant des années – toutesles années qu’ont connues bien des enfants de la bande de Gaza et de la partie avoisinanted’Israël. Un facteur important intervenant surles enfants est aussi que les mères souffrant de syndrome post-traumatique ont beaucoup de difficulté à fournir à l’enfant le « holding » (Winnicott, 1973) indispensable à leur bon développement. La tolérance des enfants au trauma est, on le sait, largement influencée par la qualité du soutien apporté par les adultesréférents, qui « tamponnent » et aident à la verbalisation de l’expérience traumatique, commel’ont montré J. Garbarino (1996), et dans leurtravail sur les suites des attentats du 11 septembre B.J. Pfefferbaum et al. (2012).

L’amour de la vie, le maintien des pulsions de vie : voici donc l’enjeu qui concerne à distance ces enfants, mais aussi ceux qui dans ces conflits, sont exposés à des situations traumatisantes continues ou répétées, subies passivement. Il est clair que, où que ce soit dans le monde, la paix ne peut surgir que d’une renon ciation à l’instrumentalisation et au sacrifice des enfants, mais que ces pratiques en soi compromettent la société une fois même la paix instaurée.


1

Voir par exemple les vidéos « Les enfants soldats en RDC » http://www.wideo.fr/video/iLyROoafIAis.html ou « Enfants soldats guerre en Afrique Liberia » sur http://www.dailymotion.com/video/x59imp_enfantssoldats-guerre-en-afrique-l_news

7

Voir aussi sur l’utilisation des viols comme arme de guerre par les forces gouvernementales soudanaises au Darfour :http://www.institutidrp.org/darfour.htm

10

http://www.hsje.org/palestinian_children_yearning_ma.htm citant la source : quotidien officiel de l’Autorité palestinienne Al-Hayat Al-Jadida, 9 novembre 2000.

13

Les 5 et 24 janvier 2012 : http://www.palwatch.org/main.aspx?fi=339

14

loc. cit.

15

source : Al Sharq al Awsat, 27/10/2000.

17

Al-Hayat Al-Jadida (Fatah), July 23, 2008 et Al-Ayyam, July 22, 2008

22

Alaman (numéro 520 du 23 août 2002).

26

France 3, 9 octobre 2000

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